‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 10 sur 18 · LE COMPÈUE LE110CX · texte numérisé non relu

LE COMPÈUE LE110CX

« — El encore! lui dis-je, je ne sais pas si je ne casserais rien.

« Ce ilegme porla jusqu’au paroxisme la fureur du banquier.

. « — Je crois, drôle, que tu te moques de moi, s’écriat-il. Va-t-en ! va-t-en! sors de chez moi immédiatement. Je ferai écrire à tes parents. »

— Diable ! lit San Colombano, c’est le style de ce monsieur ?

— Oui ! il fait de la popularité dans ce genre. Comme mon père était mort depuis quelque temps en me laissant une dizaine de mille francs, je crus devoir me montrer • ferme.

« — Monsieur, lui dis-je, il est inutile que vous fassiez . part à ma famille du renvoi dont vous me frappez. Je l’avertirai moi-môme. Du reste ne croyez pas que je rentrerai chez moi pour cela. Vous ne m’empêcherez pas de gagner ma vie à Paris. Un jour je vous prouverai peut-être que vous vous êtes mépris sur mon compte, et j’aurai aussi des laveurs de vaisselle à qui je ne ferai pas l’insulte de souhaiter un pareil maître que vous. »

Vous avez bien fait de répondre ainsi, si vous vous sentiez capable d’arriver au point où vous êtes.

— Sur ce je sortis. Depuis cette époque, je n’ai cessé de prospérer, en vue de ma vengeance. Je veux que mon ancien patron dise perpétuellement son mea culpâ, et voilà pourquoi le pauvre commis Lchmann est devenu le prêtenom du célèbre capitaliste Triel.

— Votre histoire est de celles qui se racontent tous les jours ; mais elle n’en est pas moins intéressante. On fait mérite du point de départ en faveur du point d’arrivée. Je me demande seulement comment vous avez agi vis-à-vis de votre ancien patron depuis que vous êtes riche.

— Oh ! il s’est déjà mordu les doigts de m’avoir méconnu. Dans un an, si... cela... continue, je serai plus riche que lui; dans deux ans, je l’écraserai.

— Deux ans! quel siècle!

LE COMl’ÈUE LEROUX,

— En attendant, je lui ai déjà fait sentir maintes fois que je ne le craignais plus comme supérieur, mais comme rival. Il l’a emporté sur moi pour les chemins de fer portugais; je l’ai emporté sur lui pour les chemins de fer russes.

— Vous êtes quittes.

r — Non pas, il est en échec. C’est à lui de prendre sa revanche et je prépare mes moyens de défense.

— Vous n’avez jamais cherché à entrer en relations avec lui?

— Non ! 11 a eu l’audace de m'inviter à son dernier bal.

— Naturellement, vous n’y êtes pas allé.

— Pardon! j’ai même fait vêtir Triel convenablement et il m’a accompagné. Nous avons même eu l’honneur de gagner soixante-dix mille francs au vieux patron qui était on ne peut plus vexé ; vous connaissezÿon avarice.

— Oui !

— En sortant de chez lui, je lui ai remis dix billets de mille francs, en le priant de les donner à son laveur de vaisselle de la part d’un de ses prédécesseurs.

— Il les aura gardés pour lui.

— C’est le bruit que j’ai fait courir.

— Mais à propos de Triel, je crois, mon cher Lehmann, que vous le faites pas mal rester dans l’antichambre.

— Ah ! c’est vrai. Tenez... cachez-vous dans ce cabinet, comme un traître de mélodrame, vous nous entendrez.

San Colombano exécuta la manœuvre indiquée.

Bientôt le petit homme crasseux, que nous avons vu la veille, entra dans le somptueux cabinet dp travail. Il avait le chapeau à la main et paraissait courbé par le sentiment de son infériorité.

— Mevoici, monsieur Lehmann, dit-il d’une voix pateline.

Le millionnaire avait brusquement changé de ton et de

manières. Il reçut l’homme d’affaires de Triel, ou plutôt le véritable et unique Triel, avec une rudesse cassante.

— Asseyez-vous, lui dit-il. J’ai de graves reproches à vous faire.

— Monsieur !

— Vous êtes incorrigible. Voici la cinquième fois que je vous retire des mains de la justice ; aujourd’hui, j’ai été obligé de payer pour vingt mille francs de billets signés par vous, par procuration de Triel. Où diable dépensez-vous tout cet argent?

— C’est mon secret, Monsieur.

— Comment, votre secret. Qu’est-ce que cela signifie?

— Mais, monsieur, voyez-vous ! vous ne comprendriez pas ce que je fais.

— Me prenez-vous pour un imbécile?

— Dieu m’en garde, monsieur. Mais il y a des passions contre lesquelles on ne saurait entrer en lutte, et que ceux qui ne les éprouvent pas tourneraient en dérision.

— Triel, soyez franc, ou je vous relire toute ma confiance.

— Vous ne vous fâcherez pas si je vous dis la vérité?

— Je me fâcherais dans le cas contraire.

— Eh bien, voici ! Il y a dix ou douze ans que je cherche la solution d’un problème surprenant. Quel est ce problème? C’est la découverte d'une certitude absolue dans les cômbi- ' naisons de la roulette.

— Expliquez-vous d’une façon moins métaphysique.

— En un mot, je cherche le moyen de gagner à tout coup à ce jeu.

Lehmann se mil à rire.

— Comment! Vous voulez discipliner le hasard! dit-il. Vous voulez forcer la fortune à vous être fidèle ?

Triel paraissait convaincu, aussi cette objection nettement formulée bannit-elle pour un instant sa timidité. — Sa figure habituellement froide et insignifiante s’illumina tout à coup au feu de celte conviction intérieure.

— Oh ! monsieur, dit-il avec volubilité, la roulette n’est pas un jeu de hasard, bien qu’on le croie généralement, — elle est soumise à une polutropie, c’est-à-dire à un retour de chiffres nombreux et périodiques, qui sont les rayons de sa sphère de rotation. — Je suis aussi certain de cela.que Christophe Colomb était certain de découvrir l’Amérique. Cen’est pas à un ancien professeur de mathématiques comme moi

que l’on viendra dire que ce qui est chiffres appartient au domaine spéculatif. Non monsieur r Vous jetteriez des nombres dans un chapeau, qu ils auraient entr’eux une savante corrélation. On ne la découvrira peut-être pas tout de suitemais elle surgira à la longue... Tout assemblage de chiffres peut être soumis à des règles. Une martingale n’est pas chose aussi difficile à trouver que le levier d’Archimède, et je jure que je trouverai celle martingale. N’est-ce pas à force de calculs que j’ai discipliné, comme vous le dites, le hasard du lansquenet?

— On biseaute les cartes, comme l’on pipe les dés. Il est possible que vous pratiquiez le biseautage sans vous en douter

— Moi?

\ otre martingale n est pas autre chose, je vous le dis. L’enthousiasme du petit homme se détendit.

Je crois ce que je crois, dit-il; je vovais bien que vous ne me comprendriez pas.

Mais comment faites-vous pour dépenser tant d’argent à la recherche de cette martingale? 8

' a,s presque continuellement jouer dans un tripot de Montrouge où la police n’a jamais mis son nez,

— Diable! il existe donc un tripot à Montrouge, et dans quelle rue? ' ®

— Dans les carrières.

sacrebleu! fit le juif; il faut être singulièrement passionne pour aller se réfugier dans un.pareil souterrain.

L endroit où nous nous plaçons n’est pas connu : et nous ne sommes jamais plus de dix ou quinze. •

— Et qui donc tient ce tripot?

Un vieux drôle qui ne fait pas trop bien ses affaires. Il est marchand de vins au coin de la rue de la Tombe-Issoire.

Lehmann ne crut pas devoir pousser plus loin dans ce sens le cours de ses interrogations.

\ ous êtes allé chez ce jeune homme? lui demanda-t-il

— Oui, monsieur, et j’ai les billets.

— Comment vous y êtes-vous pris ?

-r- Je l’ai trouvé encore au lit, un peu souffrant. Aussitôt

qu’il m’a vu il m’a demandé du papier et il a signé sans murmure...

— Ah !

— Regardez cela. Je lui ai fait signer sept billets antidatés et post-datés, l’un de cinquante mille, l’autre de soixante-dix mille, le troisième de quarante, le quatrième de trente, etc., jusqu’à concurrence des trois cent mille francs.

— Il n’a rien dit?

— Ma foi non ! Je lui ai expliqué qu’il fallait agir ainsi pour ne pas être obligé de spécifier sur un billet qu’il s’agissait d’une dette de jeu, et il s’est exécuté avec la meilleure volonté du monde. C’est un charmant garçon.

Lehmann feuilleta les billets.

Ils étaient payables à l’ordre de sir Georges Surrey esquire — et portaient tous pour désignation : valeuv reçue comptant.

— Vous avez oublié une chose, dit-il à son compli.ee, mais c’est peu important.

— Quoi donc ?

— Il n’a pas spécifié dans quel domicile il entendait payer. Mais, je le répète, c’est peu important.

— Maintenant, monsieur...

— Vous désirez de l’argent, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Et combien !

— Croyez-vous, monsieur, que...

— Voyons, parlez !

— Je m’en rapporte à votre générosité.

— Vous savez que les recouvrements sont difficiles, surtout lorsqu’il s’agit de ces jeunes gens. Et l’échéance est longue... six mois!..

— Vous me donnerez ce que vous voudrez.

— Avez-vous assez de deux pour cent?

— Huit mille francs! oh ! oui, monsieur, jusqu’à la première occasion.

— C’est entendu.

Le juif se leva, prit la somme en question dans sa caisse et

la compla au chercheur de martingale après avoir eu soin de lui faire signer un reçu en bonne forme sous le nom dcTricl.

Celui-ci sortit.

— Huit mille francs! disait-il en descendant l’escalier. Je vais en gagner vingt mille ce soir au lansquenet, si je trouve quelqu’un, et j’irai à Montrouge. Il me suffit de vingt-cinq coups pour être sûr de ma martingale à la roulette.

Lehmann rappela San Colombano.

— Eh bien! avez-vous écouté? lui demanda-t-il.

— Décidément, fit le vicomte, je commence à croire qu’il n’y aurait pas de coquins sur la terre s'il n’y avait plus de passions. — J’aurais confié ma bourse à un stoïcien...

— Il n’y a jamais eu de stoïcien, mon cher, chacun a ses passions qu’il ne peut dompter. Si l’on devient coquin par passion, c’est aussi par passion que l’on est honnête homme. A nous deux maintenant.

— Je ne vous demande rien, moi, seulement continuez à payer mes dépenses ; voilà tout ce que je réclame de vous.

— Nous avons fait une bonne soirée hier; aussi je vous donnerai tout ce que vous me demanderez.

— Vous n’avez pas ce que je désirerais, fit le vicomte en mettant la main sur sa poitrine.

Deux vieux soldats.

Pendant une huitaine de jours, Champcarré sortit peu. Quand il n’était pas avec son maître d’armes, il jouait avec San Colombano, dans le fumoir de celui-ci, au lansquenet, jeu pour lequel il éprouvait une véritable passion. — Mais, même avec son ami, avec Babel et Moustache, il ne voulut jamais hasarder plus d’un louis.

Cependant il recevait fréquemment des lettres de sa famille qui lui reprochait son silence et l’engageait à ne plus remettre sa seconde visite ù M. de Vadans.

Un malin donc, il prit la résolution d’aborder encore le terrible général, et s’habilla en conséquence ; puis il demanda ses chevaux et partit pour la rue de l’Estrapade.

Celte fois la grande porte était ouverte. Une humble voiture de place stationnait dans la cour, portière ouverte et cocher sur le siège.

— Bon ! fit le jeune homme avec dépit ; pour une fois que je viens, le général va faire une course.

Il s’adressa au cocher.

— C’est pour M. de Vadans? dit-il en désignant le lourd et disgracieux attelage.

— Oui monsieur, répondit l’automédon.

— Savez-vous où il va ?

— Du côté de Saint-Cloud. Sa demoiselle est arrivée ces jours derniers et il veut lui faire prendre l’air de la campagne.

— C’est bien. — Sylvain, ajouta Champcarré, en s’adressant à son domestique, donne vingt francs à ce brave homme et dis-lui que M. de Vadans se servira de ma voiture.

Le valet obéit.

Sans attendre plus ample explication , le conducteur du fiacre fit retourner son véhicule, piqua ses haridelles et disparut.

Mathieu monta chez le général.

A son aspect, le brave Rouillard poussa un grognement, tempéré cette fois par le respect, et précéda sans mot dire le jeune homme dans un salon fort simplement meublé et qui était contigu à la chambre à coucher.

— Attendez un peu là, s’il vous plaît, lui dit-il : je vais prévenir mon général de votre arrivée.

Pendant l’absence de Rouillard, le jeune homme eut la curiosité de sortir du salon et de jeter un coup d’œil dans les autres pièces.

Au bout d’un corridor qui conduisait à la cuisine et à deux où trois petites chambres sans affectation spéciale, corridor que venait de suivre Rouillard, Champcarré aperçut le général qui avait ôté son habit et clouait lui-même le couver-

cle d’une caisse de laquelle s’échappait un parfum de viande cuite.

En entendant Rouillard, le vieux soldat releva la tête.

— Ah! ah! fit-il, le jeune Champcarré!... Bon! donnemoi ma redingote, Rouillard ; c’est un muscadin, il faut que je m’habille pour aller le recevoir.

Champcarré passa sa tête dans l’entrebâillement de la porte et dit en souriant :

— Inutile, monsieur de Vadans ! si vous avez trop chaud, restez à votre aise.

— Ah! c’est vous, jeune homme!

Et le général vint serrer la main à son protégé.

— Cette fois-ci, ajouta-t-il, je vous tiens, mille tonnerres!... Vous allez me faire le plaisir de venir déjeuner avec nous à la campagne! Marguerite, apporte quatre bouteilles de plus. Et toi Rouillard, jpon vieux, mets-toi sur la porte, et si M. de Champcarré fait mine de battre en retraite, passelui ton manche à balai au travers du corps.

— Avec plaisir, mon général, répondit gravement Rouillard qui avait été caporal de zouaves.

— Vous voyez, mon ami, continua le général, que vous êtes prisonnier de guerre, au milieu de mon armée. — Il est donc supertlu de faire la moindre observation. Je ne réponds pas de Rouillard.

Champcarré sourit.

— Je comptais si bien aller avec vous, dit-il, que j’ai renvoyé votre cocher.

