CHAPITRE YIII
Chansons de guerre et de régénéralion. — Chansons à la gloire des fondateurs et du Tour de France.
Le compagnonnage a sa littérature ou, plus exactement, sa poésie populaire, son folklore, dont il est lier et qui traduit fidèlement, sinon toujours correctement, les sentiments dont l'âme de ses adeptes est tour à tour agitée, leurs amours, leurs haines si terribles pai'fois, les plaisirs du Tour de France, les tristesses de l'adieu, les joies du retour. L'interprète par excellence de ces émotions et de ces pensées des compagnons, c'est la chanson. Que des Gavots, des Dévorants ou des Drilles s'assemblent en un banquet fraternel, qu'ils escortent un partant ou plus simplement qu'une rencontre fortuite mette en présence quelques compagnons et que l'on fraternise, le verre en main, dans la première auberge venue, la chanson sera l'accompagnement obligé de ces réunions. L'un des assistants entonne d'une voix mâle quelque chanson bien connue et le refrain est repris à l'unisson. Un autre lui succède après un intervalle et chacun des convives se fait entendre à son tour.
Parmi ces chansons, il en est qui ne se distinguent en rien des œuvres du même genre en faveur dans les milieux populaires : chansons à buire, chansons grivoises ou sen-
timentales, chansons à tendances humanilaires ou patriotiques. Nous ne nous occuperons ici que des chansons de compagnons proprement dites, de celles qui ont directement Irait au compagnonnage et au Tour de France.
Chansons satiriques ou (jiierrièrcs. C'était autrefois le genre le plus goûté. Ces chansons ne sont le plus souvent que des invectives rimées, de sauvages excitations au meurtre entremêlées de sarcasmes amers et grossiers à l'adresse du parti adverse. Perdiguier a cité plusieurs de ces refrains, notamment celui-ci, très populaire jadis chez les Dévorants :
En mil huit cent vingt-cinq, Un dimanche à Bordeaux, Nous fîmes des boudins Du sang de ces Gavots...
Ah ! par ma foi votre chemin N'est pas vilain Car la guillotine va se mettre en train.
Le bourreau en avant Vous pendra comme des brigands,
Devant nos Dévorants Pleins d'esprit et de talents '.
Voici encore deux couplets d'une chanson inédite copiée par nous sur un cahier daté du 25 septembre 1808, et compris dans une saisie de papiers faite à Bordeaux en 1809 chez la Mère des compagnons cordonniers 2. L'auteur, Benoît Droint, prend à partie les tanneurs, ennemis jurés de sa corporation :
Joyeux, brave et aimable Chantons une chanson Faite à l'honneur et gloire Des braves compagnons.
Animés d'un grand zèle Pour leur Devoir lîdèle Toujours se distingueront; Et toi, tanneur infâme.
Objet digne de blâme.
En peu nous te réduirons.