‹ Le compartiment des dames seules; pièce en trois actes [par] Maurice Hennequin & Georges MitchellChapitre 16 sur 62 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Nicole, puis Monicouit

Nicole, seule, regardant l'heure. — Trois heures inoins le quart!... Il est temps que j'aille m'habiller. (Elle se dirige vers la gauche, 1"' plan.)

Monicourt, passant la tête par la droite, 2^ plan. — Psst I... lu es seule?

Nicole. — Oui, papa.

Monieourt, rentrant, aocc émotion. — Ah ! ma chérie, ma petite Nicolette, ce que hi maison va me sembler vide dans quelques instants !

Nicole, très câline. — Voyons, mon cher petit papa, ne pense pas à ça I d'abord, maman et toi venez nous rejoindre dans deux jours.

Monieourt. — Je sais bien ! mais ce ne sera plus la même chose, je ne t'aurai plus à moi comme jadis 1

Nicole. — Mais si !

Monieourt, allant s'asseoir dans un fauteuil à droite et prenant Nicole sur ses genoux. — Quand tu étais petite, qui s'occupait surtout de toi? C'était moi! Qui, tous les soirs, te berçait en te chantant une vieille romance, toujours la même, car je ne sais que celle-là? (Chantant.)

Et l'on revient toujours

A ses premières amours !

C'était moi ! Qui, plus tard, te conduisait au cours et allait t'y chercher? C'était moi! Qui fut le premier confident de tes petits secrets de fillette?

Nicole. — C'était toi !

Monieourt. — Tu ne sauras jamais tout ce que tu as été pour moi ! Tu étais ma seule joie... et ma seule consolation.

Nicole, émue. — Papa! (Elle l'embrasse.)

Monieourt. — Je n'ai pas toujours été très heureux dans la vie.

Nicole. — Oh I papa, maman t'aime beaucoup !

Monieourt. — Oui... comme on aime le mouton... (A mi-voix.) pour le manger.

Nicole. — Que veux-tu dire?

Monieourt. — Rien, mon enfant, rien ! Mais, dans mon chagrin de te voir partir, une seule chose peut me consoler : ton bonheur! Tu es heureuse, au moins?

Nicole, se levant. — Oh oui, papa.

Monieourt, se levant. — Il n'y a pas le plus petit point noir dans ce bonheur-là?

Nicole. — Non, papa.

Monieourt. — Bien vrai?

Nicole, hésitant. — Eh bien... eh bien! si...

Monieourt, vivement. — Il y a un petit point noir?

Nicole. — Un tout petit, petit, petit.

Moiiiéourt. — Parle vite I

\i(;ole. — Oh ! tu vas te moquer de moi î (Baissant les yeux.) Je suis jalouse !

Moiiicourt. — Jalouse?

Meolc. — Les jeunes filles d'aujourd'hui ne sont plus des petites oies blanches, et je sais bien que Robert a eu des maîtresses.

Moiiicourt, vivement. — Tu es jalouse de son passé?

\ieole. — Oh ! pas de tout son passé... Mais j'ai lu dans vin roman que la première aventure d'amour laissait toujours dans le cœur un souvenir ineffaçable, et c'est de ce souvenir-là que je suis jalouse !

Monk'ourt, gaiement. — Ah ! ma chérie, tu m'as fait peur ! Et, s'il n'y a cjue ce point noir-là dans ton bonheur...

Nicole. — Souviens-toi de ce ([ue tu me chantais jadis.

iChuntant.)

Et l'on revient toujours A ses premières amours !

Monicourt. — Mais, ma pauvre petite, s'il fallait prendre comme argent comptant tout ce que disent les vieilles romances et les romans, où irions-nous? Je parie qu'il n'y pense même plus !

Nicole. — Tu crois ?

Monicourt. — Pas plus que je ne pense moi-même à ma première... (S' interrompant.) Mais tu me ferais dire des bêtises.

V^oix de llobert, à la cantonade. — Fermez ma valise !

Nicole. — C'est lui... Interroge-le adroitement, sans avoir l'air.

Monicourt. — Quoi?... Tu veux?...

Nicole, tendrement. — Je t'en prie, mon petit papa...

Monicourt. — Mais...

Nicole, voyant entrer Robert. — Chut !

Robert, entrant de droite, 1^^ plan; il est en costume de voyage. — Comment ! ma chérie, tu n'es pas encore prête? L'auto va arriver.

Nicole. ■ — C'est vrai... je suis en retard... je me sauve... A tout à l'heure, mon petit papa.

Monicourt. — A tout à l'heure, fillette !

{Nicole sort vivement par la gauche, l^"" plan.)