— Comment, sacrebleu ! fit le général ! Est-ce que vous prétendez que nous allons faire le chemin pédestrement, avec ces caisses sur nos épaules?

— Pardon ! j’ai remplacé la voiture de place par ma propre voiture qui est infiniment plus douce.

— Ah! merci ! ma petite Cécile sera charmée de cette attention. Vous ne la connaissez pas encore ; mais vous la verrez , mon cher. C’e$t le portrait frappant de sa mère quand je me suis marié avec elle et je vous fiche mon billet qu’elle était crânement jolie! ! — Où est-elle, Rouillard?

— Kilo est en train de se mysti friser, répondit l’ex-soldat.

— Ah ! ah ! fit le vieux général sans se préoccuper de la singulière expression de son brosseur et sans remarquer le sourire de Champcarré qui trouvait la question du général aussi saugrenue au moins que la réponse de Rouillard ! ces jeunes filles, c’est comme les fourriers de cavalerie; il leur faut toujours deux heures pour s’habiller.

— La coquetterie n’est un vice que chez les vieilles femmes, hasarda Champcarré.

La cuisinière, qui répondait au nom de Marguerite, apporta les bouteilles demandées.

Le général les plaça dans une des caisses et ordonna au soldat de les porter dans la voiture.

— Mais, général, objecta le jeune homme, vous faites des

provisions comme si nous devions camper huit jours au milieu des champs. %

— Oh ! je connais un vieux garde du parc de Neuilly qui me prête sa table pour déjeuner. Je lui laisserai ce que nous ne mangerons pas ; c’est le camarade de Rouillard ; encore un dur-à-cuirc qui a tué plus de Bédouins que vous n’avez de dents dans la bouche.

— C’est un soldat de Mazagran , fit sentencieusement Rouillard en emportant sa caisse : un vrai mangeur d’étoupes tout allumées.

Pendant que l’ex-caporal descendait l’escalier, un pas léger se fit entendre dans le corridor et Cécile apparut.

Elle se jeta au cou de son père.

— Ah ! tu es prêle, fit le vieux soldat ! Allons, tu n’es pas restée à ta toilette si longtemps que je croyais.

Et il embrassa plus de vingt fois la jeune fille.

Dès que cet accès de sensibilité paternelle ut passé, il présenta sa fille au jeune homme, et s’adressant à elle :

— Allons! mam’selle la mijaurée, lui dit-il, embrassez tout de suite votre cousin et ne faites pas de petites façons.

Cécile s’approcha toute rougissahte du jeune homme qui déposa sur son front un baiser dont l’amant le plus jaloux n’aurait pu se formaliser.

LE COMPÈRE LEROl'X.

— Maintenant que la connaissance est faite, continua le généra), donnez-vous le bras et marchez devant, nous allons partir. — Rouillard? Rouillard?

L’ex-caporal montra de nouveau sa grosse face rougeaude.

— As-tu un habit présentable? lui demanda le général.

— J’ai mon uniforme, général.

— Point d’uniforme ! Tiens ! voilà la clef de mon armoire. Tu prendras mon vieux pardessus.

Rouillard revint un instant après vêtu d’un ample vêtement du genre de ceux à qui lord Raglan a donné son nom.

— Ça me chausse comme un gant, dit le brosseur.

— Comme tu emplis tes habits! Dire que je suis général et ce drôle-là simple caporal et qu’il est aussi gros que moi !

— Mais dites donc, mon général, je vais enlever cette rosette.

— Pourquoi ? '

— Je n’ai que la croix; et ceci c’est la rosette d’officier.

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Je ne veux pas monter derrière une voiture, fut-ce la voiture de l’Empereur avec une décoration. Vous savez bien que je ne mets la mienne que quand je vais en soirée... pour mon compte. ,

— Comment ! tu vas aussi en soirée?

— Tiens! chez le concierge chef du château de Versailles. C’est mon ancien camarade, de lit, quand j’étais aux chasseurs en 1833.

— Ça ne te rajeunit pas, mon vieux. 11 y a plus de vingt ans de cela. Mais tu monteras dans la voiture avec nous.

Le général, sa fille, Champcarré et Môssieur Rouillard se placèrent dans l’intérieur du véhicule, qui. heureusement était assez large pour les contenir tous les quatre. Puis les chevaux partirent au grand trot dans la direction du bois de Boulogne.

Pendant les premiers moments, de rares paroles furent échangées, aussi Champcarré eut-il le temps d’analyser la physionomie et de se graver dans la mémoire le portrait de mademoiselle de Vadans.

Uî

Comme nous l’avons dit, elle n’avait pas plus de seize ans, mais c’était déjà une femme par les harmonieuses proportions de la taille et l’arrêt des linéaments du visage.

Elle était grande, svelte, blanche, avec de magnifiques cheveux châtains, et des yeux bleus d’une ravissante expression. L’ovale parfait de sa figure encadrée par de simples bandeaux, respirait un parfum de virginale, candeur qu’on ne trouve plus guère aujourd’hui. — Ses traits vaguement lumineux lui donnaient l'aspect de ces vierges vaporeuses que créa l’imagination des bardes de l’Occident.

Mathieu était dans l’extase.

Il n’avait jamais rêvé rien d’aussi suave, d’aussi pur, d’aussi angélique. — Aussi nulle pensée profane ne s’échappa-t-elle de son cœur, comme un oiseau de proie, pour effrayer cette colombe d’innocence.

Il se prit à la regarder comme on regarde une de ces madones divines que Raphaël jeta sur ses toiles.

Cécile était vêtue d’une simple robe blanche, serrée à la taille par une ceinture bleue. Cette taille était tellement frêle qu’elle semblait indiquer une absence complète de force corporelle, apparence que démentait aussitôt l’ampleur des épaules et de la poitrine.

Un doux sourire flottait sur ses lèvres et paraissait être l’expression habituelle de son visage.

A demi étendue sur les coussins, elle cherchait à voir sans être vue ce qui se passait autour de la voiture dans les populeux quartiers que l’équipage de Champearré traversait.

Le silence ne se maintint d’ailleurs pas longtemps. — Le général en avait horreur.

Comme la voiture venait de franchir le pont Saint-Michel, le vieux soldat s’adressa au jeune homme.

— Je ne sais, dit-il, mon ami, si vous vous amuserez beaucoup où nous vous conduisons ou plutôt où vous nous faites conduire...

— Je ne m’ennuierai jamais avec vous, — répondit Champearré, en jetant un regard d’admiration sur Cécile; regard que du reste le général n’intercepta point.

LE COMPÈRE LKROÜX.

— Eh bien ! voyez-vous, mon cher, les vieux soldats ont des manies singulières; ainsi, moi qui vous parle, si je suis au milieu d’un cercle du grand monde, soit chez les ambassadeurs, soit chez les ministres, je m’ennuie à périr. Il me manque quelque chose. Mes yeux cherchent toujours une porte de derrière.

— Cela ne m’étonne pas.

— Chez moi, c’est autre chose. Quand je suis sur le poipt de m’ennuyer, il me vient toujours une distraction dans la personne de cet animal de Kouillard.

L’ex-caporal grogna.

— Tenez, continua le général, vous le voyez! avec cette grosse figure qui ne dit absolument rien de bon, il a plus d’esprit que toute l’Académie.

Rouillard salua.

— Vous me flattez, mon général ! dit-il.

— Je ne pourrais, ajouta M. de Vadans, me paser de ce drôle-là. 11 me raconte des histoires étonnantes et je ris comme une assemblée de bossus, quelquefois toute la nuit, seul dans mon Jit.

Rouillard rayonnait d’orgueil.

— J’en, sais encore bien d’autres, dit-il.

-Ah!

— Je crois que je ne vous ai pas raconté ma manière de prendre les rats ?

— Je crois que si; mais ça ne fait rien, raconte toujours.

— Eh bien ! dans le temps, mon général, j’avais un sergent-major qui ne m’aimait guère plus qu’un coup de trique.

— Ce sous-ofiieier avait tort.

— Oui, mon général. Pour la moindre effraction à la chose de la discipline, vous savez le réglement, quoi ! un coup de picton !... crac ! la salle de police !

— En cela, il avait raison, Rouillard.

— Oui ! mon général ! mais cette fichue salle de police était une vraie horreur. C’était bas, froid, humide. Sur le pavé on aurait dit de la bave d’escargot : ça vous soulevait

le cœur. — Pouah ! rien que d’y penser, j’ai envie d’étrangler quelqu’un.

Et Rouillard regardait Champcarrc avec deux gros yeux de hibou.

— Continue, dit le vieux soldat.

— Oui, mon général ; — or, dans celte salle de police il y avait surtout un peloton de rats gros comme ma botte. Ces mâtins-là, sauf votre respect, mam’selle Cécile, venaient m’embôter continuellement. De jour, ils n’osaient pas trop montrer leur museau, parce que je les accueillais de la bonne façon; mais pendant la nuit, ils venaient farfouiller dans ma paille, ils avalaient ni plus ni moins que des Cosaques, les bouts de chandelle qu’on me faisait passer; — ils baffraient mon pain, mangeaient rtia cire à moustaches dont auxquelles j’en avais toujours un petit bâton à côté de moi...

— Je t’ai déjà dit, Rouillard, que dont auxquelles n’était pas français.

— Oui, mon général !

— Continue.

— Oui, mon général ! Donc ces brigands-là m’auraient inoculé dans la tôle la sagesse à force qu’ils me faisaient marronner. Il y en a un, une nuit, qui m’a coupé mes tirants de bottes qui étaient sur mon pantalon, comme avec un couteau, le scélérat. Lassé de ces vexations, je me dis : « Attends un instant, je vais vous tirer une carotte de longueur, gredins !... »

— Ah ! ah !

— Oui! mon général. Je prends donc un cercle de tonneau; j’attache des ficelles tout autour de ce cercle et au bout de ces ficelles, je mets de gros hameçons.

— Excellente idée, Rouillard.

— Oui, mon général ! mais vous allez voir. J’attache ensuite d’autres ficelles de l’autre côté du cercle, je les joins ensemble par le bout à l’aide d’une forte et grande corde. Ça ressemblait tout à fait au machin des fabricants de chandelles.

— Ce devait être superbe.

LE COMPÈRE LEROUX. j-iS

— Oui ! mon général ! Je fixe une poulie au plafond de la salle de police, et depuis mon lit de camp, en tenant le bout de la corde, je pouvais hausser mon cercle et le baisser à volonté.

— Et les rats étaient assez bêtes pour se laisser prendre à tes hameçons.

— Oui ! mon général ! mais il faut tout dire. J’avais eu soin de mettre au bout de chaque hameçon un petit morceau de lard, dé sorte que lorsque j’entendais un rat grignoter mon appât, je tirais tout d’un coup et le rat était pris.

— C’est merveilleux.

— Oui, mon général ! Faut voir ce tas que j’en ai pincé !... Y en avait-il dans cette canaille de salle de police. Une seule nuit j’en ai pris cinquante-neuf.

— Cinquante-neuf!

— Oui, mon général, ni plus ni moins ! Ils pesaient ensemble quatre-vingt-dix-huit kilo mètres.

— Tu veux dire kilogrammes ?

— Oui, mon général ! Mais la langue m’a fourché. Et puis je m’emberlificote toujours dans la potasse des mesures nouvelles. Ça ne fait rien. Ça ne m’a pas porté bonheur. Un jour voilà qu’on dit au rapport : « Rouillard deux jours sali’ police !... » Quoi! que je dis, moi! toutes les quantes fois et toutes fois et quantes qu’on est mis à la salle de police, il faut savoir pourquoi. — Consécutivement je n’avais commis aucun délit P

— Vrai.

— Oui, mon général ! Mais voilà que le colonel dit : « Attendu qu’on a vu des rats dans la salle de police... » Ma foi! je n’ai pas voulu rester plus longtemps dans ce régiment.

Toutes les fois qu’on aurait aperçu un rat, crac on

m’aurait fourré dedans. Ce qui fait que je suis entré aux zouaves, où j’ai eu l’honneur de brosser votre uniforme, mon général.

Cécile avait paru ne pas écouter l’histoire du brave Rouillard ; mais Mathieu avait ri à gorge déployée de l’ingénio-

site du soldat non moins que de son agréable façon de conter.

Inutile de dire que le général était ravi.

— Eh bien ! mon cher, dit-il au jeune homme, voilà comme nous passons notre temps, nous deux Houillard. Je raffole de ses histoires de caserne. Elles me rappellent le temps où je montais la garde comme simple soldat sur les remparts de Besançon que commandait alors le général Marulaz, un vieux sabrcur encore, qui n’avait qu’un tort, mille diables! celui de jurer comme un vrai païen...

La voiture venait d’arriver en face du parc de Neuilly.

— Déjà, fit Houillard que sa propre conversation n’ennuyait pas. 11 s’empressa d’ouvrir la portière. Mais le valet de pied l’avait précédé.

Le général et Mathieu descendirent.

Le jeune homme reçut Cécile dans ses bras et la déposa doucement sur le gazon naissant qui commençait à couvrir le sol aux abords du parc.

— Entrons, fit le général. Nous irons déjeuner chez ce brave garde ; puis nous ferons un tour du côté de Champéray.

Cécile battit des mains :

— Oh ! nous irons au bois, mon père, dit-elle.

— Oui, ma fille ! Je crois qu’il y en a un de l’autre côté de Villiers. Nous nous y rendrons après déjeurier.

La jeune fille fit un saut de chevreuil et se suspendit au bras de son père qui s’empressa de lui faire prendre celui de Champcarré. *

Une rencontre.

On déjeuna chez le gardien du pc'it parc.

Houillard, qui jouissait d’un formidable appétit, n’ouvrit absolument la bouche pendant le repas que pour manger et

pour boire. Il s’en suivit que la conversation fut un peu languissante.

Champcarré, placé vis-à-vis de Cécile, prenait soin qu’elle ne manquât de rien et cherchait à prévenir ses moindres désirs, mais l’insoucieuse enfant ne remarquait pas les attentions de son cavalier. Elle s’occupait plus particulièrement des oiseaux qui se becquetaient dans une cage d’osier placée au-dessus de la porte du garde.

Deux ou trois fois elle se leva de table pour aller donner du pain ou des miettes de pâté à ces harmonieux prisonniers.

— Tonnerre !... grommelait le général, au lieu de songer à te marier j’ai bien envie de t’acheter une poupée. Tu es aussi enfant qu’il y a deux ans.

Le mot de mariage n’avait pas même le privilège de faire rougir la naïve pensionnaire.

