‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 99 sur 107 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION DES SOCIÉTÉS DE COAIPAGNONS ENCORE EXISTANTES

A. Le Devoir de Liberté (Enfants de Salomon). — B. Le Devoir (Enfants de Maître Jacques et de Soubise). — C. L'Union compagnonnique. — Statistique des sociétés de compagnons en 1901. — Coup d'œil sur la société l'Union des Travailleurs du Tour de France, qui se rattache au compagnonnage par ses origines et par certaines analogies.

En retraçant dans le livre II de cet ouvrage l'historique du compagnonnage depuis la Révolution jusqu'à nos jours, nous avons étudié les causes de sa décadence et signalé l'état de dépression et de désagrégation auquel se trouve aujourd'hui réduite une organisation autrefois si puissante. Nous avons ensuite décrit, dans le livre III, les mœurs, les coutumes et les rites du compagnonnage, en nous efforçant de mettre en évidence les profondes transformations qui se sont opérées depuis plus d'un demi-siècle dans ces manifestations de la vie professionnelle du compagnon. Il nous reste encore, pour achever notre tâche, à faire le dénombrement des diverses associations qui ont perpétué

jusqu'à nous le nom et les habitudes du compagnonnage, à étudier de près leur organisation et leur réglementation intérieure, leur mode de fonctionnement, leurs ressources. Un examen superficiel de la question pourrait induire à penser qu'une semblable étude doit être aisée et ne saurait comporter de longs développements. Le compagnonnage est, en effet, aujourd'hui, sinon mort, du moins bien malade, et c'est déjà un peu la revue des ombres que nous allons passer en portant successivement nos regards sur les diverses sociétés de compagnons encore existantes. Trois ou quatre corporations, les charpentiers et les maréchaux ferrants du Devoir notamment, ont seules, avec l'Union compagnonnique, conservé quelque vitalité : encore cette dernière association participe-t-elle plutôt au fond, par son caractère et son esprit, de la société de secours mutuels que du compagnonnage proprement dit.

L'étude approfondie du compagnonnage tel qu'il existe encore actuellement, de ses règlements, de son œuvre, est cependant loin d'être une entreprise aussi simplifiée qu'on pourrait être tenté de l'imaginer. Précisément parce que ces sociétés se raréfient, parce que le nombre de leurs adhérents a décru dans des proportions effrayantes, parce qu'en un mot elles sont, aujourd'hui, complètement déchues de leur ancienne puissance, elles échappent aisément aux recherches. Il faut, pour les découvrir, pour pénétrer non plus même leurs secrets, mais leurs statuts, se livrer à des investigations persévérantes et triompher de défiances tenaces. Les groupements se dérobent obstinément, pour la plupart, au contrôle des autorités, à l'inspection des enquêteurs otliciels, dédaignent, négligent ou redoutent de tirer parti des avantages offerts par la loi aux syndicats, aux sociétés de secours mutuels régulièrement constitués; ils s'enferment et se cantonnent dans une indépendance, dans un isolement farouches. En dépit de la faiblesse et de la décadence indéniables de l'institution, l'étude du compagnonnage demeure donc particulièrement complexe et délicate.

Les sociétés de compagnons encore existantes se ratta-

client toutes à Tune des trois fédérations suivantes : i° Le Devoir de Liberté (Enfants de Salomon) ; 2° Le Devoir (Enfants de Maître Jacques et de Soubise); 3° V Union compagnonnique. Cette division nous trace l'ordre même que nous suivrons pour notre exposé. Nous terminerons par un rapide coup d'œil jeté sur l'Union des Travailleurs du Tour de France, société qui, sans faire partie du compagnonnage, présente cependant plus d'une analogie avec celte institution.

A. Le Compagnonnage du Devoir de Liberté {Enfants de Salomon) en 1901. — Les sociétés du rite de Salomon étaient autrefois les plus nombreuses et les plus puissantes du compagnonnage; elles ne sont plus guère aujourd'hui, à trois ou quatre exceptions près, qu'un souvenir. Les traditions et les observances du Devoir de Liberté ne se retrouvent plus que dans les corporations suivantes : Les charpentiers et les couvreurs (unis) ; Les tailleurs de pierre ; Les menuisiers et les serruriers (unis); Les tonneliers foudriers.

Nous ne mentionnerons que pour mémoire les tailleurs de pierre et les tonneliers foudriers, ces deux sociétés ayant adhéré à l'Union compagnonnique dont nous étudierons bientôt en détail l'organisation. La société des tailleurs de pierre étrangers est d'ailleurs réduite à quelques unités. Quant à celle des tonneliers (fondée en 1830), elle ne fut reconnue que longtemps après. Les compagnons tonneliers foudriers sont encore assez nombreux.

Charpentiers du Devoir de Liberté '. — Cette société est organisée dans les villes suivantes : Paris, Lyon, Vienne, Grenoble , Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Cognac et Tours. La chambre de Paris, la plus nombreuse avec celles de Lyon et Bordeaux, ne compte que 150 à 200 membres actifs.

1. Les détails qui suivent nous ont été fournis par le C.-. Roulcaud, qui était, en 1898, premier en ville do la société des charpentiers du Devoir de Liberté do Paris, 10, ruo MaMllon, ou puisés dans les Règlements et Statuts de cette société (iuip. Dubois, 130, boulevard Saint-Germain).

Chaque société est administrée par une commission de 20 membres élus composée : 1" de 9 membres du conseil; 2" du premier compagnon, du roiileur, du secrétaire et du trésorier; 3° de 7 membres de la commission des comptes. Les membres du conseil et de la commission des comptes sont élus pour un an et renouvelables par moitié tous les six mois. Quant au premier compagnon on ne peut le fcn'cer à rester en place plus de trois réceptions (par exemple de la Saint-Joseph en mars à la Toussaint.)

La société se compose d'aspirants, de compagnons reçus et de compagnons finis. Pour être reçu asjjirant, il faut être présenté par un compagnon en règle, produire un certificat de bonne vie et mœurs et la quittance des dépenses que l'on a pu faire depuis trois mois chez les hôteliers. L'aspirant exécute, avant d'être reçu, un travail de sa profession. Un an après sa réception, un compagnon adroit à la première initiation. La seconde initiation (dite de la couleur noire) ne s'obtient qu'après trois années; le compagnon est alors réputé fini.

Les membres de la société se réunissent le premier samedi qui suit le huitième jour de chaque mois; dans ces assemblées on discute les aiïaires communes et on perçoit les cotisations. Il y a trois assemblées générales obligatoires les 8 mars, 8 juin, 8 octobre.

