G. Simon, Élude sur le compagnonnage, 1853, p. CG
LE COMPAGNONNAGE. lo
convenait alors parfois de tirer au sort ou encore d'ouvrir un concours dont la ville serait l'enjeu. Chaque société désignait un ou plusieurs champions. Les concurrents entraient en loges et exécutaient sous la surveillance de gardiens un travail dit chef-cV œuvre. Un jury composé dhommes experts en ces matières examinait ces travaux. La société dont le représentant avait remporté le prix gagnait la ville, c'est-cà-dire avait seule le droit d'y travailler.
Vers 1742, les compagnons étrangers tailleurs de pierre avaient ainsi joué la ville de Lyon et l'avaient gagnée. Cent ans plus tard, les compagnons passants prétendirent rentrer à Lyon; une bataille s'ensuivit; il y eut des morts et des blessés ; des condamnations à la prison et môme aux galères furent prononcées.
« En 1803 et 1804, écrit Perdiguier {Mémoires d'un compagnon, t. II, p. 1G7), il y eut à Montpellier un concours entre les menuisiers de deux sociétés rivales. De part et d'autre, on avait choisi les meilleurs ouvriers pour soutenir l'honneur du corps. Le travail à faire des deux parts était une chaire à prêcher. Mais avant que les travaux ne fussent achevés, les partis rivaux en vinrent aux mains... Il n'y eut pas un arbitrage régulier pour terminer le concours. Tout se noya dans du bruit. »
En 1808, il y eut à Marseille un concours entre deux sociétés de serruriers. Après plusieurs mois de travail, les concurrents produisirent leurs travaux. Le champion des Dévorants avait confectionné une très belle serrure avec sa clef, tandis que celui des compagnons du Devoir de Liberté ayant perdu son temps h fignoler de petits outils, du reste fort bien faits, n'avait pas même commencé sa serrure.
En 1826 les compagnons étrangers et les compagnons passants tailleurs de pierre convinrent de se mesurer dans un concours; le prix consistait dans un enjeu de 8000 francs fourni par les deux sociétés, cliacune contribuant par moitié. Le champion des compagnons étrangers était un sieur Cai^on, celui des passants un sieur Saint-Martin. Le
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concours (Hait ouveit depuis Lrois mois lorscju'on s'aiieirut qu'un Uou avait rlr praticjur dans la cloison de la clianibrc occupée par Saint-Martin et qu'on lui avait passé par celle ouverture des outils prohibés par le règlement du concours. Le tribunal civil saisi de l'affaire constata la fraude et adjugea le prix aux compagnons étrangers '.
Nous ne connaissons pas d'exemple de concours dans la seconde moitié du xix"^ siècle. Mais l'émulation subsiste entre les diverses sociétés et chacune d'elles se fait un point d'honneur de posséder un chef-d'œuvre. Les plus célèbres de ces chefs-d'œuvres ont été exposés en 1900 à l'Exposition Universelle (Invalides, aile droite, consacrée aux industries françaises de l'ameublement, galerie du bord de l'eau). Parmi les travaux ainsi exposés on remarquait surtout le chef-d'œuvre des compagnons charpentiers du Devoir, 161, rue d'Allemagne, à Paris, qui n'a été achevé qu'en 1S67 et a coûté 4o 000 francs, et celui des compagnons charpentiers de Liberté (3, rue Mabillon, Paris) qui représente le temple de Salomon.
Ces chefs-d'œuvre ont une double origine; les uns ont été exécutés à l'occasion d'un concours; d'autres ont pour auteurs des artisans d'élite choisis par la société et payés par elle. L'un d'eux donne le plan général de l'ouvi'age ; les autres se chargent chacun d'une partie du travail : celui-ci de la façon des surfaces planes, celui-là des surfaces courbes. Tous les compagnons s'intéressent aux progrès de l'œuvre commune qui, lorsqu'elle est achevée, demeure pour eux un sujet de légitime flerté. On la montre aux étrangers; on la fait figurer aux expositions. Elle est l'arche sainte, le palladium de l'association.
l. Voir Mémoires d'un compagnon, t. II, p. 97 à 105. On y trouvera le texte du jugement du tribunal civil de la Scino du 3 avril 18-.'7.