— J’aime beaucoup*ies oiseaux, répondit-elle en souriant. Si j’étais mariée, je suppose que mon mari me permettrait d’en avoir.

— Ma fille, fit gravement le vieux soldat, les enfants sont, les oiseaux des gens mariés; une fois dans les liens de l’hyménée, il faut renoncer à toutes les puérilités des jeunes filles.

— Alors, q’aime mieux ne pas me marier.

— C’est bon, fit le général en hochant la tête d’une façon mystérieusement sign ificative.

Rouillard, qui avait la bouche pleine, crut devoir laisser tomber de ses lèvres un aphorisme.

— Un soldat marié n’est pas un soldat, dit-il ; c’est un cantinier.

— Qu’est-ce que cela signifie, Rouillard ? Est-ce que tu crois que je veux donner ma fille à un caporal d’ordinaire ?

— Je m’y opposerais, mon général.

— Comment ! tu as le toupet do- dire que tu t’opposerais?. ..

— Oui mon général ! c’est-à-dire, non ! Je ne m’y opposerais pas... Si ! cependant, je m’v opposerais. Enfin je ne serais pas content.

— A la bonne heure ! tonnerre ! Mais n’aie pas peur, Rouillard.

— Je n’ai pas peur, mon général !

Cécile s’était levée encore. Cette fois, elle décrocha la cage et se mit à donner aux oiseaux une soucoupe pleine de crème fouettée ; mais l’un d’eux profitant de l’ouverture de de la porte s’envola.

Le rouge monta au visage de la jeune fille.

— Oh ! le pauvre petit, dit-elle ; quel malheur !...

— Ce n’est rien, allez, mademoiselle Cécile, fit le gardien. Celte linotte-là s’est déjà envolée trois fois. Elle reviendra. Tenez! vous allez voir.

Le garde plaça la cage sur le bord extérieur de la fenêtre, et ferma la porte.

Cécile, le visage collé contre la vitre, épiait avec un intérêt profond le retour de la fugitive?

Le linot prisonnier se mit d’abord à siffler sur un ton lent et coupé d’intervalles, puis le sifflement devint plus vif, plus pressé. .

— Mais, mille bombes! il siffle la Marseillaise! fit le général qui prenait lui-même intérêt à cette petite scène gracieuse comme une idylle de Théocrite.

— C’est moi qui leur ai appris cet air-là, dit le garde.

Au moment où l’oiseau captif exécutait les dernières modulations de l’air républicain, une autre voix répéta comme un écho le finale.

— Voici la linotte! fit le garde. Regardez, mam’zelle Cécile. La voilà perchée sur cet arbre là-bas.

La fugitive ne s’était, en effet, pas éloignée. Mais, comme un enfant qui fait l’école buissonnière, elle ne voulait rentrer dans sa cage que le plus tard possible. En attendant, elle jetait au vent les notes joyeuses de son répertoire de chansons.

Peu à peu, cependant, elle se rapprocha. Elle voletait autour de façade de la maison.

— Elle rentrera ! elle ne rentrera pas ! elle rentrera ! '

murmurait le général, que ce speciacle avait attiré près de la fenêtre.

Bientôt la linotte se mit à tournoyer autour de la cage. Le garde ouvrit doucement la fenêtre, et, à l’aide d’une petite baguette, il poussa la porte de la cage.

Un soupir de satisfaction souleva le sein de la jeune fille. L’oiseau fugitif venait de rentrer toujours sifflant.

— Vous voyez, dit-elle au général, que l’on peut être père et s’amuser avec des oiseaux.

Et sa figure, habituellement rêveuse, avait pris une expression de douce malignité.

— Ah ! méchante, fit le vieux soldat en riant.

Et, prenant sa fille entre ses bras, il l’embrassa à plusieurs reprises.

En ce moment, le pas d’un cheval retentit sur la route qui passe devant le petit parc et qui conduit à Villicrs.

Champcarré, qui sortait de la maison du garde, rentra précipitamment; mais Cécile, qui n’avait pas quitté la fenêtre, venait de remarquer l’objet qui avait déterminé ce brusque mouvement du jeune homme.

Cet objet n’était autre chose qu’une jeune femme montée sur un magnifique cheval noir qu’elle paraissait manier avec la dextérité d’une écuyère du Cirque.

— Oh! la belle amazone! s’écria la jeune fille. Venez donc voir, mon père !

Le général s’avança, suivi par le garde.

— Je la connais, fit celui-ci. Il y a une huitaine de jours qu’elle habite le château de madame de Rubey ; c’est une charmante dame, très-charitable. Elle a versé quatre mille francs pour les pauvres le jour de son arrivée, entre les mains du maire de Villiers.

— Vous savez son nom ? demanda anxieusement Champcarré.

— Oui ! c’est la baronne d’Elvino, une noble Italienne. Elle vient chez moi tous les jours chercher les gazettes qui lui sont adressées.

— Ah! Et comment se fait-il qu’elle ne les reçoive pas au château ?

— Elle n’est pas encore tout à fait installée, à ce qu’il parait.

L’amazone s’arrêta en effet à la porte du parc; un regard jeté sur la voiture de Champcarré la fit hésiter un instant. Mais, soit curiosité, soit tout autre sentiment, elle mit pied à terre avec légèreté et entra dans la maison après avoir attaché elle-même la bride de sou cheval à un anneau scellé dans le mur.

— Veuillez vous asseoir, madame la baronne, lui dit le garde.

— Ce n’est pas la peine, répondit-elle. Je retourne immédiatement au château.

Et elle avait salué gracieusement toutes les personnes qui étaient réunies dans l’humble demeure.

Cécile s’approcha de la baronne :

— Oh ! madame, lui dit-elle, vous montez admirablement à cheval. Si vous vouliez bien me le permettre, et que mon père y consentit, je prendrais votre place jusqu’au château, et vous prendriez la mienne dans la voiture de M. de Champcarré.

Mathieu maudissait intérieurement la naïve imprudence de sa fiancée. Cependant il crut devoir s’incliner et laissa un sourire errer sur ses lèvres.

— J’accepte bien volontiers, mademoiselle, répondit la Borghetta (tous nos lecteurs l’ont déjà reconnue); vous êtes grande ; vous serez une délicieuse amazone.

Ces paroles avaient été dites avec un accent de tristesse qui n’échappa point au jeune homme, mais que le général ne remarqua point. II était ravi du désir de sa fille.

Rouillard, qui savait par cœur tout ce que signifiaient les jeux de la physionomie de M. de Vadans, se chargea d’interpréter ce sentiment à sa manière.

— Ah ! dit-il, je crois bien que ça botte monsieur votre père, celte idée-là, mam’zelle Cécile!... Tonnerre! c’est beau, pour une fille de soldat, d’avoir du courage. Moi qui

vous parle, j’ai été flanqué par terre plus de trente fois avant de savoir me tenir en équilibre sur un cheval.

La perspective d’une chute n’émut nullement la jeune fille. Mais le père eut peur.

— Votre cheval n’est pas ombrageux, madame? demanda-t-il à l’ancienne actrice.

— C’est un vrai mouton, répondit-elle.

— Dans tous les cas, dit Champcarré, heureux d’échapper par ce moyen à la conversation de la Borghetta, inévitable s’il avait dû rester dans la.yoiture avec elle, dans tous les cas, il faut prendre des précautions. Je suis assez bon cavalier. Je monterai un de mes chevaux et je suivrai mademoiselle Cécile.

— Ah ! c’est cela ! fit la jeune fille toute joyeuse.

Et se penchant à l’oreille de Champcarré, sans prendre garde à ce qu’un fait pareil pouvait avoir de léger :

— Vous nous ferez courir un peu, n’est-ce pas? demanda-t-elle.

Champcarré fit un signe de tête affirmatif.

La jeune fille, aidée par Rouillard, se mit en selle avec beaucoup d’aisance, mais non sans découvrir aux yeux de Champcarré un pied de Cendrillon et la naissance d’une jambe délicieusement ronde.

La Borghetta monta dans la voiture avec le général et son brosseur. Champcarré enfourcha à nu l’un de ses mecklembourgeois et l’on partit.

D’abord le carrosse prit l’avance. Si Mathieu eût été plus hardi et Cécile moins simple, ils eussent mis à profit ce temps où, seuls au milieu d’une campagne solitaire, avec des champs pleins de parfums d’un côté, de l’autre les grands arbres de Neuilly pleins de chansons d’oiseaux, ils chevauchaient l’un auprès de l’autre sous ce ciel du printemps qui inspire les amours.

Mais Cécile ne songeait qu’à sa monture; elle paraissait prendre tant de plaisir à cette cavalcade que c’eût été vraiment dommage de faire naître une autre idée dans son cerveau.

J 52 LE COMPÈRE LEROUX

Taniôt elle se retournait du côté de la croupe, tantôt elle se penchait sur le garrot de l’animal pour admirer sa tête intelligente et fine; elle passait ses mains dans sa longue crinière, et poussait mille petits cris enfantins chaque fois que le quadrupède faisait mine d’abandonner l’allure de l’amble pour celle du galop.

Chacun de ces mouvements pleins de coquetterie involontaire, de souplesse féline, montrait au jeune homme une nouvelle perfection de Cécile. Il la dévorait des yeux ; il aurait voulu couvrir de baisers ses joues roses et son cou blanc.

— Oh! s’écria-t-il, vous êtes encore plus belle que... r a ntre

— Vous trouvez ? fit la jeune fille avec une petite moue charmante ; mais je ne me tiens pas aussi bien qu’elle!

Il ne vous faudrait pas beaucoup de leçons.

— Si vous vouliez, mon cousin (mon père m’a dit que nous étions un peu cousins ; j’aime mieux vous appeler ainsi), si vous vouliez, vous viendriez nous voir souvent et je monterais à cheval avec vous. Je saurais bientôt.

— Ce serait pour moi un grand plaisir; mais que dirait le monde ?

— Que dirait-il ? Est-ce qu’on regarde d’un mauvais œil une jeune fille parce qu’elle monte à cheval ?

— Ce n’est pas parce qu’elle y monte, mais c’est parce qu’elle se fait accompagner par un jeune homme.

— Le monde est bien bête alors. Qu’est-ce que cela fait que l’on m’accompagne ? Du reste mon père viendrait avec nous.

L’étonnement de Champcarré croissait de plus en plus.

— Décidément, se dit-il, voilà de la vertu. Et moi qui croyais bonnement que toutes les filles qui sortent de pension étaient bégueules ou corrompues.

Cette virginité qu’il rencontrait sur son chemin lui fesait plus vivement regretter le temps qu’il avait dissipé en folles amours. L’image de la Borghetta et celle de Moustache étaient bien loin de son esprit et commençaient à sortir de son cœur.

LE COMPÈRE LERODX.

Pour se distraire des pensées qui venaient l’assaillir, et aussi pour avoir l’occasion de se rapprocher de Cécile, il lui demanda si elle était assez habituée à sa monture pour supporter un temps de trot.

— Je ne sais, répondit-elle; mais vous me soutiendrez un peu, n’est-ce pas ?

C’était ce que désirait Champcarré.

— Tenez, chère cousine, lui dit-il ; prenez les rênes de la main droite et vous me donnerez la main gauche. Je crois que ce sera suffisant.

— N’êles-vous pas trop éloigné de moi ?

— Nous allons rapprocher la distance.

Il tira son mouchoir de sa poche. — Il le tordit en corde et il l’attacha à la bride de sa monture et à celle de Cécile.

— Nous sommes bien maintenant, dit-elle.

Puis elle tendit sa petite main à son conducteur.

Celui-ci fit claquer sa langue et les deux chevaux partirent au grand trot.

A mesure qu’ils se rapprochaient de la Voiture, Mathieu donnait aux chevaux une allure plus rapide, si bien qu’ils dépassèrent le véhicule, sans que ceux qui étaient dedans eussent aperçu autre chose qu’un tourbillon de poussière.

Quand ils furent hors de portée de la vue , Champcarré ralentit la vitesse de la course et regarda sa gracieuse élève.

Cécile était d’un rose vif comme celui d’une cerise ; ses beaux cheveux blonds dénoués dotaient épars sur ses épaules, le corsage blanc de sa robe se soulevait et s’abaissait comme la surface de la mer.

Elle était ainsi merveilleusement belle.

Champcarré ne lâcha point sa main sans l’avoir baisée avec ardeur :

— Eh bien ? lui demanda-t-il.

— Oh ! répondit-elle je suis bien contente. J’ai cru que c’était un hippogriffe qui m’emportait. Que les hommes sont donc heureux d’avoir des chevaux. J’en veux un ; et si personne ne m’accompagne, j’irai seule comme madame d'Elvino.

i 54 LE COMPÈRE LEROUX.

— Je vous répondrai toujours : que dira le monde ?

— Mais le monde souffle donc le chaud et le froid comme l’homme de la fable? 11 ne veut pas qu’on m’accompagne et il ne veut pas que j’aille seule.

— C’est ainsi...

Cécile fit un mouvement si brusque de mauvaise humeur que son cheval se déroba. Elle serait tombée si Champcarré qui la surveillait avec une inquiète sollicitude ne l’eut reçue dans ses bras et replacée immédiatement en selle.

Au contact de ces mains qui avaient soutenu son corps léger et ondoyant avec la souplesse d’un serpent, Cécile avait tressailli, mais sans savoir pourquoi.

— Merci, dit-elle à son cavalier ! Nous voici je crois, arrivés à notre destination.

— Il est temps, répliqua le jeune homme. Le ciel se brouille un peu ; je pense que nous agirons sagement en retournant à Paris, ou tout au moins Neuilly.

La voiture les rejoignit en ce moment.

Pendant tout ce petit voyage' la Borghetta avait causé avec le général, et naturellement la conversation était tombée sur Cécile; trop honnête pour avoir rien à cacher. M. de Vadans avait mis l’étrangère dans la confidence de ses projets.

— Champcarré est d’une bonne famille, avait-il dit, rien ne s’oppose *à ce qu’il s’unisse à ma fille; mais je ne veux pas contrarier les idées de celle-ci, et j’attends que l’amour ait parié.

— Ah! général! les jeunes filles sont bien singulières, et les inclinations naissent souvent d’une façon fortuite.

— Bah! nous mènerons cela militairement. Cécile ne verra que son fiancé ; par conséquent elle n’en aimera pas d’autres, à moins qu’elle ne s’éprenne de Rouillard, ajoutat-il en riant.

-- Mon temps est passé, murmura l’ex-caporal; dans ma jeunesse je faisais pas mal tourner de tètes!... tel que vous me voyez !