La cotisation est de 2 francs par mois. En cas de maladie ou d'accident, la société accorde un secours de 2 francs par jour pendant quatre mois et de 1 franc pendant quatre autres mois. Après huit mois, le droit aux secours prend fin. Aucune allocation n'est due pour toute maladie dont la durée n'excède pas cinq jours, non plus que pour les maladies qui sont la conséquence d'un fait volontaire.

Des délégations de compagnons assistent à l'enterrement des confrères décédés; les frais des obsèques sont à la charge de la société et un impôt de 1 franc par membic est perçu au profit de la veuve. Le produit des quêtes et amendes est employé à secourir les veuves et orphelins des compagnons malheureux.

La société s'occupi' du jilacement de ses membres. La

Mère aocordo aux compagnons un cn'dit assez long (parfois jusqu'à un mois), mais la société ne lui garantit pas le remboursement de ses avances. Le débiteur qui ne s'est pas acquitté dans l'année est rayé des listes.

La société admet des compagnons honoraires qui ne paient qu'une cotisation de 6 francs par an. On peut être l'eçu compagnon charpentier sans avoir fait son Tour de France.

Le chef-d'œuvre des compagnons charpentiers du Devoir de Liberté de Paris a figuré à l'Exposition de 1900; c'est un très beau travail représentant le Temple de Salomon avec ses clochetons, ses balustrades, ses couloirs, ses escaliers intérieurs. Le chef-d'œuvre des compagnons lyonnais en carreau de pierre (mosaïque de bois) est célèbre dans toute la corporation.

Cette société a des attaches assez étroites avec la francmaçonnerie. Ses principaux chefs sont francs-maçons et les réceptions ont lieu généralement dans les loges maçonniques, mises à cet effet à la disposition des compagnons charpentiers. Toutefois, le compagnonnage de Liberté a conservé son indépendance et se renferme dans son rôle professionnel, sans prendre une part active à la campagne politique dirigée par la maçonnerie.

Menuisiers et serruriers du Devoir de Liberté ' (Siège social à Paris, 39, Faubourg-Saint-Antoine). — Cette société, qui existe également dans quelques grandes villes, est régie par des statuts en 91 articles rédigés en 1889. Elle a pour but « d'établir, entre ses membres, les avantages de la mutualité, de faire fraterniser patrons et ouvriers, d'éviter le chômage autant que possible, d'enseigner la géométrie, l'architecture, le trait; elle reconnaît la liberté des cultes. »

Pour être reçu membre de cette société, il faut être menuisier, serrurier ou mécanicien, n'être atteint d'aucune maladie chronique, être âgé de seize à quarante ans et payer un droit d'entrée.

1. Il importe ilc no ])as cunfonJro cette société avec celle des menuisiers et serruriers adhérents à l'Union conipagnonniquo.

La société admet des membres honoraires et des membres participants. Ces derniers versent une cotisation mensuelle de 1 fr. oO.

Dans chaque ville, la société est administrée par un bureau (président, vice-président — c'est le premier compagnon — secrétaire, etc.). Le bureau se réunit le premier dimanche de chaque mois; des assemblées générales ont lieu le premier dimanche de janvier et de juillet.

Un bureau central, élu pour deux ans et renouvelé chaque année par moitié, fonctionne à Paris et se réunit chaque mois. Il dispose d'une caisse formée avec l'excédent des caisses locales; il ne peut être conservé plus de 1000 francs en espèces dans cette caisse centrale; le surplus est déposé dans une caisse publique.

Tout compagnon doit loger chez la Mère, s'il n'habite dans sa famille. A son arrivée dans une ville et à son départ, il fait viser son livret par le premier compagnon et le secrétaire. En cas de maladie, il a droit à la gratuité des remèdes et des visites médicales, limitées toutefois à deux par semaine. Le malade reçoit en outre 1 fr. 50 par jour pendant deux mois et 75 centimes pendant deux autres mois. Après quatre mois, la société ne lui doit plus que les remèdes et^l'assistance médicale. Les compagnons visitent à tour de rôle le malade.

Lorsqu'un membre décède, chaque compagnon acquitte une redevance de 1 franc. La société subvient aux frais des obsèques et envoie une couronne qui est déposée sur le cercueil.

Tout membre comptant dix ans d'activité a droit à un certificat d'honneur.

Tout sociétaire en retard de trois mois pour le paiement de sa cotisation perd le droit d'être secouru en cas de maladie. Un retard de six mois entraîne la radiation.

Tous les ans, le jour de la Sainte-Anne, il y a bal et banquet.

B. Le compagnonnage du Devoir en 1901 [Compagnons dits, restes fidèles au Devoir). — Le tableau suivant nous indique les adresses des MéJ'es des compagnons du Devoir et, en

ORGANISATION ET REGLEMENTATION 289

même temps, celles des Cayennes des sociétés qui tiennent presque toutes leurs assises chez les Mères.

Les Mères de compagnons du Devoir SUR LE Tour de France.

Adresses revisées.

Passants tailleurs de pierres.

Bordeaux, rue du Rocher, 25 bis.

Montpellier, rue des Étuves.

Passants charpentiers i .

Auxerre, rue des Ballets, 22.

, Angers, rue de l'Espiiie, 4.

Agen, avenue du Quatorze-Juillet.

Bordeaux, rue Billaudel, 16.

Dijon, rue Saint-Nicolas, 26 Lyon, rue Saint-Cyr, 41.

Marseille, rue Magenta, 19.

Nantes, rue des Olivettes.

Paris, rue d'Allemagne, 161.

Tours, rue Colbert, 49. Toulouse, rue Tripière, 12.

Menuisiers du Devoir.

Bordeaux, cours Saint-Jean, 43.

La Rochelle, rue des Cloutiers, 20.

Lyon, rue du Palais-Grillet, 16.

Marseille, rue du Petit-Saint-Jean, 9.

Montpelliijr, rue des Etuves, 25.

Nantes, rue de l'Abreuvoir, G.

Paris, passage Hébrard, 17 bis.

Tours, rue Victor-IIugo, 5.

Toulouse, rue Riquet, 12.

Serruriers du Devoir.

Bordeaux, G.-. Chevalier, rue de Roquelaure, 8. Lyon, rue du Palais-Grillet, 16.

Marseille, rue du Pelit-Saint-Jcan, 9.

1. A Blois, il existe une « Mère do passage » (c'est-à-dire qui no donne ni à manger ni à boire et ne loge pas, dont, par suite, la maison est uu simple lieu do réunion). Les quelques compagnons do Soubise de la ville (une dizaine) et les passants so rencontrent à l'hôtel de la Croix de Malte, près la halle aux blés.

LE COMPAGNONNAGE. i9

Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6.

Paris, rue Beaubourg, 18.

Tours, place Sainl-Glément, G.