SCÈNE XIV Robert, Mouicourt, puis Herrainie, puis Firmin RoJjert, la regardant sortir. — Est-elle assez jolie?

Monieourt, à part. — Adroitement, sans avoir l'air... ce n'est pas commode !

Robert, à lui-même, à l'adresse de Nicole. — Ah ! non, je ne te tromperai jamais !

Monieourt, très embarrassé. — Mon cher Robert... Hum! Mon cher Robert...

Robert. — Mon cher père?

Monieourt, à part. — Ce n'est pas commode du tout... (Frappé d'une idée.) Ah!... (Haut.) Mon cher Robert... (S' interrompant.) Non, pas debout, assis, nous serons mieux.

Robert, à part. — Qu'est-ce qu'il a?

(Monieourt s'assied, ainsi que Robert, sur le canapé.)

Monieourt. — Ma première aventure, à moi, fut une fille de ferme !

Robert, étonné. — Ah !

Monieourt. — Elle s'appelait Catherine... ou Françoise, je ne sais plus au juste... et elle était Normande... à moins qu'elle ne fût Picarde.

Robert. — Ah !

Monieourt. — C'était au mois de juillet... on venait de rentrer les foins... et Catherine... ou Françoise était dans la grange... Comme je passais par là, elle me cria : « Bonjour, le Parisien ! » Je lui répondis : « Bonjour, la Catherine ! »

Robert. — • Ou la Françoise.

Monieourt. — Ou la Françoise. (Reprenant.) Alors, elle me fit signe d'entrer dans la grange... comme ça... (Il cligne de l'œil.) et j'entrai... Ellei se mit à rire... moi aussi; elle me donna une grosse tape sur la cuisse... je la lui rendis... Et, de tape en tape, nous roulâmes sur une botte de foin!... Et voila ma première aventure d'amour.

Robert. — Mais c'est une idylle ! C'est une idylle, et voilà tout !

Monieourt. — A vous, maintenant !

Robert, étonné. — Comment, à moi?

Monieourt. — Je vous ai raconté ma première aveiilure d'amour, racontez-moi la vôtre.

Robert, — Quoi? Vous voulez?

Monieourt. — Une confidence en vaut une autre.

Robert, soupçonneux. — Ah ça, mon cher père, pourquoi me demandez-vous ça... comme ça... aujourd'hui?

Monieourt, très gêné. — Mais... par simple curiosité.

Robert, incrédule, se levant. — Allons donc, allons donc !

Monieourt. — Eh bien I non. Ma foi tant pis, j'aime mieux vous dire la vérité. C'est Nicole qui m'a chargé de vous demander, sans en avoir l'air...

Robert, stupéfait. — Nicole?

Monieourt. — Oui... Elle a lu, dans je ne sais quel roman, que la première aventure laissait un souvenir ineffaçable... Alors, cette idée la poursuit.

Robert. — Non?

Monieourt. — Elle s'imagine sans doute que les traits de l'héroïne sont restés gravés...

Robert, l' interrompant. — Ils sont si peu restés gravés que je ne pourrais pas vous dire si elle était jolie ou laide, brune ou blonde.

Monieourt. — Vous ne vous souvenez même plus?

Robert. — Elle avait une voilette.

Monieourt. — Et elle ne l'a pas ôtée?

Robert. — Elle n'a pas eu le temps.

Monieourt. — Comment?

Robert. — C'était en chemin de fer... il y a exactement dix-neuf ans, au commencement de novembre... Je venais d'entrer à Saint-Cyr; c'était même ma première sortie... un dimanche soir... le premier dimanche de novembre, et je rentrais à l'Ecole... Arrivé à la gare Montparnasse au dernier moment, je n'eus que le temps de sauter dans le premier compartiment venu... le compartiment des dames seules... Une dame était en face de moi... je m'excusai... Tout à coup un orage terrible éclata... l'inconnue poussa un cri d'effroi... je m'approchai d'elle pour la rassurer... Nouveau coup de tonnerre, plus violent que le premier... affolée, elle se jeta dans mes bras et... y resta jusqu'à Versailles.

Monieourt. — Non?

Robert. — A Versailles, elle descendit, disparut dans la nuit... et voilà ma première aventure d'amour!

Monieourt. — Et vous n'avez jamais cherché à retrouver cette inconnue?

Robert. — Pendant un mois, mes jours de sortie... puis, je n'y songeai plus ! Vous voyez donc que ma chère petite femme peut se rassurer.

■Monieourt. — Oui, oui... Quand elle m'a dit qu'il y avait un point noir dans son bonheur, vous pensez si j'ai eu peur, tout d'abord.