Lorsqu’on eût rejoint les deux jeunes gens et que chacun eut mis pied à terre, l’inquiétude revint à Champcarré.

— Qu’a-t-elle dit au général? pensait-il.

La Borghetta devina l’objet des préoccupations de son

ancien amant. Elle passa discrètement auprès de lui et lui dit à voix liasse :

— La baronne d’Elvino ne vous connaît pas.

Il comprit, et son visage se rasséréna.

Cependant le ciel se couvrait de plus en plus. Quelques gouttes de pluie fort large commençaient à tomber, et des faisceaux de lignes blanchâtres se dessinant à l’horizon, au-dessus de Champéray, indiquaient qu’il pleuvait dans cette direction.

Rouillard, dont le rhumatisme s’accommodait assez mal des intempéries des saisons, maudissait déjà le voyage qu’ils avaient entrepris.

— Vous ne pouvez vous remettre en route par un temps pareil ! fit la Borghetta en s’adressant au général.

— Nous y sommes bien obligés, balbutia celui-ci.

— Vous êtes sur mon territoire, reprit l’actrice; je ne vous permettrai pas de retourner à Paris sans avoir accepté au moins mon hospitalité jusqu’à la fin de l’orage.

— Ma foi, madame la baronne, fit M. de Vadans, votre invitation est trop charmante pour que nous la déclinions. Qu’en penses-tu, Rouillard ?

— l’en pense tout le bien possible, mon général.

— Entrez donc.

La Borghetta ouvrit avec un passe-partout la porte grillée qui donnait accès dans la cour du château, puis, prenant un petit sifflet d’argent pendu au corsage de sa robe d’amazone, elle siffla son palefrenier.

Celui-ci fit entrer les chevaux dans une grande écurie et plaça la voiture sous la remise.

— Je n’ai que ce domestique, dit la baronne, mais je suis bien servie; je n’ai aussi qu’une seule femme qui cumule toutes sortes de fonctions.

Ces mots servirent à expliquer la prëseiîce d’une grosse paysanne bourguignonne, aux mains et à la figure rouge, laquelle vint ouvrir la porte du corps de logis principal.

— Tonnerre ! la belle femme, pensa Rouillard en voyant apparaître cette énorme dondon.

La servante eut sans doute à l’égard de Rouillard une idée analogue, car c’est lui qu’elle examina avec la plus grande curiosité.

On passa dans le salon, tandis que Rouillard restait sur le seuil, sous le vain prétexte de surveiller le palefrenier.

Un livre de P.-L. Courrier.

La Borghetta avait fait préparer le thé.

Kn attendant, elle proposa à ses hôtes de visiter son habitation. Ceux-ci y consentirent volontiers et suivirent l’actrice.

La maison était meublée avec sobriété mais avec goût. Malgré le peu de temps qu’elle avait eu pour s’occuper de mille détails, la nouvelle propriétaire du château avait fait des prodiges.

Toute chose était à sa place, et cet arrangement exige beaucoup plus de tact et de soin qu’on ne l’imaginerait, — Champcarré remarqua une superbe bibliothèque qu’il n’avait jamais vue chez sa maîtresse.

— Je l’ai achetée à la vente de madame de Rubey, — dit-elle.

Cécile traversait les appartements sans se rendre bien compte de ce qu’elle éprouvait. C’était une sorte d’éblouissement. Bien que tout cela fut simple, elle en comprenait l’élégance, elle qui n’avait été habituée jusque-là qu’à la pauvreté relative du logis paternel et à l’humilité plus grande encore des cellules du couvent.

La chambre à coucher de l’actrice , dont celle-ci ouvrit la porte sans le moindre scrupule, frappa surtout la vue et l’esprit de la jeune fille.

Elle n’avait jamais rêvé pareille splendeur. Le lit à colonnes torses, véritable chef-d’œuvre de quelque grand artiste du moyen-âge, avec son baldaquin garni de tentures en velours vert ornées de cordelières à glands d’or, fut l’objet de son admiration profonde.

— Oh! que c’est beau, s’écria-t-elle en ballant des mains avec un abandon tout enfantin... Vous devez être bien heureuse, madame, de dormir dans un lit si magnifique. À la pension, nous n’avions qu’une petite couchette en fer, étroite comme un cercueil.

La Borghetta poussa un soupir.

— Qu’importe le lit, dit-elle avec mélancolie, pourvu qu’on y dorme avec calme !

— Vraiment! fit la jeune fille, dans un lit pareil, moi je dormirais vingt-quatre heures sans rouvrir les yeux.

Le .général, que les aspirations de sa fille troublaient un peu, donna le premier le signal de la retraite.

— Vous avez une admirable résidence , madame la baronne, dit-il. Seulement vous devez regretter parfois d’être un peu éloignée de Paris.

— Je suis venue ici exprès pour être seule.

— A votre âge et avec votre beauté, madame, cette réclusion est un tort que vous faites à la société parisienne.

— Hélas ! monsieur, cette société peut facilement se passer de moi. Des malheurs qui sont mon secret, m’empêcheront pendant bien longtemps d’aller reprendre dans le monde la place que ma naissance me destinait.

— Sacrebleu, fitM. de Vadans, en tempérant, par égard pour la baronne, l’accentuation habituelle de ce juron; je vous demande mille pardons de mon indiscrétion; mais il me semble que ce nom d’Elvino ne m’est pas inconnu.

— Mon père était militaire.

— D’Elvino! Ah! je me rappelle. Il était l’aide de camp de Murat?

— Précisément!

— Ah ! le pauvre colonel ? N’est-il pas venu mourir en France?

— Il y a dix-huit ans!

— Tonnerre! je me rappelle vous avoir vue au berceau. D’Elvino était venu me trouver pour obtenir une pension du gouvernement français; mais Louis-Philippe était dur à la détente.

— Je l’ai appris plus tard.

— J’étais à la bataille de Tolentino avec lui. Il avait quinze ans de plus que moi. J’étais lieutenant et lui commandant. 11 a même été décoré en même temps que moi à cette affaire-là.

La Borghetla ouvrit un médaillon en or qui était suspendu à la cheminée de sa chambre à coucher, et montra la croix de son père au vieux soldat.

— C’est tout ce qui me reste de lui, dit-elle.

Et une, larme roula lentement sur ses joues.

Le général, sensible comme tous ceux que le bête scepticisme de ce temps-ci honora du sobriquet de chauvins , se détourna pour ne pas laisser voir son émotion.

— Quelle est cette porte, demanda-t-il, ne trouvant que ce pauvre biais pour faire changer la conversation , et désignant un large et double panneau de chêne à moulures dorées?

— C’est celle de la salle d’armes, répondit la Borghetta.

Le général se plaça à une fenêtre.

La pluie tombait avec violence et des éclairs passaient comme des lames d’épée entre les gouttes brillantes.

— Puisque le temps continue à être mauvais, dit le vieux soldat, nous permettez-vous, madame, d’essayer une paire de fleurets, M. de Champcarré et moi?

L’actrice ouvrit la porte.

— Vous me confiez en échange mademoiselle Cécile, demanda-t-elle?

— Oh! madame!...

Le général et Mathieu entrèrent dans la salle d’armes, tandis'que les deux femmes redescendaient au salon.

Le cœur de la Borghetta battait avec violence, comme si

la conversation qu’elle allait avoir avec Cécile eut dû être pour elle une question de vie et de mort.

Cependant, rappelant toute sa présence d’esprit, elle se composa un gracieux sourire, fit asseoir la jeune fille auprès d’elle et lui dit :

— Vous allez sans doute vous ennuyer seule avec moi, mademoiselle ?

— Oh! non pas, madame, je ne m’ennuie jamais, et avec vous qui avez l’air si bonne je m’ennuierai moins qu’avec tout autre;.

La Borghetta ne trouvait rien à dire pour commencer. Elle étendit nonchalamment la main sur un guéridon chargé de livres et d’albums magnifiquement reliés.

— Vous voyez, reprit-elle, en désignant les livres, que j’ai un excellent moyen de ne pas m’ennuyer quand je suis seule.

— J’aime beaucoup lire aussi; mais nous n’avons chez' nous que d’affreux livres tout noirs où il n’est parlé que de coups de sabre et de coups de canon.- Chaque soir mon père en lit quelques passages qui me font frémir, et qui exaltent tellement Kouillard, qu’il fait un tapage abominable. — Avant mon entrée au couvent, c’était déjà la même chose.

— Etquelslivresaimeriez-vousdoncàlire, mademoiselle?

— Oh ! des histoires touchantes d’enfants qui ont perdu leur mère et qui s’enrôlent dans une bande de brigands pour redevenir très-honnêtes plus tard.

La Borghetta souriait cette fois sans affectation.

— Vous n’êles plus un enfant, cependant, dit-elle, pour ne pas rêver à des choses plus sérieuses.

— J’aurai dix-sept ans au mois de janvier prochain.

— Dix-sept ans, c’est le bel âge, c’est le printemps de...

L’actrice n’osa pas ajouter le mot amour.

— Vous n’avez jamais lu de romans, reprit-elle!

— Jamais. Au couvent, j’avais une de mes amies qui en lisait en cachette ; mais la supérieure a confisqué ces livres. J’en ai lu cependant un.

— Lequel ?

— Paul et Virginie, répondit la jeune fille toute rougissante.

— Pourquoi rougir ainsi, mademoiselle? ce livre n’est point mauvais.

— Il parle d’amour, et mon confesseur m’a dit que l’amour était le plus grand de tous Jes péchés; aussi je n’ai pas achevé cet ouvrage.

— Vous n’êtes plus en âge maintenant d’ignorer ce que c’est que l’amour? votre père m’a dit qu’il se disposait à vous marier prochainement.

— Avec mon cousin de Champcarré, c’est vrai : mon père ne me l’a pas caché.

— Pour se marier, il faut aimer celui qui devient votre mari.

— Oh ! je l’aimerai bien aussi.

Cette simplicité ignorante déconcertait la Borghetta.

— Aimerez-vous votre cousin, continua-t-elle, comme Virginie aimait Paul?

— Je ne sais pas. Seulement je suis contente d’être avec lui. Je ne voudrais pas qu’il lui arrivât rien de fâcheux. — Tout à l’heure encore il a été charmant pour moi. Quand j’étais à cheval, il me tenait la main; il me soutenait pour m’empêcher de tomber. Cela m’a fait plaisir.

— Ce n’est pas pour cela qu’on doit aimer son mari. Vous me rappelez la Chloé de Paul-Louis Courrier, mon enfant.

— Chloé?

— Oui ! Tenez ! lisez ce petit livre !

Et la Borghetta tendit à la jeune fille un joli volume doré sur tranches et garni d’un fermoir comme un lirve d’heures.

Cécile ouvrit ce livre et lut les premières pages avec une distraction visible; puis elle prit plus d’intérêt à cette lecture; enfin, elle parut tout absorbée.

Pour se donner une contenance, l’actrice à demi renversée sur le dossier d’un canapé se mit à feuilleter un album ouvert devant elle; mais ses yeux ne perdaient pas de vue ceux de Cécile.

Elle la vit tour à tour pâlir et rougir : son sein se soulevait; un soupir léger comme celui d’une colombe s’échappait de ses lèvres par intervalles.

Un pas lourd retentit dans le corridor qui précédait le salon.

Cécile ferma brusquement le livre comme si elle eut craint qu’on ne l’aperçut lisant.

Mais c’était une fausse alerte.

Ce pas était celui de Rouillard qui escortait la grosse servante en lui offrant de l’aider à servir le thé.

— Est-ce que cet ouvrage vous intéresse, demanda la Borghetta ?

Cécile hésitait à répondre. Ses deux grands yeux bleus cherchaient à lire dans les regards de la baronne et ces yeux étaient devenus en un instant humides et rêveurs.

— C’est bien écrit, balbutia-t-elle enfin.

— Chloé, ma chère enfant, était dans la même ignorance que vous ; mais elle n’avait pas votre âge.

— N’est-ce pas un mauvais livre, madame ?

— A treize ans je l’avais lu.

— Pourquoi ne me donne-t-on pas des livres pareils. C’est bien plus amusant que les Victoires et Conquêtes.

— Quand vous serez mariée on vous permettra la lecture de tout ce qui vous plaira.

— Je voudrais bien finir ce volume...

— Prenez-le, ma chère enfant, je vous le donne. ,

— Oh ! Madame, je ne sais si je dois....

— C’est bien ! si votre conscience n’est pas tranquille à cet égard, vous me le rapporterez un jour que vous viendrez

Cécile ne se fit pas prier longtemps. Elle mit le livre dans sa poche.'

En ce moment le général rentrait avec le jeune homme. - Le vieux soldat était tout essoufflé.

— Mille diables, dit-il ! je ne vous croyais pas si fort, mon ami.

Et s’inclinant devant l’actrice.

— J’ai été boutonné huit fois sur quinze, reprit-il ; dans un an ce garçon-là pourra tirer sans trop de désavantage avec les premières lames de Paris.

La grosse servante apporta le thé.

Champcarré ne tarda pas â remarquer qu’il s’était passé quelque*chose d’extraordinaire entre la jeune tille et Borghetta. Sa cousine semblait changée. Elle n’avait plus son insouciante pétulance du matin, et, lorsque son cousin la regardait avec ses yeux ardents, elle baissait les yeux.

Cependant la conversation s’étant généralisée, Cécilereprit peu â peu sa bonne humeur, moins enfantine, mais plus communicative.

Le vieux soldat invita son hôtesse à venir le voir :

— Ce sera pour moi, dit-il, un double plaisir, madame la baronne ; j’aurai trouvé une compagne pour Cécile et en même temps la fille d’un de mes anciens compagnons d’armes.

— Je ne puis vous promettre cela, général, répondit la Borghetla ; je ne retournerai pas à Paris de longtemps; mais si vous voulez bien faire à une pauvre recluse le même honneur qu’aujourd’hui, elle sera toujours heureuse de mettre sa maison à votre disposition.

Puis se tournant vers Cécile.

— Si votre amour pour l’équitation n’est pas un caprice d’un jour, j’espère vous revoir ici.

Cécile fit un mystérieux signe d’intelligence que la Bor- ' ghetta sut fort bien interpréter.

Puis, comme le temps était redevenu beau, l’on dut se séparer.

Debout sur le perron de son château, laBorghetta regarda quelque temps la voiture qui-s’éloignait rapidement ; ensuite elle rentra dans son salon et se mit à écrire une lettre.