Cordiers.

Nantes, (juai Erncst-lienaud, 9.

Paimbœuf, Grande-Rue, 110.

Paris, rue Sainte-Elisabeth, 10.

Rochefort, rue TroulTaire, 11.

Saumur, G.'. Bouju, rue Nationale.

Tours, hôtel de la Croix-Blanche, place du Chàteauneuf.

Forgerons.

Angers, rue du Faubourg-Saint-Michel, IS. Bordeaux, cours Saint-Jean, 43.

(Les Quatre Corps font également Mère).

Limoges, rue des Petites-Maisons, 32.

Lyon, rue Moncey, 42.

Marseille, place Bernard-Dubois, 03.

Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6.

Paris, rue de la Forge-Royale, 29.

Tours, rue du Commerce, 110.

Passants couvreurs.

Angers, rue de l'Espine, 4.

Bordeaux, route de Toulouse, 1 i.

Dijon, rue de la Prévôté, H.

Le Havre, rue Raspail, 1.

Lyon, rue du Palais-Grillct, 10.

Nantes, rue de l'Abreuvoir, G.

Orléans, rue Porte-Madeleine, 32.

Paris, rue Beaubourg, 18.

Tours, rue de la Grosse-Tour.

Charrons.

Angers, rue du Faubourg-Saint-Michel, 25.

Angoulême, rue de Périgueux, 18.

Avignon, rue Saboly, 7.

Bordeaux, rue du Palais-de-Justice, 28.

Lyon, rue de Marseille, 13.

Marseille, rue du Bon-Pasteur, 1.

Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6.

Orléans, rue Porte-Madeleine, 32.

Paris, rue de Bretagne, 52.

Tours, rue Ragucneau, 0.

Toulouse, boulevard Carnot, 11.

ORGANISATION ET REGLEMENTATION 291

Doleurs.

Beaunc, place Madeleine.

Cognac, rue Barhezieux, 41.

Tours, place Saint-Glémenl, 0.

Tisseurs f errandiniers .

Lyon, place de la Groi\-Rousse, 3.

SainH;tienne, place du Peuple, li.

Tours, quai Saiut-Syniphorien, 32.

Vienne, rue de l'Archevêché, 3.

Bourreliers harnacheurs.

Angers, rue du Faubourg-Sainl-Michel, 18.

Avignon, rue Fromageau, 11.

Bordeaux, rue Saint-Scrnin, 1.

Lyon, rue Turcnne, 4.

Marseille, rue Bernard-Dubois, 63.

Nantes, rue de l'Aljreuvoir, (i.

Paris, rue Sainte-ÉlisabcUi, 10.

Tours, rue du Commerce, 110.

Maréchaux ferrants.

Agen, rue Remparl-du-Pin.

Angers, rue du Faubourg-Sainl-Miche, ' .

Avignon, rue Fromageau, 11.

Béziers, rue Saint-Antoine, 12.

Bordeaux, rue Castelnau d'Oros, 12.

Garcassonnc, rue Barbes, 10.

La Kocholle, rue des Cloutiers, 20.

Limoges, rue des Petites-Maisons, 32.

Lyon, rue Moncey, 7.

Marseille, rue du Petit-Sainl-Jean, 'J.

Nantes, rue Garde-Dieu, 6.

Nimes, rue Nationale, 9.

Orléans, rue Sainte-Catherine, 46.

Paris, rue de la Réale, 4.

Poitiers, place du Marché, 1.

Saumur, place de l'Hôtel-de-Ville, 4.

Tours, place du Château-Neuf.

Toulouse, rue Denferl-Rochereau, 13.

Boulangers,

Angoulême, rue Saint-Uoch, 16.

Blois, place du Marché-Neuf, 16.

Bordeaux, place d'Aquitaine, 10.

Chalon-sur-Saône, faubourg Saint-Jean-des-Vignes.

Dijon, place du Morimont.

La Rochelle, rue des Clou tiers, 7.

Limoges, boulevard de la Cité, 20.

Nantes, C.-. Leblanc, à Sainte-Luce.

Nimes, rue Xavier-Sigalon, 15.

Orléans, rue du Cliariot.

Paris, rue de la Tiéale, 4.

Rochefort, rue Lesson, 32.

Saintes, quai de la République, H.

Saumnr, place de l'Hôtel-de-Ville, 4.

Sens, Grande-Rue, 120.

Tours, rue de la Serpe, 11.

Troyes, place de la Préfecture, 3.

Cordonniers bottiers.

Agen, C". Walter, concierge à l'École Jasmin.

Angers, C.'. Glotain, rue Garnier, 17.

Bordeaux, rue Roquelaure, 8.

La Réole, G.-. Lahy, rue Saint-Martin.

Le Mans, rue Saint-Pavin-des-Champs, 13.

Libourne, Courtelmont, cours Tourny, 35.

Limoges, boulevard de la Cité.

Lyon, rue Palais-Grillet, 16.

Marseille, rue Fonlaine-d'Arménie, 9.

Montpellier, faubourg du Courreau, 22.

Nantes, C.-. Tessier, rue Perrault, 5.

Nimes, rue Xavier-Sigalon, 15.

Paris, rue Sainte-Élisabcth, 10.

Toulouse, rue Saint-Jérôme, 36.

Tours, place Saint-Clément, 13.

A cette liste, il convient d'ajouler les blancheis cliamolseurs dont il sera parlé ci-après. On compte donc quinze sociétés de compagnons du Devoir, demeurées étrangères à l'Union Conipagnonnique. Autant il est aisé d'obtenir des renseignements précis et circonstanciés — rituel à part — sur rorganisation et le fonctionnement des sociétés adhérentes à l'Union, autant il est difficile et délicat de réunir des informations sur les sociétés indépendantes, celle des compagnons restés fidèles au Devoir. Nous passerons sommairement en revue ces sociétés et nous nous efforcerons de donner une idée exacte de leurs statuts et de leur importance respective. On voudra bien excuser les lacunes possibles de ce travail, en n'oubliant pas qu'il constitue la

première étude d'ensemble qui ait été entreprise sur les sociétés du Devoir depuis l'époque où écrivait Perdiguier, c'est-à-dire depuis un demi-siècle.

Des quinze sociétés ci-dessus énumérées, douze appartiennent au rite de Maître Jacques, et deux : les couvreurs et les charpentiers, au rite du Père Soubise. Mais bien qu'elles aient conservé un esprit particulariste très marqué, les sociétés de Soubise n'en constituent pas moins, comme les autres, des corporations du Devoir : il y a fédération, sinon fusion complète, entre les sociétés des deux rites.

A un autre point de vue, il est possible d'établir une classification entre les sociétés du Devoir en raison de l'importance plus ou moins grande qu'elles ont conservée.