Robert, lui serrant la main avec émotion. — Vous êtes un brave et excellent homme.

Monieourt. — Oh ! je ne suis plus qu'une vieille bête. {Avec amertume.) Un zéro... Mais ne parlons pas de ça.

Robert, le faisant asseoir dans le fauteuil de droite et s'asseyant à gauche de Monieourt. — Si, parlons-en, au contraire... Croyez-vous donc c^ue je n'ai pas deviné depuis longtemps l'espoir c{ue vous aviez mis en moi.

Monieourt, ému. — Robert !

(0/1 aperçoit dans la galerie Herminie, reconduisant une invitée.)

Robert. — Croyez-vous c[ue je n'ai pas vu, dès le premier jour, cjue vous n'étiez cju'un martj^r...

(Herminie paraissant cm fond et s'arrêlant sur le seuil de la porte.)

Herminie, à part. — Tiens, de quoi parlent-ils?

Robert. — Et que Madame Monieourt, sous ses dehors de brave femme Cfui ne vit c|ue pour le bonheur des autres, n'est en réalité cjue le plus épouvantable tyran...

Jîonieourt, avec énergie. — Dites: le plus exécrable !...

Robert, avec force. — Je le dis !

Herminie, suffoquée, à part. — Ali! par exemple!... {Elle se dissimule derrière le paravent.)

Robert. — Mais j'adorais Nicole... et, pour cjue Madame Monieourt m'accordât sa main, je compris aussi c^u'il fallait se faire petit, tout petit petit.

Monieourt, avec joie. — Et moi qui croyais !...

Robert. — Mais elle est ma femme à présent, ma chère Nicole; aussi, dès que Madame Monieourt arrivera à Deauville, je m'empresserai de lui faire comprendre, poliment mais fermement, que j'entends être le maître chez moi.

{Il se lève.)

Monicourt, se levant et avec une joie folle. — Robert ! mon enfant, mon fils! Dans mes brasi...

Robert. — Avec plaisir !...

(7/5 s'embrassent.)

Herminie, à part, passant la tête à gauche du paravent. — Ah I le misérable !...

Monieoiirt. — Non, vous ne saurez jamais tout ce quelle m'a fait souffrir, à quel point elle m'a humilié.

Robert. — Je m'en doute !

Monicourt. — Tenez, je voudrais être plus vieux de deux jours ! Mais, vous savez, attendez-vous à une musique de tous les diables. Elle est capable d'éclater.

Robert. — Si elle éclate, nous en serons quittes pour ramasser les morceaux.

Monicourt. — Est-ce bien utile de les ramasser?

Robert. — Dans tous les cas, je la prierai d'aller continuer sa sérénade ailleurs.

Monicourt. — (^'est ça... {Se ravisant et inquiet.) Ah! non. Et moi? elle voudra m'emmener et se vengera sur moi.

Robert. — Rassurez-vous ! Vous resterez avec nous. Monicourt. — Oh ! alors, allez-y, allez-y carrément !

Firmin, rentrant de droite, 1" plan. — Pardon, Monsieur le Baron !

Robert. — Qu'y a-t-il, Firmin?

Firmin. — Monsieur le Baron sait que la bellc-mcre de Monsieur le Baron m'a donné mes huit jours. Il paraît que ma tête ne lui revient pas.

Monicourt, indigne. — Qu'est-ce ciu'elle lui reproche?

Firmin. — Je me le demande.

Monicourt. — Je la trouve très bien, ta tête.

Firmin. — Moi aussi.

Robert, à Firmin. — Toi, tais-toi, et|'viens me rejoindre ce soir à Deauville; je t'augmente de cent^'sousTpar mois.

Firmin, avec joie. — '■ Ah ! Monsieur le Baron ! Monicourt, se frottant les mains. — Ça^va, ça va 1 Robert, à Firmin. — Et maintenant, file, et pas un mot ! . Firmin. — Oui, Monsieur le Baron.

(// sort par le fond.)

Robert. — Je vais aller voir si l'auto est arrivée.

Monieourt. — Allez, mon cher Robert, allez; moi, je vais retrouver Nicole. Mais laissez-moi encore vous embrasser, voulez-vous?

Robert. — Allez-y.

Monieourt, l'embrassant. — - Je l'adore, ce garçon-là !

Robert, sortant par la droite, 2^ plan, et à lui-même, regardant, Monieourt. — Infortunée victime, tu as assez souffert, et je ne t'abandonnerai pas !

Monieourt. — Vive l'armée ! {Sortant par la gauche, l^"" plan.) Vive l'armée !...

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