— Il ne m’aime plus, se dit-elle. Il n’a pas trouvé le temps de me serrer la main, ni de me dire un mot de tendresse. Oh ! s’il ne vient pas demain, je lui rappellerai sa promesse. ..

Elle cacheta sa lettre et la plaça dans un tiroir.

— Quant â cette jeune fille, dit-elle; je doute qu’elle parvienne à l’aimer. Je ne sais plus quel auteur a dit : — Il y a de tout dans les yeux bleus! c’est bien vrai. Si elle ne l’aime pas avant le mariage, je crains qu’il ne soit malheureux toute sa vie.

LE COMPÈRE LEROOX. 163

Pendant que l’Italienne se livrait à ces pensées, la voiture roulait toujours.

Champcarré placé vis-à-vis de Cécile, cherchait à savoir qu’elle pouvait avoir été sa conversation avec la baronne. Mais plus il insistait, plus la jeune tille faisait de vagues réponses et essayait en rougissant d’éluder ses questions.

Ces tergiversations piquaient la curiosité de Champcarré à un point d’autant plus haut, que Cécile se retirait peu à peu dans un des coins de la voiture et cherchait à éviter autant que possible le contact de son cousin.

Il se méprit sur la signilieation réelle de ce mouvement.

Il ne pouvait s’imaginer qu’une révélation subite s’était opérée dans l’intelligence de Cécile; que la jeune tille d’il y avait une heure était devenue, par la perception de l’amour, femme en si peu de temps; et qu’avec la compréhension, l’instinct des pudeurs délicates s’était éveillé en elle.

Aussi se figurait-il que la Borghctta avait confié à la jeune fille quelques particularités à son sujet et l’avait mis en garde contre les séductions prochaines dont ii n’aurait pas manqué d’entourer sa cousine.

— Il crut pouvoir s’assurer de cela, en usant des précautions oratoires et des stratagèmes du langage.

11 changea donc la conversation ; tandis que le général et Rouillard, plongés dans une discussion belliqueuse, ne faisaient point attention aux paroles échangées entre les deux jeunes gens.

— Savez-vous, ma cousine, lui dit-il, que le costume d’amazone vous siéerait à ravir. Je voudrais vous voir vêtue comme la baronne d’Elvino, et montant un superbe cheval pur sang.

— J’apprendrai certainement l’équitation ! répondit-elle.

— Si vous le voulez bien, je me chargerai avec beaucoup de plaisir de diriger vos études.

— Ne m’avez -vous pas fait entendre que le monde trou-

verait inconvenant qu’un jeune homme donnât de semblables leçons à une jeune fille. *

Mathieu se mordit les lèvres.

— Néanmoins, fit Cécile qui remarqua qu’elle avait légèrement blessé son cousin, je serais très-heureuse que vous m’accompagniez avec mon père...

— Comme ce matin ?...

Cécile rougit en songeant que les mains de Champcarré l'avaient touchée, et en se rappelant qu’il lui avait baisé le bout des doigts.

— Comme ce matin ! murmura-t-elle à voix basse.

Champcarré ne savait plus que penser.

— Allons, se dit-il, j’irai voir la Borghelta; elle me donnera peut-être l’explication de cette métamorphose.

Et il se mêla à la conversation des deux vieux soldats, sans toutefois négliger sa fiancée.

Mais celle-ci ne tenait pas à causer, et même, pour éviter de nouvelles questions, elle ferma les yeux et feignit de dormir.

C’est toujours un instant solennel que celui où l’âme s’échappe des langes de l’enfance pour entrer dans la robe prétexte de l’adolescence. Il se passe dans le cœur quelque chose d’inouï, qu’on ne peut analyser ; car à ce moment suprême on n’a pas conscience de soi.

C’est comme un tourbillon de pensées contraires, les unes follement joyeuses, ainsi que des sylphes aux ailes d’or errant autour de la colonne de poussière qui tournoie cylindriquement au soleil, les autres lugubres et tristes comme des épitaphes.

Un cri s’échappe de tout l’être humain, cri profond, intraduisible, à la fois prière et imprécation, hymne et blasphème, — on sent que quelque chose vient de naître et de mourir en même temps : on salue en souriant l’ère qui commence ; on dit un adieu navrant à l’ère qui s’évanouit.

Cécile éprouvait tout cela, mais vaguement: ce qui l’absorbait surtout en ce moment, c’était le souvenir de la lecture qu’elle avait faite au château.

Il lui tardait d’arriver chez elle; d’être seule dans sa petite chambre, au milieu de l’ombre de la nuit, pour terminer sans témoins cette dévorante lecture.

Aussi elle étendait la main sur le livre enfoui, comme si elle eût craint qu’il ne s’envolât.

On arriva devant le Panthéon.

— Je suppose que vous allez souper avec nous? fit le général en s’adressant à Chnmpcarré.

— Avec le plus vif plaisir.

Ils descendirent de voiture et Mathieu présenta sa main à Cécile pour l’aider à franchir le marchepied.

Celle-ci s’appuya légèrement sur le bras de son fiancé et sauta dans la rue en ayant soin d’ajuster pudiquement les plis de sa robe blanche.

Champearré renvoya son cocher.

— Vous viendrez me chercher à dix heures, dit-il.

Et il entra chez le général.

Une histoire de Rouillant.

Quelques jours plus tard, Champearré recevait à son tour Cécile, le général et son inséparable Rouillard, dans ses appartements de la rue de Grammont.

Pour cette circonstance Moustache avait obtenu un congé de douze heures, qu'elle mettait â profit en étudiant avec M. de Pengoet, la topographie des environs d’Asnières.

San Colombano avait été invité par son ami qui éprouvait quelquefois encore le besoin de recourir aux lumières de son expérience pour l’organisation d’un festin ou d’une partie de plaisir.

D’après les conseils du vicomte à qui il avait fait le portrait du général, Mathieu changea complètement la décoration de sa salle à manger.

Au lieu des amours bouffis, des Vénus plus ou moins callipyges qui sont le nec plus ultra du bon goût dans les appartements de garçon, il plaça sur la cheminée le buste de

Napoléon I er , et il suspendit aux murs trois immenses toiles, l’une d’après David, représentant le couronnement de l’empereur; la seconde d’après le baron Gros, représentant le champ de bataille d’Eylau ; la troisième, d’après Horace Vernct, représentant la prise de la Smala.

Entre ces grands tableaux, autant pour faire contraste que pour satisfaire aussi les goûts de Cécile, il plaça d’adorables pastels de la Rosalba et de Latour, et de charmantes miniatures d’isabey et de madame de Mirbel.

Sûr de l’effet que ces dispositions devaient produire, il attendit en se frottant les mains l’arrivée de scs invités.

A midi précis, une voiture s’arrêta dans la cour de l’hôtel.

Le général, Cécile et Rouillard entrèrent chez le jeune homme.

— Vous voyez que nous sommes exacts, fit le vieux soldat en serrant la main de son cousin et en saluant gravement le vicomte.

— Je vous présente le vicomte Raphaël de San Colombano, dit Champcarré en désignant son ami. C’est mon pilote dans l’océan parisien.

Le vicomte s’inclina profondément et adressa un compliment délicat au général et à sa tille.

Cécile n’était plus reconnaissable. Le sourire avait disparu de ses lèvres. Le velouté de ses joues roses s’effaçait; on eût dit qu’une maladie de langueur venait d’exercer sur elle ses ravages pendant plusieurs mois.

Champcarré la trouva plus belle encore.

Car, à l’exception de cette éclatante fraîcheur qui ne devait plus revenir, ses traits avaient gagné en finesse ce qu’ils avaient perdu en rondeur, et ses yeux agrandis par la nouvelle expression qui flamboyait dans leur prunelle étaient d’une irrésistible séduction.

Elle tendit cependant sa main à Champcarré qui la baisa, puis elle salua d’une façon sérieuse San Colombano.

Pour faire plaisir au général et aussi pour se mettre bien dans les papiers de l’ex-caporal, Mathieu l’avait invité par une lettre particulière.

— Après tout, s’était-il dit, qu’importe l’état de cet homme. C’est un vieux soldat. La croix de la Légion d’honneur qu’il a gagnée sur les champs de bataille est un titre de noblesse plus beau que tous les nôtres, et en acceptant mon invitation c’est évidemment à moi qu’il fait honneur.

Inutile de dire que Rouillard avait accepté avec orgueil.

En conséquence, il avait tiré de sa garde-robe ses vêtements de soirée pour son compte, c’est-à-dire ses habits les plus splendides ; et sa croix brillait sur sa large poitrine comme une étoile tombée du ciel.

Le repas fut fort gai.

San Colombano paya son écot avec de l’esprit. C’était une chronique vivante. Il savait son monde adungnem, les anecdotes piquantes trouvaient à chaque instant leur place, et leur valeur était décuplée par le débit plein de verve, d’entrain et de brio du conteur.

Cécile prenait un vif plaisir à ces histoires, plusieurs fois elle daigna manifester son intérêt par des exclamations qu’elle n’aurait pas désavouées quelques jours auparavant.

Champcarré de son côté fit les honneurs de sa table avec une grâce parfaite, de telle sorte que le général ne savait ce qu’il devait le plus admirer, de l’excellent goût de l’amphytrion ou de la délicatesse et de la profusion des mets qui étaient servis.

Dès que les appétits furent un peu rassasiés, que les vins exquis eurent mis tout le monde de bonne humeur, Rouillard, qui jusque-là avait conservé un silence prudent, poussa un cri.

— Qu’y a-t-il donc ? — demanda M. de Vadans.

— Il y a, mon général, que je viens de me reconnaître.

— Est-ce que tu avais perdu la propre connaissance ?

— Oui, mon général; c’est-à-dire non... Mais je sais ce que je dis. Voyez-vous là-bas !

Et son doigt tendu vers le tableau d’Horace Vernet, désignait un groupe de zouaves s’élançant le sabre au poingt sur les Arabes.

Le général suivit la direction du doigt.

— Sacrebleu ! oui, dit-il, c’est bien ton portrait.

. — C’est tout à fait ma boule, oui mon général ! Seulement, il y a un malheur, c’est que je n'étais pas à l’affaire de la Smala ! J’étais à Algér où il m’est arrivé un drôle de tour dans cctcmps-là.

— Ah!

— Oui! mon général! Oui, messieurs et mademoiselle. Figurez-vous qu’à cette époque-là, c’était en 43, si je ne me buse, voilà-t-il pas que mon capitaine me fait venir un beau matin... qu’il faisait un temps à ne pas mettre un chacal dehors.

« — Bon ! que je me dis, encore une corvée ! Gré nom et mes effets qui sont tous frappant neufs.

« — Caporal Rouillard, qu’il me dit, t’es t’un brave?

« — Mais... un peu, que je lui dis.

« — Eh ! qu’il me dit, faut t’apprêter tout de suite avec quatre z’hommes de bonne volonté.

« — Est-ce qu’il s’agit, que je lui dis, d’aller retrousser un convoi d'A-le-bec-dans-l'air ? »

— Abdel-Kader, Rouillard ?

— Oui, mon général, Adèle Cadert, un gueux qui nous donnait pas mal de fil à retordre, et qui mange du blé de Turquie, maintenant. Mais bref, le capitaine me dit:

« — Caporal Rouillard , il n’est point de question de cela. Ce portant, il pourra bien z’v avoir quelques coups de fusils. .

« — Des pruneaux que je me dis, ça me va !

« — Voici donc ce qu’il faut faire, qu’il médit. Il a y z’un milord anglais, riche comme Crésus roi de Nubie , qui veut z’allervisiterConstantine. Il demande une escorte de zouaves.

« — Un goddem ! que je dis, ça ne me va guère ! Mais enfin, mon capitaine, puisqu’il s’agit d’une affaire du gouvernement, j’irai tout de même.

« — Tu auras soin, qu’il me dit, qu’on ne lui fasse pas de niche pendant la route, et que tes hommes ne le tirent pas au grenadier (1).

(tj Exploiter adroitement.

LE COMPÈRE LEROl'X.

« — Pour tant qu’à cela, que je lui dis, vous pouvez être tranquille. Il ne lui sera rien chapardé ( 1). Fi ! un Anglais ! Je neveux rien de ces gens-là !

« Le capitaine me mena donc près de ce Goddcm. C’était un grand sècheron, qui avait une tête jaune comme une citrouille et qui parlait de la main gauche .

« — Ao ! qu’il me dit, vo vo chargez de conduire moa et mes petits bêtes.

« — Vous avez donc des bêtes ? que je lui dis.

« Et j’avais bien envie de lui dire que je voyais déjà la plus belle.

« — Oui ! qu’il me dit. Je avoar deux singes, une hyène, et un lion de Sahara. Mais, excepté les singes, ils être enfermés dans des cages.

« — Une bête de plus ou de moins, que je lui dis, ça ne fait rien.

« Bref, nous nous mettons en route. Le Goddem nous avait prêté à chacun un chameau, et, en qualité de coporal, je commandais l’escorte.

« 11 y a bien d’Alger à Constantine... en tirant tout droit... trois cent cinquante kilo... grammes. »

Kilomètres, fit le général.

— Kilomètres, oui, mon général. .. Cependant il me semble que vous m’avez dit kilogrammes... Enfin, ça ne fait rien. « Il nous fallait bien douze jours pour aller à Constantine. Mais nous ne manquions de rien. Le Goddem se bourrait comme un canon de fusil toute la journée, et j’en profitais aussi. Si le soleil ne m’avait pas tapé comme ça sur la coloquinte, j’aurais pesé trente kilo... mètres de plus en revenant à Alger. »

— Kilogrammes!... Rouillard.

— Kilomètres ou kilogrammes, ma foi, mon général, ça ne me fait rien. Je m’embarbouille toujours; aussi je ne dirai plus que kilos.

— Continue, mon ami.

(t) Dérober adroitement.

— Oui, mon général ! « Je bouffais donc aussi toute la journée. Le soir, nous campions en plein air, auprès d’une fontaine, quand il y en avait z’une, ou auprès de pas de fontaine quand il n’y en avait point. <>

— C’est évident.

— Oui, mon général! « Nous avions une grande tente où nous couchions tous les cinq. Le Goddem avait une petite tente ons qu’il couchait tout seul avec ses hôtes.

« Un matin je lui trouve la figure toute chose.

« — Vous avez fait de mauvais rêves ? que je lui dis.

« Il me regarde d’un air hôte sans rien me répondre; moi je crois qu’il n’a pas compris.

« — Est-ce que vous avez marché sur un gendarme que je lui répète.