Une première catégorie comprend les sociétés qui groupent encore un nombre relativement élevé d'adhérents, celles qui peuvent exercer une réelle influence sur la corporation. Seuls, les charpentiers, les maréchaux ferrants et les charrons se trouvent dans ce cas.

Nous classerons dans une seconde catégorie les sociétés qui, sans pouvoir prétendre rivaliser avec les syndicats et sans constituer des associations vraiment fortes et susceptibles d'entreprendre utilement la défense des intérêts généraux de la 2^rofession, conservent néanmoins quelque vitalité et disposent de ressources suffisantes pour accomplir, dans des conditions à peu près normales, leur œuvre d'organisation de la prévoyance et de l'enseignement.

On peut ranger dans cette catégorie, les forgerons, les bourreliers harnacheurs, les boulangers, les couvreurs, les menuisiers, les cordonniers bottiers.

Dans une dernière catégorie entrent les sociétés qui végètent et n'ont plus conservé qu'une ombre d'existence.

Il en est ainsi des cordiers, des doleurs, des tisseurs ferrandiniers, des blanchers chamoiseurs, des serruriers et des tailleurs de pierre.

Première catégorie. — A tous seigneurs, tout honneur. Nous commencerons cette revue par les charpentiers, dont la société est incontestablement, sinon la plus nom-

breusc ' — il semble qu'à ce point de vue elle soit primée par les maréchaux ferrants — du moins, la plus active, la plus puissante corporation de compagnons, (••■Ile dont l'étude permet h; mieux de se faire une idée do ce qu'a été raucien compagnonnage.

La société des compagnons passants charpentiers du Devoir - se compose : 1° de membres honoraires, c'està-dire adhérents acquittant leurs cotisations depuis vingt années; ils ne paient plus désormais de cotisation, mais soulement, une fois pour toutes, un droit d'entrée de 10 francs; 2° de membres actifs participants; 3° de membres bienfaiteurs. L'ancienne distinction des aspir.ints et des compagnons a été supprimée ; tous les membres sont compagnons; mais il existe toujours une classe de jeunes gens, apprentis ou jeunes ouvriers qui, devant un jour faire [lartie de la société, sont en quelque sorte placés sous sa tutelle.

Pour être reçu compagnon passant charpentier, il faut être citoyen français, âgé de dix-huit ans, de bonne vie et

1. On comptait, à Paris seulement, en 1883, huit cents compagnons charpentiers du Devoir [Commission d'enquête sur la condition des ouvriers de l'Industrie, p. 92.)

2. Le compapnonnago dos charpentiers du Devoir a rtij étudié : 1" en 18ÔG par Le Play et Focillon {Les ouvriers des deux JStoudcs); -i" en 1895, par M. DU Mahoussem, dans son livre « /.a question ouvrière, 1" volume : Charpentiers de Paris. Compagnons et indépendants. Paris, Kousscau, in-8. Ces ouvrages sont indispensables à consulter si l'on veut connaître à fond la condition économique et sociale des travailleurs do cette corporation. Voir aussi ï Enquête parlementaire de iSSS sur la situation des ouvriei-s de l'industrie en France. Paris, Journal officiel, 1885 (tirage à part), pages 9, '16 et 91. Un ancien comi)agnon dont nous avons déjà cité le nom et qui est devenu l'une des personnalités les plus notables et les plus justement estimées du monde industriel, M. Favahon, directeur de l'importante association coopérative : Les charpentiers de Paris, et officier de la Légion d'honneur, a bien voulu nous donner sur la société des CC.'. passants charpentiers des rcnseigneuieats qui nous ont été fort utiles. Nous avons rendu visite aux compagnons chez leur Mère, 161, rue d'Allemagne, à la Villcttc, où il nous a été donné de contempler le chef-d'œuvre de la profession tjui a du reste figuré iilus tard à TlOxposilion do 1900. Nous avons mémo été invité, en mars 1900, au Ij.-il des conii)agnons donné salle Wagrani à l'occasion de la Saint-Joseph. Mais la société do la Villctto a refusé de nous communiquer ses statuts sur lesquels nous avons |>u, cependant, comme on lo verra, obtenir par une autre voie, des éclaircissements assez circonstanciés.

iiKCUi's, (le bonne santé, enfin subir l'examen de réception dont il a été question dans une autre partie de ce livre et dont les péripéties, parfois burlesques mais plus souvent douloureuses, ont été contées par M. du Maroussem.

Les membres actifs paient un droit d'entrée de 10 francs plus une cotisation dont le taux s'élève pour Paris à 3 francs par mois. Certains mois — quatre par an — on paie 5 francs. En pi'ovince, la cotisation est de 2 francs par mois (à Tours, 2 fr. 50). Les membres anciens (ceux qui comptent dix ans d'activité) paient une cotisation réduite. En échange de cette cotisation, tout membre a droit à des secours en cas de maladie, soit une allocation de 2 fr. 50 par jour, plus la gratuité des soins médicaux et des médicaments. Si la maladie se prolonge au delà de trois mois l'allocation est diminuée de moitié. Après six mois, le secours cesse, mais les compagnons tiennent conseil et s'efTorcent, par une collecte ou autrement, de venir en aide à leur camarade.

Les frais des funérailles de tous les membres sont à la charge de la société. Des délégations composées de compagnons désignés à tour de rôle assistent au service et à l'enterrement qui sont suivis de l'accomplissement des rites compagnonniques.

Les statuts sont muets en ce qui concerne les secours qui pourraient être accordés à la veuve et aux orphelins d'un compagnon. Mais le comité a le droit, si leur situation est vraiment digne d'intérêt, de leur venir en aide au moyen d'un prélèvement sur les fonds sociaux.

La société est administrée par un comité de direction composé de huit membres et un président élus pour un an et rééligibles. Le premier samedi qui suit le 3 des mois de janvier, février, mai, août, septembre et décembre, les compagnons se réunissent en assemblées ordinaires; le président y rend compte de l'état de la caisse et des alTaires sociales. Des assemblées solennelles sont tenues avant et après la fête annuelle, la Saint-Joseph, les pi-emiers samedi^g de mars et d'avril; avant et après la Saint-Pierre (premier samedi après le 3 du mois de juin, deuxième

samedi après le 3 juillet) ; avant et après la Toussaint (premier samedi après le 3 octobre, deuxième samedi après le 3 novembre). Diverses clauses des statuts réglementent la police intérieure de ces assemblées. D'autres articles énumèrent les cas de radiation (refus de payer les amendes encourues, préjudice porté volontairement à la société, conduite déréglée, dette envers la société si le montant de cette dette excède 100 francs, condamnation infamante).

