‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 98 sur 107 · Archives Nationales, F · texte numérisé non relu

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Tanneur plein d'arrogance Tu veux te donner le ton D'attaquer sans doutance Nos braves compagnons.

Qu'il aille dans la ferraille Y trouver leur canaille Et leurs lâches charrons...

Chansons de régénération. — Ces chansons ont été très en honneur sous le règne de Louis-Philippe, et Perdiguier en a cité un bon nombre dans son Chansonnier du Tour de France. Elles se répètent plus ou moins toutes : leur thème est un appel à la réconciliation, à l'union. Une des meilleures est celle qui a pour titre Marions nos conleiirs et pour auteur EscoUe, compagnon tailleur de pierre étranger, dit Joli Cœur de Salernes *. Nous en citerons ces deux couplets :

Non désormais, chez nous plus de discorde, Le temps n'est plus, le siècle en est passé. De toutes parts on chante la concorde Et nous haïr, ce serait insensé...

1. M. Escollc, âgé aujourd'hui de quatre-vingt-six ans, vit retiré à l'hospice d'Ivry où nous avons pu le voir et nous entretenir avec lui de co compagnonnage ((u'il aime tant. Le vieux chansonnier, demeuré pauvre après toute une vie de labeur, n'envie personne et a pris pour devise ce mot sublime : fraternité. Dans une poésie composée récemment et insérée dans son opuscule Mes souvenirs, M. Kscollo adresse en ces termes ses adieux aux compagnons :

Tous les ans le printemps fait naître

Los fleurs dont les champs sont couverts.

Et moi je vois, de ma fenêtre,

Passer les étés, les hivers.

En l'air voltige l'alouette

Répercutant son champ joyeux

Kt moi, du fond de ma retraite.

Chers compagnons, je vous fais mes adieux.

Avec tous les amis do l'auteur de Marions 7ios couleurs et do tant do jolies chansons, nous formons le vœu que, malgré ces poétiques adieux. Joli Cœur de Salernes soit conservé longtemps encore à l'alTcction do sa grande famille, le compagnonnage, et qu'il voie encore passer du haut de sa fenêtre d'Ivry :

Bien des étés, bien des hivers.

De nous grouper sous la môme bannière Celait le vœu des trois grands fondateurs. L'heure a sonné; franchissons la barrière. Chers compagnons, marions nos couleurs.

Nous consi misons ici pour la patrie Ce monument où l'univers entier Apportera son art, son industrie.

Trésors sortis des mains de l'ouvrier.

Allons poser le bouquet unitaire.

Sur le sommet, montons, appareilleurs; Que le progrès dise à toute la terre Que nous avons marié nos couleurs.

Les chansons à la Gloire des fondateurs appartiennent à un içenre un peu vieilli; ce sont des hymnes en l'honneur de Salomon ou de Maître Jacques, plus rarement de Soubise; elles n'offrent aucune particularité remarquable.

Les chansons du Tour de France célèbrent les aventures du compagnon voyageur. Celle qui suit fut composée par l'un des rimeurs les plus en renom du compagnonnage, Piron, dit Vendôme la Clef des Cœurs, C*. blancher chamoiseur. Elle figure dans son Chansonnier du Tour de France, recueil qu'il faut se garder de confondre avec celui de Perdiguier, dont le titre est identique. Cette poésie a pour titre Le battant aux champs; elle nous décrit les impressions d'un partant.

Frère, commande l'assemblée; Rouleur annonce mon départ.

Vite déploie la livrée; Qu'elle me serve d'étendard.

Sur les champs le Devoir m'appelle.

Il m'ordonne; il faut obéir.

A ses lois mon cœur est fidèle.

Ainsi, frère, je dois partir.

Ghers compagnons, puisque le Tour de France Conduit au vrai talent, conduit à la science, A toute heure, chers Dévorants, Soyons toujours dispos à battre aux champs.

A peine, assemblés chez la Mère, Le rouleur est-il arrivé Qu'à l'instant même chaque frère De ses couleurs est décoré.

Bientôt celle joyeuse troupe

Avec un silence imposant

Autour lie mon sac forme un groupe

Qu'on voit se dissoudre en chantant.

Chers compagnons, etc.

Zephirs voltigez à ma suite; Pour un inslanl quittez vos fleurs. Jusque sur le champ de conduite Venez caresser mes couleurs.

Et vous, partagez mon délire; Respectez, haliitants de l'air.

Ces chants que mon départ inspire ; Oiseaux, ne formons qu'un concert.

Chers compagnons, etc.

Enfin me voilà sur la route

Qui va me conduire au bonheur.

Je vous laisse, quoi qu'il m'en coûte;

Je ne consulte que mon cœur.

Vite, choisissez une place.

Je sens mon âme tressaillir.

Mettez moi sur les champs, de grâce.

Adieu, je brûle de partir.

Chers compagnons, etc.

Ces années de voyage demeurent toujours chères au compagnon. Il n'en parle jamais sans émotion, comme d'un premier amour. Il ne se résigne pas sans mélancolie à dire adieu au Tour de France. Ce sentiment a été exprimé, non sans grâce, par Vendôme la Clef des Cœurs :

Des plaisirs du compagnonnage Pour moi la source se laril.

Je n'en goûterai davantage; Mais le souvenir me suffit.

0 vous! qui m'étiez si fidèles, Doux plaisirs, au front radieux.

Pour d'autres, agitez vos ailes...

Ma Muse vous fait ses adieux.

Nous arrêtons ici ces citations nécessaires, mais suffisantes pour donner au lecteur une idée de la forme et du fond des chansons de compagnons. Sans doute ces œuvres laissent souvent à désirer au point de vue de la facture.

On pourrait dire de la plupart d'entre elles, comme Alceste de la chanson du roi Henri, que

La rime n'est pas riche et le style en est vieux,

mais elles ont, par contre, ce qui manque à d'autres œuvres plus savantes, ce que préférait à tout l'homme aux rubans verts, ce charme né de la sincérité parfaite du sentiment exprimé. Les compagnons ne composent pas pour sertir à un vers harmonieusement cadencé une rime opulente et sonore. Leur chanson est fille de leur gaîté ou de leur mélancolie; elle jaillit spontanément de leur pensée ou de leur cœur; c'est là, à notre avis, un mérite qui en vaut beaucoup d'autres.

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