« Môme réponse, c’est-à-dire point. Il me tourne le dos en faisant la grimace comme un cochon qui a le musiau pris dans une porte.

« — Ma foi, tant pis, nom de nom, que je me dis. Si ce cosaque-là est devenu sourd et muet ce n’est pas de ma faute. Je m’en lave les mains comme défunt Pilâtre.

« Le lendemain mon homme à bêtes était encore plus massacrant que la veille ; mais il vient vers moi, avec une figure toute saccagée par la colère.

« — Caporal, qu’il me dit, on' a volé à moa une de mes montres et mon calotte grecque avec des ornements en or.

« — Comment, que je dis, attendez un instant. Je vais monter une rude gamme à mes hommes.

« Je m’adresse au chapardeur Biroulas qui était le plus pratique de la bande.

« — Biroulas, que je lui dis, t’as chapardé la calotte et la montre de ce grand rouge; t’as eu tort, mon ami. Je te pardonne pour cette fois-ci ; mais ne lui chippe plus rien.

« — iMoi! dit Biroulas. Vous vous mettez le doigt dans l’œil (1), caporal ; que ce chameau m’entre dans la bredouillette (2; si j’ai cluppé la moindre des choses.

(1) Vous vous trompez. »

(2) Ventre.

« — C’est donc toi, Barbesale ? que je dis à un autre. '

« — Pas d’danger, me répond-il ; j’ai pas besoin de savoir l’heure qu’il est, ni de me coiffer en marchand de vulnéraire.

« J’interroge tous mes hommes, et, à leur physiorjomie , je vois bien qu’ils n’oht rien pris. Subséquemment je dis au Goddem qu’il s’est enduit z’en erreur, et qu’il a z’eu tort.

« — Ao ! ao ! qu’il me dit; Venj well ! Goddem! Guth boy ! Je savoar ce que parler vouloar dire !... Mais, soyez sûr, ça n’ira pas comme ça longtemps. Moa, brûler la cervelle au voleur si moa je le surprends !

« — Comment, que je lui dis, vous ne vous fiez donc pas ' à la parole d’un soldat français qui en mangerait quatre comme les vôtres.

« — Ao, non ! qu’il me dit : allez à Waterloo !

« Waterloo, ils n’ont rien que cela dans la gueule! Qu’est-ce ça signifie. Les Anglais ont été tannés comme du cuir à Waterloo! Mon oncle Barnabé y était, mèmcment qu’il a donné un grand coup de. bayonnette, dans le postérieur à un colonel rouge qui ne le regardait certainement pas en face.

« J’avais envie de lui flanquer cette réponse à la figure; mais je me suis dit qu’il était sous ma direction respective et que consécutivement il ne fallait pas trop le pistonner. »

— Tu agissais bien, Rouillard?

— Oui, mon général ! » La nuit suivante, rien de nouveau z’au rapport. Le Goddem avait toujours l’air d’un cheval poussif qui aurait avalé un picotin de travers, mais il n’ajouta rien à ce qu’il avait dit la veille.

« La dernière nuit, avant d’arriver à Constantine, je ronflais comme une toupie! Crac! Poum! Patatrac!... Voilà une détonation qui me fait tressauter.

« — Est-ce que ce serait quelques-uns de ces filous de Bédouins! que je me dis; nous allons un peu les houspiller!

« Je me lève en chemise, — sauf votre respect, mademoiselle Cécile ; — je prends ma clarinette et je cours à la tente du Goddem.

« — Qu’esl-ce qui gn’y a? — que je dis comme ça.

« Le (ioddem avait une petite veilleuse qui éclairait son musiau; je le vis qui l iait comme trois bossus.

« — Ah çà ! que je lui dis, est-ce que c’est une balançoire pour nous empêcher de dormir, grand flandrin, ditesdonc?

« Il me montra au bout de sa tente un particulier tout noir qui se roulait dans les dernières convulsions.

« — Tant pis, qu’il me dit; moa avoar prévenu vo. Moa avoar brûlé le cervelle au voleur.

« Furieux et inquiet, je prends la veilleuse et je vais regarder quel était le blessé.

« Messieurs et mademoiselle, c’était l’un des singes.

«Je me mis à rire bien plus fort que le Goddem. 11 ne comprit pourquoi je riais que quand il eut vu son bête qui venait de crever. »

— Tu ne m’avais pas encore raconté celle-là, Rouillard ! dit le général. Elle est superbe!

— Oui, mon général. Mais ce n’est pas tout ; l’Englich en fut pour son singe, pour trente guinées qu’il partagea entre nous, et puis pour autre chose encore.

— Ah!

— Oui, mon général! et Étant subséquemment à Constantine, l’Anglais qui avait retrouvé sa calotte et sa montre dans la cage du singe, s’amusait à croire qu’il allait dormir une nuit tranquille.

« Mais pas du tout.

• « Pendant que mes hommes arrangeaient son logement, je mouille la poudre et je me dis:

« Attends , grand serein ! je te garde un chien de ma chienne.

« Donc pendant la nuit, je m’habille avec la peau du singe, je prends une trique et j’entre dans sa chambre en faisant des gambades comme un vrai babouin.

« L’Anglais s’éveille.

« — Knips, Knips, qu’il dit, veux-tu t’en aller! méchante singe !

LE COMPÈRE LEROt'X.

« Il cherche un morceau de bois, un© canne, n’importe quoi. Je ne lui en donne pas le temps. Je lui allonge... paf! un grand coup de bâton sur les hémoplaques. Il croyait que c’était son autre singe.

« Enfin, finalement, je lui en ai tant flanqué qu’il est resté quinze jours au lit.

« Il a fait sur moi au capitaine un rapport très -favorable et j’ai été -porté pour ce fait à l’ordre du jour du bataillon. »

Pendant le pittoresque récit de Rouillard, Cécile avait donné plusieurs fois des signes d’impatience... A chaque , velours dont le digne soldat émaillait sa diction, elle échangeait avec Champcarré un regard d’intelligence et cherchait à deviner quelle impression cette narration produisait sur le vicomte.

En conséquence elle guignait de l’œil sournoisement celui-ci, si bien que deux ou trois fois leurs yeux se rencontrèrent.

Il semblait â Cécile que ces regards lui faisaient mal ; aussi elle ne se permettait de fixer le vicomte que lorsque celui-ci avait la tête tournée.

Elle ne tarda pas à remarquer combien San-Colombano l’emportait sur son cousin, pour la régularité des traits, la vivacité de l’œil et l’aplomb superbe que donne l’expérience du monde.

Puis l’étrange histoire de Rouillard venant après les spirituels papotages de Raphaël, lui paraissait tellement lourde, tellement triviale, qu’elle se prit à considérer le vicomte comme le type le plus parfait du conteur.

Pendant tout le reste du repas elle se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres, écoutant religieusement toutes ses paroles, recueillant toutes les phrases qu’il prononçait avec cette simplicité que nous lui connaissons et qu’il avait eu soin, pour le moment, de purger de toute espèce de paradoxes sceptiques.

Le vicomte à son tour remarqua qu’il avait fait une certaine impression sur mademoiselle de Vadans; aussi chercha-t-il dans son imagination et dans sa mémoire tout ce

qui pouvait intéresser la jeune fille, et cela au risque d’ennuyer le général pour qui le style de Rouillard était sans pareil.

Mais M. de Vadansavaiteu sa part; aussi écoutait-il avec intérêt les babillages de San Colombano.

Quand l’heure fut venue de se retirer, il pria Champcarré de ne plus le négliger à l’avenir et de lui amener le vicomte, chaque fois qu’une pareille visite ferait plaisir à celui-ci.

San Colombano remercia le général de l’honneur qu’il lui faisait:

— Mademoiselle de Vadans, ajouta-t-il, parlait, au commencement de ce repas, de son amour pour l’équitation. Si vous le permettez, général, nous irons, Champcarré et moi, le jour que vous fixerez, vous prendre chez vous. Mon ami a deux chevaux de selle; moi j’en ai trois dont une jolie pouliche blanche digne d’être offerte à une abbesse du moyen âge... mademoiselle Cécile la montera et nous irons ensemble au bois de Boulogne. Je suis certain que toutes les amazones de Paris perdront la tète de dépit en vous voyant passer, mademoiselle.

Ce compliment, ou plutôt la façon dont il fut dit, fit rougir Cécile de plaisir.

Elle se tourna vers son père :

— Nous irons revoir madame d’Elvino, dit-elle, n’est-ce pas?

Retour au château.

Le dernier désir exprimé par Cécile avait vaguement effrayé Champcarré.

Il consentait à aller revoir la Borghetta avec la jeune fille, mais il ne voulait pas que le vicomte les accompagnât. — Qu’aurait-il pensé en voyant la fiancée chez l’ancienne maîtresse?

En conséquence, sans prévenir Raphël, il monta à cheval le lendemain matin et courut à Villiers.

La Borghetta ne l’attendait plus.

En l’apercevant de sa fenêtre, elle poussa un petit cri d’oiseau effarouché, descendit vivement dans la cour et alla au-devant de lui.

— O mon Dieu , dit-elle , je croyais que tu m’avais oubliée!...

— Tu vois bien que non, répliqua laconiquement Champcarré.

Il sauta à bas de son cheval, jeta la bride aux mains du palefrenier et suivit l’Italienne dans son salon.

— Tu n’as donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-elle.

— Pardon ! mais je ne l’ai reçue qu’avant-hier soir; et hier, j’avais invité le général à déjeuner.

— Enfin, te voici; c’est l’essentiel. Tu ne saurais croire le mal que tu m’as fait; mais je te pardonne, va !... Tu me consacres toute cette journée?

— Oui! Borghetta, et tu sais que c’est un grand plaisir pour moi.

L’ancienne actrice jeta sur le jeune homme des regards de reproche :

— Si c’était un bien grand plaisir pour toi, Mathieu, reprit-elle, tu chercherais à le goûter plus souvent.

Champcarré s’excusa comme il put, se rejeta sur les occupations nouvelles que lui créait sa position vis-à-vis de M. de Vadans; il ne lui avait, disait-il, pas été possible de distraire une seule de ses journées. Mais il se promettait de venir plus souvent désormais.

— O mon ami, murmura l’Italienne, tu ne croirais pas tout le bien que me fait ta présence. Tiens ! sans toi , ce château, ce jardin, ces arbres, ces oiseaux me fatiguent; il me manque mon bien-aimé, mon... frère... Tu m’as permis de t’appeler ainsi?

— Oui, Borghetta, et je suis heureux d’avoir une sœur aussi bonne et aussi charmante.

Et les lèvres du jeune homme effleurèrent le front blanc que l’actrice avait appuyé sur son épaule.

— Doux nom, que celui de sœur, conlinua-t-elle; aussi lorsque je te vois, mon frère, ce qui m’ennuyait devient un plaisir pour moi. J’aime ma solitude que tu remplis; je raffole de mes grands arbres et de mes petits oiseaux , j’ai envie d’envoyer des baisers à ce bon soleil qui baigne de rayons mes plantes et mes fleurs. Tiens, écoute-moi, Mathieu : il me vient parfois l’idée que tu n’es pas heureux non plus, loin de ta pauvre sœur. Tu l’es laissé étourdir par tous les parfums de Paris; tu as la migraine que donnent les roses. Oh! ne le nie pas! Tu n’es plus joyeux comme le jour où je t’ai connu. Tu parais avoir déjà trouvé de l’amertume au fond de la coupe. N’est-ce pas, mon frère?

Champcarré était sous le charme de ces paroles poétiquement tendres. -Elles glissaient de ses oreilles dans son cœur, comme un fluide qui assoupit tous les autres sentiments pour ne laisser subsister que cette sensation douce qu’on nomme la rêverie.

Il ne répondit que par un soupir.

— Oh! reprit-elle, j’en suis sûr; lu n’es pas complètement heureux, et tu as tout ce qu’il faut pour l’être. Si tu restais ici, près de moi, près de ta sœur, je ne laisserais pas pénétrer jusqu’à toi ce fantôme qu’on appelle l’ennui, ni ce spectre qu’on appelle le découragement de la vie. Tu ne verrais que les personnes que tu voudrais voir. Nous vivrions l’un pour l’autre, ou plutôt je vivrais pour toi; car, hélas! ton cœur n’est plus ici. Il s’est envolé. Où est-il maintenant? sur quelle branche le volage s’est-il posé?

— Sur aucune, ma sœur; il erre encore.

— Oh! bien vrai, mon ami? Bien vrai? Tiens! je crois une chose, c’est que, quand bien même une femme serait perdue... comme moi; tombée comme moi .. si elle aime véritablement quelqu’un, ce quelqu’un finira tôt ou tard par lui donner, en échange de son amour, une affeciion fraternelle! Le crois-tu aussi, Mathieu?

— Je t’aime plus que je n’aimerais ma sœur véritable.

— Oh! mon ami, redis-le moi encore! Vois-tu, je ne suis plus qu’une pauvre récluse, bien solitaire, bien dépouillée de tout ce qui fait la gloire et la joie; mais si tu me le redis du fond de ton cœur, je vais être joyeuse comme un enfant qui a retrouvé sa mère.

— Je te le répète, Borghetta.

— Merci, mon frère! Oh ! me voici heureuse pour longtemps, pour quinze jours, pour jusqu’au moment où tu reviendras me voir... Tu ne sais pas comme c’est doux de se sentir aimée avec désintéressement, surtout lorsqu’on a épuisé toutes les voluptés sans avoir jamais trouvé l’amour au fond ; sans jamais avoir pu verser son cœur dans celui d’un autre; quand on a été un jouet, un instrument que les débauchés se disputaient...

La voix de malienne devint sourde.

— Temps infâme ! misère infâme !.. . souvenirs infâmes! ... J’étais pure comme le lis qui naît, comme le bouton de rose que la guêpe n’a point encore piqué! Et voilà que tout à coup je suis tombée lourdement, honteusement, parce que je ne savais pas travailler; que je voulais mettre de belles robes, briller dans des voilures élégantes! O honte! ô turpitude! je me suis vautrée dans des immondices pour ramasser l’or qui était dessous. Et du haut de ma richesse, je riais quand une femme du peuple, une vieille en haillons, une jeune fille courbée par une héroïque misère me montraient du doigt en disant : Voilà une catin qui passe ! O ignominie!... Où ne suis-je pas descendue!... Quel escalier conduisant à l'égout, qui n’alt pas gardé l’empreinte de mon pied! Théâtres! soupiraux d’enfer! minotaures de toutes les virginités ! Instincts de luxe qui sont des instincts de débauche!... Oh! comment ai-je osé me montrer!... Oui! j’ai bien fait de venir ici; je ne suis pas encore assez seule ! Il me faudrait une tombe large et profonde, d’où mes cris n’arrivent pas même aux oreilles du christ sculpté sur ma croix de pierre!... Je suis folle de croire que quelqu’un me tendra la main pour se salir; qu’un cœur battra pour le mien qui a tant battu de honte!...