Mais l'activité de la société se manifeste surtout à un triple point de vue : en ce qui concerne l'enseignement professionnel, le placement et la défense des intérêts professionnels.

Nous avons peu de chose à ajouter aux explications déj;\ données dans une autre i)arlie de cet ouvrage sur le rôle du compagnonnage, en tant qiC éducateur et qu'intermédiaire officieux pour le placement de ses membres. Ces fonctions sont remplies avec dévouement par les charpentiers passants qui les considèrent comme raccomplisscment d'un devoir sacré envers les jeunes gens appelés à faire plus lard partie du Devoir et les camarades sans travail. i< L'enseignement professionnel écrit est donné dans des cours libres et diiigés par des ouviiers... L'élève paie G francs, 10 francs, 12 francs par mois, suivant la réputation du professeur. 11 fournit le papier, les crayons, les règles et la lumière. Son travail consiste dans le dessin des coupes de bois sous la surveillance du maître qui, à la fin du cours, fait des démonstrations à grandeur réelle sur des planches juxtaposées au ras du sol. Aucun langage scientifique : c'est la géométrie descriptive d'avant Monge, expliquée dans la langue que Pascal enfant s'était forgée à son usage ^ ». Il ne faut pas oublier, du reste,

1. iJu i\Iahi)(issem, op. cit., ]). l'-23. Un dos clnils de rassociution coopcrativc dite les clKirpentiers de l'arh (-20, rue Labrouste), a dccril en tonnes pittorescjucs la niétliode d'euseignemcnt oral et iJuroniiMit iiratiquo usitée chez les eompagnons. « Nous l'aisons des cours de géométrie descriptive auxquels personne (parmi les ijéornclres professionnels) no comprend rien; mais (.-a réussit tout de même. C'est très curieux; il ne faut ])as dire, jiar exemple : Kn élevant celte i)crpeiidiculairc, en tirant cette oblique, etc. On dit : Tiens, lu vois ea, et jiuis ;•« ; en mettant un morceau

que l'apprenti, fils de compagnon, ou appelé, par suite des circonstances, à travailler à côté d'un compagnon, c'est-à-dire pupille du compagnonnage, reçoit un enseignement complémentaire et non moins efficace ; son ancien le surveille, le dirige, le conseille sans relâche et parfait ainsi l'œuvre commencée à l'école. Des cours professionnels facilitent à l'ancien apprenti, devenu plus tard professeur, les moyens de parfaire son instruction technique.

f.es bons Drilles s'occupent aussi fort activement du placement des membres de leur société. On trouve à cet égard d'intéressants renseignements dans le Manuscrit de révélations remis à M. Du Maroussem par un transfuge du compagnonnage de Soubise et publié par cet auteur en appendice au premier volume de ses études intitulées : La Question ouvrière. Le rédacteur de ce document, très hostile aux compagnons, leur reproche d'accaparer le travail. « Les bons Drilles, dit-il, détiennent, au minimum, un tiers des chantiers de Paris et ils ne distribuent même pas avec équité le travail entre leurs adhérents. Ainsi, par exemple, un gâcheur compagnon arrive au rendez-vous (un débit de vins de la rue du Faubourg-Saint-Martin); il a besoin de huit hommes. Sur les vingt ouvriers qui se trouvent au débit, seize ne paient plus d'embauchés (cotisations du compagnonnage); quatre sont en pied (en règle) à la Cayenne. Le gâcheur s'adresse (à mi-voix) à ceux-ci. « Vous êtes de <i grève? — Oui. — Vous vous ti'ouverez demain matin à six « heures chez M. X... ; mais il m'en faut encore quatre. — « Va chez un tel (un traiteur) tu en trouveras plus qu'il ne t'en faut. » Un deuxième embaucheur survient. Il lui faut six ouvriers; on l'envoie aussi chez les hôtesses. Les seize compagnons qui n'ont pas été enibaucliés reviennent le

de bois comme ça et traçant ça, comme ça, on fait deux coupes, ou ça fait un arôticr. Nous avons des ouvriers qui ne connaissent pas un mot d'algèbre, ni de quoi que ce soit et qui sont plus forts en descriptive — une descriptive impossible, fantastique — que tous les ingénieurs du monde. Los courbes d'un navire, pour eux, c'est de la plaisanterie. Chez nous on fait tout ce qu'on veut, et ce qu'il 1/ a de plus joli, sajis savoir comment. » Cité jiar Baubebet, op. cit., t. III, p. 371.

298 LE COMl'AfiXONNAGE

lendemain. Le marcliand de vins qui voit beaucoup de monde et ne les remet (reconnaît) jias, leur dit : « Si « vous étiez venus hier, vous auriez été embauchés. On en « a embauché quatorze, huit chez monsieur un tel, six « chez monsieur un tel. — Mais ce n'est pas vrai ; J'étais « là, je n'ai rien vu. » Ces infortunés bons Drilles ont cependant de vingt-cinq à quarante ans; ils sont dans la force de l'âge et meilleurs ouvriers que la plupart de ces jeunes gens nouvellement reçus. Mais leur crime est de ne plus payer de cotisation K » La situation est la même dans les villes de province où, d'après notre auteur, les renards (profanes) ne gagnent que 2 fr. 75 au lieu de 3 francs payés aux compagnons.

Si le compagnonnage s'est conservé aussi fort cliez les charpentiei's il le doit, on peut l'affirmer, à ce fait que les conditions du travail de leur industrie n'ont pas été, comme tant d'autres professions, radicalement transformées par suite de l'évolution industrielle cl du machinisme. Aujourd'hui encore, pour gagner un bon salaire et se concilier l'estime de ses chefs, un ouvrier charpentier doit posséder des connaissances professionnelles assez étendues, des notions de dessin linéaire et de géométrie élémentaire, une certaine capacité professionnelle ; il n'a pas été réduit, comme tant d'autres artisans, au rôle de serviteur d'une machine; il est resté un ouvrier qualifié, presque un ouvrier d'art. Toutefois, il a eu, lui aussi, à souffrir indirectement des modifications que la science de l'ingénieur a introduites, depuis cinquante ans, dans la construction.

L'usage de la charpente en fer s'est de plus en plus répandu, concurremment à celui de la charpente en bois.

1. Il nous pst inipossiltlo do paiiagor ici rindiynalioii do i'aiitinir dos rovclatioiis publiées par M. du Marousscm. Une socicto ouvrière, compagnonnage ou syndicat, n'est tenue de détendre l'intérêt do ses adiiérciits f|ue si ces dcrnicis observent, de lour côte, les cngagoincnts pris vis-àvis d'elle et notamment s'ils aciiuittent leurs cotisations. Les Trade Unions anglaises (|ue l'on cite souvent avec justice comme dos associations professionnelles modèles n'agissent pas autrement que les bons Drilles envers les sociétaires en retard |)oiir le paiement de leurs cotisations. Voir de RousiEiis, Le Trade Unionisine en Amjlctcrrc, \i. 91.

