SCÈNE XIV Herminie, puis Le Petit-Roncin, puis Monicourt
Herminie, seule, mettant la lettre dans son sac, qu'elle pose ensuite sur la table du milieu. — Dans une heure, nous serons loin! (Triomphante.) Enfin, je vais donc pouvoir m'épancher!... Je vais pouvoir crier sur les toits ce que je pense de lui depuis trois jours !
Le Petit-Ronein, entrant du fond. — Bonjour, chère Madame! Vous m'avez fait demander?
Herminie. — Oui, et c'est aimable à vous d'être venu tout de suite... Asseyez-vous.
Le Petit-Ronein. — C'est que je suis un peu pressé... Belle-belle m'attend.
Herminie. — Belle ! Belle?
Le Petit-Ronein, vivement. — Un client ! Monsieur Bellebelle 1 Un client qui se trouve à Deauville, et alors... {S' asseyant sur le canapé.) Mais qu'y a-t-il?
(Monicourt paraît par la gauche, 2^ plan.)
Herminie. — Ce qu'il y a? Il y a que le Baron de Mérinville est un misérable, une canaille et un bandit !
Le Petit-Ronein. — Hein !
Monicourt, descendant. — Robert?
Herminie. — Oui, Robert, notre gendre ! Ah ! un joli coco que j'ai donné à mon enfant.
Monicourt, gagnant la droite. — Voyons, ma bonne ainie, un peu de patience, il n'y a que trois jours qu'ils sont mariés... Tu en as bien attendu six, toi, et tu n'en es pas morte !
Hermiiiie, passant au milieu. — Alors, tu t'imagines encore que si Monsieur de Mérinville n'est pas le mari de sa femme, c'est c[ue l'air de la mer le rend nerveux? L'air de la mer ! ! ! Monsieur de Mérinville est muet chez lui parce qu'il chante en ville.
Le Petit-Roncin, se levant. — Gomment ! Il chante en ville ?
Herminie. — Enfin, il a une maîtresse.
Monicourt et Le Petit-Roueiu, ensemble. — Une maltresse ?
Hermiuie. — Oui, une maîtresse, qui l'a suivi jusqu'ici... Et si notre pauvre enfant reste seule au logis, délaissée, abandonnée, c'est que Monsieur va retrouver cette femme.
Monicourt. — - Allons donc ! Tu as rêvé !
Ilerniiuiç. — Rêvé ! Elle était dans la poche de son veston !
Monicourt. — Sa maîtresse?
Herminie. — - Mais non, la lettre que j'ai trouvée. Du reste, il a tout avoué, et ce soir même nous déposons une demande en divorce.
Monicourt. — Divorcer !
Herminie, remontant, va prendre son petit sac sur la table. — Tenez, voici cette lettre...
Monicourt, bas, à Le Petit-Roncin qui gagne le milieu. — Au nom du ciel, sauve-le ! Fais entendre raison à ma femme.
Le Petit-Roncin, bas. — Compte sur moi !
Herminie, tout en prenant la lettre dans son sac. — Délaisser sa femme, la tromper le jour même de son rhariage !
Le Petit-Roncin. — Qui vous dit que le pauvre garçon n'a pas des circonstances atténuantes?
Herminie. — Des circonstances atténuantes? Et c'est vous, notre ami, vous, notre avoué, qui parlez de la sorte?
Le Petit-Roncin. — - C'est justement parce que je suis votre ami et votre avoué que mon devoir est de vous conseiller et de vous dire : Madame Monicourt, vous n'avez pas le droit de briser à tout jamais un ménage...
Monicourt, à part. — Très bien !
Herminie, l'interrompant et ricanant. — Pas le droit I Ah! Ah!...
Le Pctit-Roneiiî. — Non, Madame ! Et jamais un Tribunal ne consentira, sur une simple lettre...
nerminie, lui donnant la lettre. — Une simple lettre? Lisez ! Lisez !...
Le Petit-Roneîn, après avoir jeté un coup d'œil sur la lettre, à pari, stupéfait. — Mais c'est de la Comtesse !
Ilerminie. — Eh bien?
Le Pelit-Ronein, furieux. — Ah ! nom de Dieu ! Ali ! le chameau !...
Ilerminie. — Cette lettre ne suffit pas?
Le Pelit-Roncàn, avec éclat. — Ah ! je vous le garantis» qu'elle suffît !
Monieourt, à part. - — Hein?
Herminie. — J'en étais sûre !... Quant aux circonslauccs atténuantes...
Le Petit-Ronein. indigné. — Des circonstances atténuantes? Ah! je voudrais savoir lesquelles! Commeut, voilà un saligaud qui délaisse sa femme... cjui la trompe le lendemain même de son mariage, et avec qui, avec la Comtesse de Ballancourt.
Monieourt, sursautant. — Quoi! C'est avec la Comtesse?
he Petit-Ronein. — Oui, mon vieux, la Comtesse 1 (// luipasse la lettre.) .Je vais téléphoner à mon premier clerc de commencer immédiatement la procédure !
Herminie. — - Et qu'il mette les bouchées doubles !
Le Petit-Ronein. — Soyez tranquille ! (Sortant, et à luimême.) Cocu ! On ne peut même plus se fier à la noblesse. Qu'est-ce qu'elle va prendre tout à l'heure !
Monieourt, à part. — Ils avaient la même !
Herminie, reprenant la lettre. — Direz- vous encore que j'ai rêvé?
Monieourt. — Je suis abruti !
Herminie. — Ça ne vous change guère !
Monieourt. — Merci !
Herminie. — Le divorce prononcé, Nicole épousera Philippe Thomery.
Monieourt. — Boufïe-toujours !
Herminie. — Je vais lui téléphoner. (A part, sortant.) Ah ! tu peux crier : « Vive l'armée ! ' maintenant ! (Elle sort par la droite, l^r plan.)