LE COMPÈRE LEROCX.

La Borghctta s’était dressée imposante et sombre comme une Euménide dans l’attitude de la malédiction; et Champ» carré la regardait avec des yeux presque effrayés.

Cette explosion de repentir amer, inexorable, fatal, indiquait quelle terrible expiation subissait la pécheresse dans les tenailles et sur le chevalet de sa conscience.

Mathieu prit la main de l’ancienne actrice.

— Tu es injuste, Borghetta, lui dit-il gravement. Pourquoi le désespérer ! plus la chute a été profonde , plus lu dois avoir confiance en celui qui pardonne, car la confiance est la,moitié d’une prière. Tu te purifieras par le repentir calme et attristé et non point par l’imprécation. Puis tu es excusable sous bien des points de vue. Une partie de ta faute peut être imputée à ce hasard malheureux qui te priva si jeune de tes parents, une autre partie au défaut de ton éducation trop brillante pour ton peu de fortune. Le tiers de ces fautes est à toi. La résolution que tu as prise, la noble conduite que tu tiens maintenant t’absolvent. Je suis fier aujourd’hui que tu veuilles bien me laisser t’appeler ma sœur.

— Tu as la générosité de la jeunesse, Mathieu. Merci... mais personne ne pensera comme toi.

— Qu’importe! n’as-tu pas ta conscience?

— C’est mon premier accusateur et mon plus terrible juge.

Il y eut instant de silence.

Couchée sur son canapé, malienne semblait brisée par ses émotions intérieures. Peu à peu cependant, les idées se pressèrent dans son cerveau, moins noires, moins mélancoliques.

— Qui sait, dit-elle? si le repentir absout, je serai pardonnée; car, ô mon Dieu! vous voyez le fond de mon cœur!... Et vous savez qu’il n’y reste plus un coin où le vice puisse se loger.

Et le visage splendide de l’actrice s’illumina d’un céleste rayon, ses grands yeux qui semblaient refléter la sombre couleur d’un ciel d’orage se fixèrent dans le vague de l’azur

avec des étincellements éblouissants.

Un instant Champcarré crut qu’il assistait à i’unc de ces métamorphoses d’extatique dont la figure offre une image de celle des bienheureux qui chantent devant Dieu l’hymne vague de l’éternité.

Une émotion puissante parce qu’elle agitait le cœur s’empara de lui; ses lèvres et ses genoux tremblèrent. Il déposa un baiser de feu sur la main que la Borghetla lui avait abandonnée.

Elle tressaillit, et son enthousiasme tomba avec autant de rapidité qu’il était venu.

— Oublie tout cela, mon frère, dit-elle. Nous avons quelques heures passer ensemble; il ne faut pas que je te donne le spectacle de mes faiblesses de tous les jours.

— Oh ! ma Borghelta, ton frère t’aime plus que jamais*...

— Est-ce que je ne l’aime pas, moi? Ah! si tu savais tous les rêves que je lais pour toi? Tiens! il me vient quelquefois aux lèvres le souhait que l’on te ruine...

— Ah!

— Oui ! pour que tu acceptes ma fortune.

— Bonne sœur! Je n’accepterais pas.

— Alors, tu n’es pas un véritable frère pour moi. Est-ce qu’on refuse les dons d’une sœur?...

Ces paroles avaient rappelé au jeune homme la fameuse soirée qu’il avait passée au tripot de Triel : ce souvenir lui serra le cœur.

— Quatre cent mille francs, pensait-il! Presque la fortune de huit ou dix familles d’honnétes paysans qui ne demandent rien à personne et payent des impôts au gouvernement!

Il ajouta à haute voix.

— Ma foi, Borghetta, ce souhait pourrait bien se réaliser, si j’étais toujours aussi fou qu’il y a quelques jours.

Et il raconta à son amie les féroces parties de lansquenet qu’il avait gagnées et perdues dans le tripot de la rue Bergère.

Pendant ce récit, la Borghetta était devenue rêveuse. Plusieurs fois elle avait demandé à Mathieu quelle avait été

l’altitude de Lehraann et de San Colombano pendant cette soirée.

— Ils ont perdu comme moi, répondit-il.

— C’est bien extraordinaire, fit l’actrice. Alors qui donc a gagné cette somme énorme?

Un individu que personne ne connaissait... du moins de nom, et qui m’a fait faire des billets payables à l’ordre de Georges Surrey, esquire.

— Où ces billets sont-ils payables?

— Chez moi, apparemment; car je n’ai pas spécifié d’autre adresse.

— Il faudra réfléchir à cela, j’ai idée que tu as été dupé par quelque chevalier d’industrie. Ce n’est pas extraordinaire ù Paris. Repose-toi pour cela sur moi. Je trouverai un stratagème qui fera découvrir la fraude si elle existe. En attendant, est-ce que tu ne revois pas cet homme-là?

— Non!

— S’il est riche, on doit le rencontrer dans le monde ; s’il ne l’était pas avant cette veine heureuse, il doit faire aujourd’hui des excentricités qui le feront connaître. — Voilà un dilemme irréfutable.

— Je ne l’ai rencontré nulle part.

— Après tout, c’est peut-être un de ces avares qui n’ont d’autre jouissance que celle d’entasser.

— S’il était avare, il n’aurait rien hasardé sur un bénéfice trop aléatoire. Du reste il jouait avec des allures d’un homme à qui la perte ou le gain sont également indifférents... en apparence. — Sa figure était impassible, quand il eut gagné, il ne parut ni plus ni moins maître de lui-même.

— C’est un joueur de profession.

— Je le crois.

— Peut-être jouait-il pour le compte d’un autre...

Cette phrase fit naître une soudaine idée dans l’esprit du

jeune homme.

— Serait-ce possible ? murmura-t-il.

— Il existe à Paris des hommes qui n’ont pas d’autre pro-

fession. Comme ils sont pauvres, on les exploite. Un homme riche les prend à sa solde :

— Vous jouez bien, leur dit-il ; vous avez la main heureuse. Tenez, voilà de l’or. Seulement votre gain m’appartient; je vous donnerai des honoraires en échange.

— Mais, fit le jeune homme, c’est une ignoble spéculation. Un homme qui agit ainsi est un voleur et un faussaire.

— Il est certain que ceux qui agissent de cette façon ne vont pas le crier sur les toits.

— Oh ! je donnerais beaucoup à celui qui découvrirait quelque chose à cet égard! J’ai perdu, je m’exécuterai ; mais je serais heureux d’imprimer une flétrissure publique sur le front de ces êtres méprisables.

— Tu ne connais donc personne d’honnête autour de toi?..

— Le vicomte... peut-être.

— Peut-être, en effet. Ce pauvre Brugnières qui est mort si malheureusement aurait pu faire sur San Colombano bien de piquantes révélations ; mais je ne veux pas le donner par anticipation une mauvaise opinion de ton unique ami. Nous verrons plus tard. Tout se divulguera. Levieomtemène grand train et l’on ne sait où il prend tout l’argent qu’il dépense.

— Il a des actions industrielles; et je le crois en compte avec Lehmann.

— Le juif y perdra certainement, à moins qu’il ne soutienne San Colombano... par pure affection; mais bref, le vicomte, quelque bien disposé qu’il fût, ne pourrait te rendre le service de se mettre à la poursuite de ce Surrey. Il faut un homme dont on ne se méfie pas et qui te porte un intérêt réel.

— Ma foi, je ne vois que mon maître d’armes.

— Leroux?

— Oui!

— Il ferait parfaitement l’affaire; d’autant plus que je le regarde comme l’incarnation la plus réussie de la probité !

— Je lui en parlerai. Mais trêve à tout cela. San Colombano doit faire partie d’une cavalcade qui pourra fort bien s’arrêter ici dans quelques jours.

La Borghetta poussa une exclamation d’étonnement craintif.

— Et comment cela? dit-elle.

— Cécile veut venir te revoir, et San Colombano est invité à nous accompagner.

Un nuage de tristesse passa sur le front de malienne.

— Tu me feras prévenir et j’aurai soin de n’être pas chez moi ce jour-là. Que fait ta... liancée, maintenant?

— Elle est bien changée.

— Je m’en doutais.

— Je me doute, moi aussi, que c’est un peu le résultat de la conversation que lu as eue avec elle.

— Il faut t’en prendre à Paul-Louis Courrier, mon ami; elle a lu Daphnis et Chloé.

— Oh ! je comprends tout maintenant.

— Ai-je eu tort ?

— Je ne sais, Borghetta. Il est bon de laisser dormir l’innocence, quand elle commence à s’éveiller, c’est une révolution profitable à l’un et nuisible à l’autre.

— Est-ce que tu craindrais déjà que l’amour de cette jeune fille se détournât de toi pour se donner à un autre?

— Je ne l’aimé pas encore.

— Tu espères que tu pourras l’aimer?

— Je le crains.

— Aime-la bien; si l’on n’aime pas celle qu’on épouse, on est toujours malheureux.

Champcarré regarda la jeune femme à qui sa mélancolie était revenue.

— Il y a entre elle et mon amour une image que je ne chasserai pas facilement.

— Tu oublies que l’amour de la sœur peut marcher de front avec l’amour de l’épouse.

— Hélas! fit lejeune hommoavec un accent que la Borghelta ne put interpréter. .

Puis il se leva du canapé.

— Qu’allons-nous faire? dit la Borghetta. Tâchons de ne pas nous ennuyer pour un jour que nous sommes ensemble.

Il y a du soleil et de l’ombre; veux-tu venir faire un tour dans mon jardin?

Champcarré accepta.

Les heures s’écoulèrent avec une délicieuse rapidité pour elle et pour lui. Depuis les jours de son enfance, jamais Mathieu ne s’était trouvé si complètement heureux et tranquille de cette profonde et heureuse tranquillité de la nature qui l’entourait.

Les oiseaux joyeux chantaient en se poursuivant entre les branches, on entendait bourdonner les abeilles et les frelons. Les fleurs d’or et d’argent s’épanouissaient dans les herbes et agitaient leurs petites têtes chargées d’aigrettes multicolores.

Un souffle léger comme une haleine de chérubin èt embaumé comme l’air qui flotte dans la salle aux parfums des sultans de Bagdad errait dans l’atmosphère, entre les tiges du gazon, et agitait doucement les feuilles murmurantes.

Au milieu de ces dômes que forment les rameaux des hêtres et dps tilleuls en se courbant l’un sur l’autre, le soleil apparaissait comme une énorme lampe d’or suspendue par le bon Dieu pour réchaulfer la terre ; et ses rayons en se diffusant formaient autour de la tête des promeneurs une double auréole étincelante.

Ils s’en allaient la main dans la main, devisant des jours passés et formant des projets d’avenir, comme si ce passé n’eût pas été plein de ténèbres, et comme si l’avenir ne se fût pas lui-même chargé des ténèbres de l’heure présente.

Peu à peu tout fut oublié par le jeune homme. Paris ne lui- apparut plus que comme un nuage lointain. L’image de Cécile, celle de Moustache s’envolèrent de son esprit :

— Il fait bon ici, dit-il.

La Borghetta soupirait.

Cependant la nuit vint: la main invisible qui étend sur nos fronts le rideau d’étoiles tira le voile d’ombre sur la face de la terre.

— Partirai-je? dit Champcarré, en s’agenouillant devant l’Italienne.

La Borghetta le releva :

— Embrassez- moi, mon frère; et partez, dit-elle. Vous savez de quoi nous sommes convenus.

— Oui ! oui! Borghelta ! mais ne me permettrez-vous jamais de vous donner un autre nom que celui de sœur?

— Pars, mon ami. N’oublie pas ta fiancée.

11 embrassa l’ancienne actrice au front.

— Je viendrai souvent ! dit-il.

Où Leroux entre en campagne.

Champcarré, que les réticences de la Borghetta avaient mis en éveil, ne crut pas devoir communiquer à San Co-i lombano son projet de poursuites.

Pressé de questions par celui-ci au sujet de sa fugue, il répondit d’une manière évasive, prétexta un grand mal de tête et se retira dans ses appartements en attendant l’heure à laquelle le maître d’armes venait chaque jour.

Le compère Leroux ne se fit pas attendre.

— Vous voilà revenu ? dit-il au jeune homme.

— Oh ! mon absence n’a pas duré longtemps, compère, répondit Mathieu. Asseyez-vous donc !

— Est-ce que nous n’allons pas commencer tout de suite ?

— J'ai, auparavant, un service à vous demander.

— Vous savez, mon cher élève, que je suis entièrement à votre disposition ; il ne s’agit pas au moins de quelque méchante affaire?

— Et quand cela serait? .

Le maître d’armes eut des yeux effarés.

— Diable! diable! murmura-t-il. Sacrebleu! je ne sais pas ; je crois que ma cravate me serre un peu.

— Rassurez- vous, compère; je n’ai aucun duel sur les bras; personne ne m’a insulté et je n’ai insulté personne.

Le professeur d’escrime respira.

— C’est que, voyez-vous, dit-il, je crains toujours pour vous. Car... c’est... que... du reste... Enfin!...

Le jeune homme serra la main du vieillard :

— Vous m’aimez un peu, vous, n’est-ce pas? dcmanda-t-il.

— Oh oui ! fit vivement le maître d’armes, mais ce n’est pas très-désintéressé, cette affection-là; qu’est-ce que l’on dirait de moi si un maladroit vous blessait, vous à qui je donne des soins particuliers? Je passerais pour une vieille perruque, elle moindre de mes confrères aurait le droit de me rire au nez. En général, il ne faut aller sur le terrain que quand on ne peut pas faire autrement, me comprenezvous? D’un autre côté, vous n’êtes pas encore assez fort pour lancer un cartel à la tête du premier venu. Dans un mois ou deux ce sera différent.

— Je suis au moins de la force du général de Vadans, aujourd’hui.

— Il tire comme il y a quarante ans, votre général. — C’était une bonne lame dans son temps; mais, depuis lors, l’escrime a fait des progrès. Puis on abandonne généralement la contre-pointe pour l’espadon, c’est plus élégant et moins dangereux; on se hache à la contre-pointe; les parades n’ont pas de largeur. Enfin, je préfère la pointe, mais ceci nous éloigne singulièrement du service que vous vouliez me demander.