OKGANISATION ET RÉGLEMENTATION 209

1/usage des planchers en fer qui suppriment ou diminuent notablement les risques d'incendie s'est généralisé surtout depuis quarante ans *. On peut dire que le sort du compagnonnage des charpentiers dépend de l'issue de la lutte engagée entre ces deux modes de construction. Ceci tuerat-il cela? le fer, cet agent de prédilection de l'industrie moderne, se substituera-t-il partout, ou à peu près, dans les édifices publics et dans les maisons de l'avenir, au bois et à la pierre? Nos villes continueront-elles à s'américaniser? Verrons-nous à Paris, à Lyon, à Marseille, comme à New- York ou à Chicago, s'élever de toutes parts ces hautes constructions métalliques, ces tours de Babel que l'on nous vante comme le dernier mot du progrès architectural? Ou, au contraire, une heureuse réaction inspirée par un retour oH'cnsif du goût national, viendra-t-elle remettre en honneur les matériaux dont se servaient nos pères et dont l'utilisation, l'adaptation aux édifices de l'avenir paraît encore à de bons juges, possible et désirable? L'avenir décidera.

Maréchaux ferrants. — La société des comjmgnons marechaux ferrants est, avec celle des charpentiers bons Drilles, la plus importante du compagnonnage. Ici encore le machinisme n'a pu supprimer la main-d'œuvre; on n'a pas encore trouvé le moyen de ferrer les chevaux à la machine. Mais cette profession, ainsi qu'il a déjà été dit dans un autre chapitre de ce livre, s'est ressentie du progrès des industries de traction et de transports mécaniques : chemins de fer et plus récemment tramways à vapeur ou électriques, automobilisme, vélocipédie. Le nombre des chevaux employés par le roulage et des chevaux de selle a notablement diminué depuis cinquante ans. Aussi certains signes semblent indiquer que les mauvais jours sont proches pour cette société. Déjà certaines Cayennes ont

1. D'après une intéressante notice qui a obtenu à l'Exposition de 1900 une médaille d'argent et dont l'auteur, M. Cohadon, ancien ouvrier ma(7on, fut en 1848 le fondateur do l'une des premières sociétés coopératives, l'usage dos planchers en for aurait commencé à se répandre après la grève dos charpentiers en 1810. !Mais c'est surtout sous le second Empire que cet usage s'est généralisé.

disparu, celle de Blois par exemple, où la Mcre, morte il y a quelques années, n'a pas été remplacée. Il existe cependant encore sur le Tour de France 18 Cayennes de compagnons maréchaux. La société de secours mutuels des compagnons maréchaux ferrants groujjait, au i<^'' janvier 1901, près de 1000 membres (879 membres participants et 96 membres honoraires) et cet efîectif est certainement inférieur à celui des membres de ce compagnonnage, car il ne comprend que les adhérents payant régulièrement leur cotisation à la caisse de secours mutuels. A Paris seulement il y a près de 200 compagnons cotisants *.

Cette société des compagnons maréchaux a été autorisée par arrêté du ministre de l'Intérieur du 20 novembre 1895. Elle reçoit des aspirants et des coni[u'ignons -. Chacune de ces fractions a ses dignitaires particuliers et s'administre séparément. A Paris, le Père s'occupe du placement; en province ce service est confié aux premiers en ville. Les arrivants disposent chez la Mère d'un certain crédit : 90 francs pour les compagnons, 30 francs pour les aspirants. Le prix de la pension s'élève chez la Mère à 30 francs pour la nourriture, à oO centimes pour la chambre.

L'enseignement professionnel se donne à l'atelier. Les anciens conseillent et dirigent les jeunes. Il n'existe pas de cours professionnels, qui du reste ne se concevraient guère, vu le genre de travail auquel se livrent les maréchaux.

Une caisse de secours mutuels des comi)agnons maréchaux a été créée en 189'). Elle compte des mcniliros iionoraires (cotisation annuelle de 6 francs) et des membres actifs (cotisation mensuelle de 2 francs, dont 1 fr. 50 à la caisse et 50 centimes au fonds de réserve). Le droit d'entrée est de 8 francs.

En cas de maladie ou d'arcidcnt, (liaijiic iiicniluc |>arti-

1. M. Laiiiy. coinpaj^'iioii inarrilial t'crraiil cl sc^cnitairc" do la socii'té du Kallieincnt de Paris, a bicu voulu, avec rautorisation do ses camarades, nous coMiniuniiiucr divers rcnseigncmciils sur cette corporation à laquelle il a voué tout son dévouement. Nous avons jni, grâce à lui, consulter l'Âniiimirc pour l'année l'JUU do la société lic seiours mutuels (Mculan, Réty. 1001).

'2. Les farrcurs sont compagnons ; les teneurs de pied no sont qu'asiiiraiits.

cipant reroit pendant cent jours un secours quotidien de 2 francs et pendant les cinquante jours suivants 1 franc par jour. Après cinq mois, le malade cesse d'avoir droit à une allocation quotidienne, mais il lui est souvent accordé des secours dont le taux et la durée varient. Ces subsides sont refusés au sociétaire en retard de plus de quatre mois pour le paiement de ses cotisations et à celui qui n'a pas réglé ses dettes chez la mère. Le retard d'une année de cotisations entraîne l'exclusion.

La fête de la corporation se célèbre le jour de la Saint- Éloi. Bien que les compagnons maréchaux ferrants aient refusé d'adhérer à l'Union compagnonnique, cette dernière société a recruté quelques adhérents maréchaux à Bordeaux et à Marseille.

Churrom^. — Moins nombreux que les charpentiers et les maréchaux, les compagnons charrons doivent à l'excellence de leur organisation professionnelle et de leurs institutions d'enseignement et de prévoyance la bonne réputation dont ils jouissent dans toute la corporation sur laquelle, en dépit de leur nombre restreint, ils n'ont pas perdu toute influence. Il existe dans chaque ville où ce compagnonnage est organisé une société d'aspirants, une société de compagnons et une société d'anciens. Le bureau de ces deux dernières sociétés forme le conseil d'administration de la corporation et se réunit tous les mois.

