SCÈNE XV Monicourt, puis Robert
Monk'ourt. seul, accablé. — Adieu, veau, vache... (Changeant de ton et avec énergie.) Eh bien ! non, il ne sera pas dit que je ne lutterai pas jusqu'au bout... le divorce n'est pas encore prononcé... (Voyant entrer Robert.) Lui...
Roberl, à part. — Le père nourricier ! Monicourt, sévèrement. — Ah I vous arrivez bien ! Entrez, ^Monsieur, entrez !
Robert, à part. — Ça y est !
Monicourt. — Ainsi, Monsieur, si depuis trois jours vous
n'êtes pas le niari de votre femme, l'émotion n'y était pour rien.
Robert. — Pour rien !
Monicourt. — Vous avez une maîtresse !
Robert, à part. — Sapristi ! elle a oublié de me dire le nom I
Monicourt. - — Vous dites?
Robert. — Je dis que c'est parfaitement exact : une maîtresse j'ai !
Monicourt. — Monsieur le Baron de Mérinville, je ne qualifierai pas votre conduite.
Robert, avec force. — Vous ne la qualifierez pas parce ([u'elle est inqualifiable !
Monicourt, avec bonhomie. — Mais, nom d'un petit bonhomme, quand on se conduit comme ça, on ne laisse pas traîner de lettres dans sa poche.
Robert. — Monsieur Monicourt !
^lonicourt, cVun ton sévère. — Je n'ai pas fini, Monsieur I {Avec bonhomie.) Et quand, par malheur, on est pincé, on n'avoue pas à sa belle-mère... On invente n'importe quoi 1 Vous n'avez donc pas d'imagination?
Robert. — Monsieur Monicourt !
Alonicourt. — Je n'ai pas fini. Monsieur! Je parlerai à Nicole... je lui dirai que vous m'avez juré de ne plus revoir cette femme.
Robert, avec force. ■ — ■ Jurer ça, jamais !
Monicourt, stupéfait. — Jamais ! vous refusez de rompre avec votre maîtresse?
Robert. — Je l'ai dans la peau ! entendez-vous, je l'ai dans le sang; je l'ai partout, et même ailleurs!
Monicourt, abasourdi. — Oh !
Robert. — Je sais ce que vous allez me répondre. Pourquoi vous êtes-vous marié, alors? Pourquoi? Je vais vous le dire. J'espérais pouvoir oublier cette femme, m'arracher à son souvenir. (Avec désespoir, s'asseyant sur le canapé.) Mais je ne peux pas, je ne peux pas! (Tragique.) Ah! comme elle me tient! (A part.) Si seulement je savais son nom !
Monicourt. — Malheureux !
Robert, sombre. — Je suis un homme perdu !
Monicourt, avec force. — Eh bien ! non, je vous sauverai !
Robert, vivement. — Impossible !
Monicourt. — Si !
Robert. — Non !
Monicourt. — Si !
Robert, criant. — Je vous dis que non !
Monicourt, même jeu. — Et moi, je vous dis que si I J'irai la trouver, comme le père Duval dans la Dame aux Camélias.
Robert. — Elle vous flanquera à la porte !
Monicourt. — Je rentrerai par la fenêtre. Où demeuret-elle?
Robert. — Ne comptez pas sur moi pour vous donner son adresse.
Monicourt, avec une émotion croissante. — Je me jetterai à ses pieds... Je lui parlerai de ma fille.
Robert. — Je vous le défends.
Monicourt, éclatant en larmes. — ■ Mais vous voulez donc que la pauvre enfant meure de chagrin?
Robert, vivement, très ému, les larmes dans les yeux, se levant. — • Taisez-vous ! Taisez- vous î
Monicourt, même jeu. — Robert !
Robert, éclatant en larmes. — Ah ! mon Dieu ! Mon Dieu !
Monicourt, avec un cri de triomphe. — Il pleure, il est «auvé ! (// veut l'embrasser.)
Robert, se débattant. — Monsieur Monicourt !
Mouieourt. — Sèche tes larmes ! Nicole te pardonnera, j'en lais mon affaire 1...
Robert, passant à droite. — Je suis indigne de son pardon I Je n'ai aucune excuse !
Monieourt. — Aucune? Mais des tas! Tous les maris trompent leurs femmes ! Seulement tu as été un peu vite, voilà tout !
Robert. — Je suis un cochon !
Monieourt. — Non !
Robert. — Si I
Monieourt. — Non I
Robert. — Si !
Monieourt. — Moi, je te dis que non !
Robert, criant. — Et moi, je vous dis que si !
Monieourt, même jeu. — Je te connais bien, peut-être I
Robert. — Et moi, je me connais depuis plus longtemps que vous !
Monieourt, secouant la tête. — On ne se connaît pas soimême !
Robert. — Brisons là, je vous en prie. Je suis pincé, nous divorçons !
Monieourt, vivement. — Divorcer ! Ah 1 mais non.
Robert. — Nicole est jeune... elle finira par oublier!
Monieourt, avec éclat. — Mais, sapristi 1 II n'j^ a pas que ma fille, il y a moi 1
Robert. — Vous?
Monieourt. — Oui, moi! Comment, vous m'avez juré d'aplatir ma femme, et depuis trois jours je décompte les heures, que dis-je? les minutes!... Et, au moment où je touche au port, vous viendriez me dire simplement : « Vous savez, j'ai une bonne amie. Brisons là. Je suis un cochon ! ') {Avec éclat.) Ah ! mais non ! Ah 1 mais non !...
Robert. — Monsieur Monieourt î
Monieourt, avec énergie. — Tu n'as pas le droit de divorcer avant d'avoir pris la Bastille 1
Robert. — Monsieur Monieourt !
Monieourt, avec une émotion croissante, s' attachant à lui. — Voyons, mon fils, mon enfant, mon gendre bien-aimé !^ Mais regarde-moi... je ne suis plus jeune... je frise la cin-'
quantaine... ot, comme tous les hommes qui frisent la cinquantaine, je l'ai dépassée depuis longtemps... (Pleurant.) Veux-tu aussi empoisonner mes derniers jours?
Robert, passant à gauche. — Je vous répète que je suis désolé 1
Monicourt, indigné. — Il refuse !
Robert, à pari. — Je ne peux pourtant plus, maintenant...
Monioourt. — Une fois, deux fois, trois fois !
Robert. — N'insistez pas, je vous en prie 1
Monîpourt, indigné. — Ah ! c'est comme ça ! Ainsi, non content de broyer mon cœur de père, vous piétinez aussi celui de l'époux? Tenez, voulez-vous mon opinion? Vous n'êtes qu'un cochon !
Robert. — Là ! Qu'est-ce cjuc je vous disais !