Les sociétés d'as[)irants sont régies par un règlement en

1. M. Flourct, président do la socictô de secours mutuels des charrons, évalue à un millier environ, dont moitié compagnons et moitié aspirants, les membres de ce compagnonnage. Los détails qui suivent nous ont été fournis par les dignitaires de la société active et de la société d'anciens qui avaient bien voulu nous convoquer un soir chez la Mère, 52, rue de Bretagne. Après une courte attente dans le débit do vin du rez-de-chaussée, on nous invita à monter un escalier en colimaçon et l'on nous introduisit dans une salle du l" étage où 15 ou 20 personnes nous attendaient. Nos explications relatives au but de notre visite furent écoutées en silence par les compagnons dont l'attitude impassible jointe à la demi-obscurité qui régnait dans ce local évoquait l'idée do quoique tenue do loge de francs-maçons ou de carbonari. Hâtons-nous d'ajouter qu'avant la tin de 'entretien, la glace était rompue et que les compagnons charrons se montrèrent des hôtes très aimables. Ils voulurent bien nous donner tous les renseignements compatibles avec leurs obligations compagnonniques.

30 ai'ticles. Tout aspirant doit, à son entrée, acquitter un droit de 3 fr. tJO, i»lus 50 centimes de livret. Les membres se réunissent le second samedi du mois sous la présidence du premier compai^non . Les cotisations sont lixécs à 1 franc par mois. Tout membre malade reioit I IVaac [lar jour pendant trois mois.

L'aspirant sans travail dispose cbcz la Mère d'un crédit de 15 francs. Les aspirants, à moins qu'ils ne demeurent à plus d'une demi-beure de chemin, doivent prendre leurs repas et se loger chez la Mère. Le sociétaire qui doit plus de 6 cotisations mensuelles est rayé.

La société des compagnons charrons du Devoir de la Ville de Paris et du département de la Seine a été autorisée par arrêté du préfet de police du 16 avril 1889. Cette société n'admet que les anciens compagnons charrons du Devoir ayant fixé définitivement leur résidence à Paris, connus pour être de bonne vie et mœurs et n'ayant pas d'infirmités. Le récipiendaire acquitte un droit d'entrée de 30 francs; la cotisation mensuelle est de 1 franc par mois. En cas de maladie survenue après six mois de stage, tout sociétaire reçoit pendant six mois un secours de 1 franc .par jour. Les compagnons visitent à tour de rôle les malades. Le sociétaire en retard de huit cotisations mensuelles est déchu de tout droit aux secours.

Les compagnons charrons assistent aux obsècjucs de leurs confrères décédés. La société supporte les frais des obsèques jusqu'à concurrence do 80 francs. Elle admet des membres honoraires (droit d'entrée, lij francs).

La société est dirigée par un bureau (président, vice-président, secrétaire, trésorier, etc.); ce bureau se réunit le premier samedi du mois. Des assemblées générales ont lieu en mars et septembre.

La société active des compagnons charrons a rempli, le 18 octobre 1895, les formalités légales exigées pour sa transformation en syndicat. Elle s'occupe activement du placement; elle alloue des secours de route aux compagnons voyageurs. Ciiez la Mère, tout conipagimii de bonne réjmtation jouit d'un ciédit illimité.

ORGANISATION ET REGLEMENTATION 303

Les compagnons charrons ont fonth'' des cours professionnels justement estimés. L'élève paie une colisation de 5 francs par mois. Le professeur accompagne ses leçons de démonstrations pratiques et de dessins au tableau.

Cette société a créé en 1893 une caisse de retraites spéciale et indépendante du Ralliement. Tout sociétaire âgé de soixante ans et qui a versé pendant vingt ans la même cotisation de 1 franc par mois, reçoit une pension. On peut souscrire plusieurs parts et, en payant une cotisation double, triple ou quadruple, s'assurer une retraite qui croit dans la même proportion. Le taux de la pension est fixé à 50 p. 100 du total des cotisations perçues. Ainsi un compagnon à part simple de 12 francs par an, qui a payé cette cotisation de trente à soixante ans, a versé au total 360 francs et reçoit une pension de 180 francs.

Au 31 décembre 1898 la caisse de retraites grou[iait 88 membres. Son avoir s'élevait à 5 819 fr. 65. Cette caisse est gérée par un bureau qui se réunit le premier du mois; il y a tous les ans assemblée générale le premier dimanche de janvier '.

Deuxième catégorie. — Forgerons. — Cette société a conservé quebiue importance. Il y a, nous a-t-on affirmé, environ 5 à 600 compagnons forgerons et 150 aspirants dans toute la France; mais le tiers des compagnons ne cotise pas. A Paris, la société ne groupe que 40 compagnons et 10 aspirants. A Bordeaux, la Cayenne compte 200 membres actifs.

La Ville Mère de celte société est Bordeaux, où habite le président général. Dans chaque ville les compagnons élisent pour six mois un premier en ville qui fait office de rouleur, un second et un troisième en ville. Les compagnons surveillent la conduite et dirigent l'instruction des aspirants. L'enseignement se donne à l'atelier.

Les forgerons célèbrent leurs fêtes et font leurs réceptions à la Saint-Jean et à la Saint-Éloi. Pâques et Notre-

1. Voir les Slaluts de la société de reiraile des conipa/jnons charrons du Tour de France. Paris, imp. Bady.

Dame de septembre sont pour eux îles fêtes bâtardes (secondaires).

Le Règlement concernant les secours mutuels adopté par les compagnons forgerons (Paris, imprimerie Estran) a été voté au Congrès de Lyon (février 1875) et revisé en 1891. 11 impose à chaque membre le paiement d'une cotisation de 2 francs par mois. En ras de maladie, le secours quotidien est de 2 francs par jour; après trois mois, le taux du secours n'est plus que de 1 franc. Ces allocations sont accordées à tout compagnon malade, qu'il soit soigné chez lui ou à l'hôpital. Les compagnons visitent à tour de rôle le malade. La société prend à sa charge le cachet dû au médecin pour la première visite.

La société supporte les frais des obsèques des compagnons décédés, mais sa responsabilité de ce chef est limitée à une contribution de 00 francs.

Tout compagnon arrivant a droit chez la Mère à un crédit de 40 francs (lij fr. pour un aspirant). Le premier en ville veille à ce que chaque compagnon acquitte ses dettes *.

Bourreliers harnacheurs. — D'après les informations qui nous ont été fournies, cette société compterait pour tout le Tour de France environ lliO compagnons actifs (dont 2;> à 30 à Paris) et 400 à 500 aspirants dont, il est vrai, les deux tiei's ne se font pas recevoir compagnons.

Une scission s'est produite dans cette société comme dans tant d'autres, certains compagnons ayant adhéré à l'Union compagnonnique, d'autres étant restés fidclcs au Devoir; il n'est question ici que de ces derniers.

A la tête de chaque Cayenne sont placés un premier, un deuxième et un troisième en ville qui se réunissent tous les jours; chaque mois il y a assemblée de tous les membres. Le premier en ville reste en fonctions tant qu'il veut et tant qiù'l iteut. La corporation célèbre sa fric le jour de

1. M. Bris, alors premier en ville de la socidtc tics compagnons forgerons «lu Devoir de Paris, et M. Leduc, cx-présidont de la société dos anciens forgerons, ont bien voulu nous communii|iier les renseignements «pii procèdent.

ORGANISATION ET REGLEMENTATION 30S

la Saint-Éloi par un bal et un banquet; les réceptions se font six fois par an.

Le crédit garanti chez la Mère est de 20 francs pour les asiiirants; en ce qui concerne les compagnons le taux de ce crédit est fixé par le premier en ville. Une disposition remarquable est celle qui veut que les règlements de comptes avec la Mère soient faits par l'intermédiaire de la société. A Paris, la Mère ne loge pas, mais, autant que possible, les compagnons mangent chez elle.

Il n'existe pas de cours professionnels. On envoie de préférence les aspirants chez des patrons ayant appartenu à la société et qui pour ce motif s'intéressent à l'instruction de ces jeunes gens.

La cotisation est de 2 francs par mois. En cas de maladie la société donne un secours variable (ordinairement 3 francs par jour), plus la gratuité des visites du médecin et des remèdes. Le compagnon soigné à l'hôpital ne reçoit que 2 francs par jour. Après trois mois le secours cesse, mais une collecte est faite- au profit de l'intéressé. En cas de décès, la société se charge des frais funéraires, y compris une coui'onne déposée sur le ceixueil et un repas offert aux assistants.

Boulanr/ers '. — Bien qu'il n'existe des Mères que dans les 17 villes dont nous avons donné la liste, cette société est constituée dans 24 villes : Blois (Cayenne fondée en 1815), Orléans, Tours, Boi'deaux, Rochefort, la Rochelle, LyoU: Marseille, Toulon, Angers, Toulouse, Paris, Nimes, Nantes, Agen, Troyes, Saumur, Dijon, Saint-Etienne, Angoulème, Chalon-sur-Saône, Montpellier, Sens, Saintes.

L'étude comparative du passé et du présent de cette société nous apporte une preuve nouvelle à l'appui de cette observation p.sychologique si souvent formulée :

1. Nous remercions ici M. Bardon, secrétaire do la Ciiambre compagnonniquo des ouvriers boulangers franr^ais et viennois (employés à la confection du pain dit viennois), des renseignements qu'il a bien voulu nous dotmer. Nous avons pu obtenir d'autre part communication du Riu/lument de la société des compar/iions boulangers du Devoir, en 219 articles, entré en vigueur le l'"' janvier 1897.

LE COMPAGNONNAGE. -fcU

riiomme désire toujours ce qu'il n'a pas, mais dès qu'il a atteint l'objet de ses convoitises, la possession engendre la satiété. Les boulangers qui avaient si ardemment souhaité leur admission dans le compagnonnage n'ont plus semblé se soucier de cet honneur dès qu'il leur a été accordé. Leur société, nombreuse et prospère alors que le Tour de France leur tenait rigueur, est aujourd'hui bien déchue de son ancien rang >.

Pour être admis dans cette société il faut produire un certificat d'apprentissage et n'être atteint d'aucune maladie. Les étrangers parlant le français sont reçus. Pour passer compagnon, il faut être âgé de dix-huit ans au moins et trente-cinq ans au plus et présenter un casier judiciaire intact. Tout compagnon qui s'établit cm change de métier peut être reçu membre honoraire s'il compte cinq ans d'activité en payant 50 centimes par mois.

Tout sociétaire a droit en voyage à un secours de route de 2 francs, plus trois repas et un coucher. En cas de maladie, tout membre reçoit, à partir du cinquième jour, et s'il n'est pas en retard de quatre cotisations, un secours quotidien de 1 franc. La société supporte les frais des obsèques des compagnons décédés. Il n'existe pas de caisse de retraites professionnelle ; nombre de boulangers sont adhérents à celle du Ralliement.

Cette société est très hostile à l'Union compagnonnique qui lui a enlevé un certain nombre de membres'. L'article 217 du règlement dispose que toute Cayenne qui manquera de répondre à la Chambre administrative lui enjoignant de rompre avec l'Union compagnonnique sera déclarée en sommeil.

La Cayenne de Paris estchainbre admiiiislrativc du Tour de France. Quant à celle de Blois, hi |iliis ancienne, elle jouit de certains privilèges honorifiques.

Toute Cayenne ayant plus de 50 compagnons en activité

1. M. Bardon dvaluo à environ 100 lo nombre do compagnons boulangers habitant Paris. Un de nos correspondants évalue à '70 lo nombre des compagnons et aspirants boulangers domiciliés à Toulouse et dans la région circonvoisine.

nomme : 1° un premier en ville qui préside les assemblées et a charge de la correspondance ; il reste en place au moins trois mois et veille à l'instruction morale et professionnelle des compagnons; 2° un second en ville qui l'assiste dans ces fonctions; 3° un rouleur qui s'occupe des embauchages dont le prix est de 2 francs (moitié pour la société, moitié pour le rouleur) •, Il s'informe en cas de congédiement du motif du renvoi et réprimande le compagnon s'il y a lieu.

Le premier et le second en ville ainsi que le rouleur sont responsables du déficit qui pourrait exister dans leurs comptes. Ils sont assistés d'un comité qui se réunit deux fois par mois. Le premier dimanche ou le premier jeudi de chaque mois, il y a assemblée des compagnons pour le paiement des cotisations et amendes; il y a en outre une assemblée générale annuelle le jour de la Saint-llonoré. Chaque sociétaire dispose chez la Mère d'un crédit garanti par la société et dont le taux ordinaire est de 15 francs pour un compagnon.

Menuisiers. — Cette société demande à chacun de ses membres de verser une cotisation de 1 franc par mois. Elle accorde en cas de maladie 1 franc par jour, plus les frais de rapatriement après guérison. Elle prend à sa charge les frais d'enterrement des membres décédés. Elle s'occupe aussi du placement de ses sociétaires, leur garantit un crédit chez la Mère et leur donne des secours de route en cas de besoin.

Couvreurs (Enfants de Soubise). — ■ On compterait, si les renseignements qui nous ont été donnés sont exacts, environ 600 compagnons couvreurs. La cotisation mensuelle est de 2 francs; le secours en cas de maladie est de 3 francs par jour; après six mois, les compagnons examinent ce qu'ils doivent faire.

La société ne garantit un crédit chez la Mère qu'aux compagnons en règle vis-à-vis de la société et de la Mère de la dernière ville où ils ont séjourné. Il existe des cours d'ap-

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