— Voici : il y a quelques jours, je suis allé dans un tripot.

— Malheureux enfant!...

— J’ai joué ; et j’ai perdu quatre cent mille francs.

— Quatre cent mille francs, mon Dieu !

— J’en ai payé cent mille, que j’avais reçus de mon père tout dernièrement. J’ai fait des billets pour les trois cent mille autres.

— Quatre cent mille francs! répéta le maître d’armes...

— Ni plus ni moins. Je payerai. Mais je désirerais savoir s’il y a eu quelque fraude à mon égard.

— Certainement, vous avez été dupé. Mais contre qui jouiez-vous donc?

— Contre un inconnu qui m’a dit depuis s’appeler Georges Surrey.

— Comment, vous jouez avec des gens que vous ne connaissez pas?

— J’étais avec Lehmann et San Colombano qui ont perdu presque autant que moi.

Le maître d’armes cacha dans ses mains sa tête grise et se mit à réfléchir, tout en exprimant la note de diapason de ses réflexions par des murmures sourds qui roulaient dans son gosier et éclataient en épithètes malsonnantes.

— Tas de gueux f brigands ! scélérats! grommelait-il.

— I)e qui parlez-vous donc? lui demanda le jeune homme.

— Je parle des tripotcurs et des tripotiers, des coquins qui ouvrent de pareils établissements pour la ruine des familles; mais voulez-vous écouter le conseil d’un homme qui a beaucoup vécu et qui vous porte le plus profond intérêt?

— J’attends ce conseil, mon cher maître.

— Eh bien! il faudrait pouvoir trouver ce Georges Surrey.

— C’est positivement le service que je voulais vous demander.

— Comment ?

— Je voulais vous prier de m’aider à mettre la main sur cet individu.

— Pardieu ! je vous aiderai avec autant de plaisir et de bonne volonté que s’il s’agissait de mon propre intérêt... Mais, auparavant, il faudrait prendre quelques informations discrètes.

— Auprès de qui ?

— Auprès de ceux qui ont joué avec lui.

— Us n’en savent pas plus que moi. Lehmann et San Colombano ne le connaissent point.

Leroux hocha la tête d’une façon mystérieuse.

LE COMPÈRE LEROOX.

— Vous êtes entouré de toute sorte de pièges, mon ami, dit-ii, vous devriez vous défier de tout le monde, de l’ami qui mange à votre table, de la maîlrese qui couche dans votre lit, de moi, de vous. Vous<êtesdans un monde où chacun vit pour soi, l’œil tourné vers la fortune d’autrui; mais je radote, c’est bien. J’agis comme le maître d’école de la fable faisant un discours à l’enfant qui noie. Il faut s’occuper d’autre chose. Dans quel tripot avez-vous perdu cette somme?

— Rue ***, maison Triel.

— Je connais cela. N’est-ce pas un restaurant à la mode?

— Précisément.

— Eh bien ! allons-v dîner. Nous y découvrirons peutêtre quelque chose.

— Dois-je prendre Moustache en passant?

— Où l’avez- vous donc laissée?

— Chez elle. La pauvre fille doit beaucoup s’ennuyer, il y a quatre jours que je ne suis allé la voir.

— Si elle s’était ennuyée, elle serait venue vous trouver... Vous lui avez donné un mobilier splendide. Vous l’avez couverte de bijoux; elle ne demande pas davantage; quand elle n’aura plus rien, elle vous reviendra. Vous allez vous marier, quittez cette femme, elle est connue dans Paris pour avoir ruiné une dizaine de fils de famille ; ce serait ridicule à vous d’être le onzième.

— Je, suis jeune, mon compère.

— Vous vous corrigerez chaque jour de ce défaut, mais c’est précisément parce que vous êtes jeune que vous pouvez choisir. De toutes les drôlesses à la mode que j’ai connues depuis vingt ans que je fréquente, grâce au passe-partout de ma profession, le monde des élégants et des courtisanes empanachées, je n'ai jamais rencontré qu’un seul honnête homme, le chevalierdeBrugnières,etune seulefemme en qui l’on pût avoir quelque confiance, votre ancienne maîtresse, la Borghetta.

Champcarré poussa un soupir.

Pauvre Borghetta! dit-il.

— J’ai toujours eu pour cette danseuse, reprit le maître d’armes, une certaine estime. Elle me faisait l’effet d’un papillon tombé dans la boue et ne pouvant s’en retirer malgré ses efforts. Je l’ai considérée plutôt comme digne de pitié que de blâme, et bien des femmes du monde, qui passent pour des vertus, n’ont point la virginité de son cœur, si ce n’est de son corps. ^

Mathieu serra une seconde fois la main du maître d’armes.

— Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, lui dit-il, en me parlant ainsi de cette pauvre femme que j’aime comme une sœur! Je vous en remercie, môn vieil ami.

— J’ai exprimé ma pensée franchement à son égard comme à l’égard de Moustache.

— Nous laisserons donc Moustache chez elle?

— Si elle y est ; mais j’en doute.

— - Après tout, mon cœur n’est pas là.

— 11 fait bien de ne pas y être.

Les deux hommes sortirent. Ils rencontrèrent San Colombano qui rentrait.

— Tu as déjà dîné î lui demanda Mathieu.

— Ma foi, oui, répondit le vicomte.

— Moi, je vais me mettre à table... — Si tu veux, nous irons ce soir chez le général. C’est aujourd’hui mardi; il y a réception chez lui.

— Tu sais que je suis toujours à la disposition.

Ils s’éloignèrent.

En passant devant la maison occupée par mademoiselle Moustache, ils entendirent des chants, des éclats de rire, qui partant du premier étage se mêlaient au clapotement d’un piano, et dominaient les bruits de la rue.

— En effet, fit le jeune homme, je crois que Moustache ne s’ennuie pas trop.

Il leva les yeux vers les fenêtres ; mais il les baissa aussitôt. 11 venait d’apercevoir la tête ignoble de Lehmann qui se penchait sur la rue.

Leroux avait suivi la direction des regards de son élève.

— Que vous ai-je dit? murmura- t-il : Elle a choisi un joli cavalier, qu’en pensez-vous ?

— Lehmann est riche, répondit le jeune homme.

Us continuèrent leur chemin, Leroux souriant, Mathieu blessé intérieurement de la conduite de l’ingrate Moustache.

Arrivés au restaurant, ils furent l’objet de l’accueil le plus flatteur de la part de la dame du comptoir.

— Oh ! monsieur de Champcarré, dit-elle au jeune homme, je croyais que vous nous aviez abandonnés. Tout le monde ici ne parle que de vous. Savez-vous que vous avez été le lion de cette quinzaine?

— Madame, fit le jeune homme qui savait à qui il parlait, il ne me manquerait qu’une lionne aussi jolie et aussi aimable que vous, pour me croire à tout jamais le plus heureux des lions.'

La dame trouva que ce compliment d’assez mauvais goût méritait les honneurs de la publicité; aussi le répéta-t-elle à haute voix en l’accompagnant d’un sourire assassin à l’adresse de Champcarré.

— Où ces messieurs veulent-ils dîner? demanda-t-elle ensuite.

— Au.n° 6, fit Champcarré.

Ils allèrent s’installer dans le cabinet où nous avons déjà conduit nos lecteurs.

— Ayez soin de laisser la porte ouverte, dit le maître d’armes à l’un des garçons. Il fait très-chaud aujourd’hui.

Les deux amis dînèrent tranquillement sans toutefois perdre de vue le corridor par où devaient nécessairement passer les habitués qui se rendaient soit au salon, soit à la salle de jeu.

Mais deux heures s’écoulèrent sans que Champcarré eût • reconnu, parmi les allants et les venants, sir Georges Surrey.

— Je crois que nous avons perdu notre temps, dit-il au maître d’armes.

— Si j’étais à votre place, moi, je ferais causer la dame du comptoir. Elle doit savoir quelque chose.

Deux ou trois fois déjà ladite dame était venue au n* G

s’assurer par elle-même que rien ne manquait au service ; le jeune homme n’avait pas oublié de lui lancer chaque fois un compliment et une œillade ; aussi pensa-t-il qu’une invitation de sa part ne serait point refusée. Il crut devoir attendre cependant qu’elle fit une nouvelle appparition.

Quand elle se présenta pour demander à ses hôtes s’ils ne désiraient plus rien, Champcarré lui fit un signe.

Elle s’approcha de lui au point que son oreille touchait presque les lèvres du jeune homme.

— Nous désirerions, lui dit-il, un dessert splendide arrosé par votre meilleur vin, enfin quelque chose de délicieux et de charmant comme vous.

La dame ébaucha une petite moue de modestie.

— Je vais faire disposer tout cela pour le mieux, dit-elle.

— Ce n’est pas tout, ajouta Mathieu ; ce dessert, quelque bien ordonné qu’il fut, serait incomplet s’il se présentait seul. Nous exigeons que, si vous nous le préparez, vous nous aidiez à en constater l’excellence.

, — Oh! par exemple! monsieur! x

— Quoi donc ! ma belle hôtesse ; est-ce qu’une pareille invitation vous déplairait ?

— Je ne sais, monsieur...

— Que diable ! acceptez, madame, fit le maître d’armes. Ma tête grise- rappellera M. de Champcarré dans les bornes du devoir si vos charmesJui donnent l’envie de s’en écarter.

— Enfin, messieurs, puisque vous le voulez, j’accepte; mais à une condition, c’est que Ja porte restera ouverte.

Champcarré fit mine de se trouver blessé.

— Vous voulez, dit-il, m’empêcher même d’embrasser vos joues* roses?

Un sourire s’épanouit sur les lèvres de corail de la dame.

— Oh ! monsieur, dit-elle, vous feriez bien des jalouses.

Champcarré attira à lui la dame qui ne résista pas trop,

cl il l’embrassa sur les deux joues.

Elle se dégagea vivement et battit en retraite vers la porte.

— Je reviendrai tout à l’heure, dit-elle; mais plus de folies.

Le dessert promis arriva bientôt.

Le prête-nom de Triel s’était surpassé.

La dame s’assit gaillardement entre le maître d’armes et son élève, et, tout en faisant les honneurs comme une maîtresse de maison, elle savoura convenablement les délicieuses choses servies par ses soins.

Peu à peu, la conversation devint plus intime; grâce à quelque habile transition, Champcarré parvint à l’amener sur le sujet qui l’occupait plus particulièrement.

— Ma foi, dit-il d’un ton dégagé et comme s’il eût attaché très-peu d’importance à ce qu’il disait, j’avais donné rendez-vous à ce galant homme pour le lendemain et je ne l’ai pas vu.

— M. Surrey fit la dame?

— Oui! ma toute belle, j’espère bien prendre un jour ou l’autre ma revanche avec lui ; c’est, sur mon âme, un fort beau joueur, et ici l’antichambre ne me fait pas peur puisqu’on vous y rencontre.

— Flattèur !

— A vrai dire, mon adorable hôtesse, je vous crains beaucoup plus que le lansquenet. Autour de la table de jeu, je ne risque que de perdre mon argent, ici je risque de perdre mon cœur. Vous connaissez sans doute ces deux vers de Victor Hugo :

Et je craindrais bien plus, comme péril urgent,

La voleuse de cœurs que le voleur d’argent. »

— Oh ! nous autres pauvres femmes, nous volons moins que l’on ne nous vole !

— Je voudrais être avec vous un heureux scélérat! Prenez donc bien garde à vous, car en venant ici je ne me contenterai pas de mettre le siège devant la fortune, j’assiégerai encore votre cœur.

— Ne me parlez plus de cela, ou bien je m’enfuis.

— Bah ! vous ne serez pas aussi cruelle que mon partenaire de l’autre jour.

— 11 ne s’est point enfui, lui !

— Je ne l’ai pas revu?

— Si vous étiez revenu ici vous l’auriez trouvé.

— Bah !

— 11 y est encore maintenant; je vous dis cela à l’oreille; mais n’en abusez pas pour nous abandonner.

Champcarré échangea un coup-d’œil d’intelligenc eavec le maître d’armes.

— Que m’importe après tout, dit-il? A voire santé, ravissante nymphe!... Je vous préfère à tous les lansquenets de ce monde.

i Les trois convives vidèrent leurs verres avec un parfait isochronisme.

Le maître d’armes crut devoir rappeler au jeune homme que les heures s’écoulaient.

— Quelque aimablexpie soit votre société, madame, dit-il, j’ose vous faire observer que nous sommes ici depuis trois heures.

— Comme le temps passe vite auprès dé vous, ma charmante hôtesse! s’écria Champcarré en embrassant pour la vingtième fois au moins sa facile voisine.

Celle-ci se leva.

— J’espère, dit-elle, que vous viendrez nous voir plus souvent.

— Si j’écoutais mon cœur, je ne sortirais point d’ici.

La dame ne savait distinguer au milieu de ce flux de compliments lesquels elle devait le plus admirer. Elle était loin de se douter que Champcarré, appropriant son style à la femme, ne s’était mis en frais que de fadaises de commis de nouveautés cherchant à séduire la soubrette de leur patron.

Elle était enthousiasmée à un tel point qu’elle daigna reconduire ses deux clients jusqu’au seuil.

Dès qu’elle fut rentrée, le maître d’armes dit à son élève.

— Ce Surrey ne peut tarder à sortir, à moins qu’il ne veuille passer la nuit au tripot. Ne perdons point de vue la porte du restaurant. Vous me le désignerez.

Ils s’embusquèrent tous deux sous la porte cochère d’une

maison d’où ils pouvaient, sans être vus, surveiller l’établissement Triel.

Leur faction ne fut pas de longue durée.

— Le voilà! s’écria tout à coup Champcarré.

Le petit homme crasseux que nous avons déjà vu deux fois dans le courant de cette histoire venait en effet de sortir du restaurant. Il était un peu mieux vêtu qu’à l’ordinaire. Un paletot prèsque neuf, mais trop large, enveloppait son torse étroit et ses épaules à angles saillants; son chapeau paraissait avoir été fraîchement retapé. Un col de chemise d’une entière blancheur sortait de sa cravate comme les deux -cornes d’un escargot; ses bottes brillaient; enfin, on aurait pu le prendre pour quelque honnête épicier en retraite, possesseur de quinze à dix-huit cents francs de rentes.

— Il me semble que je connais ce drôle-là, fit le maître d’armes. Je me charge de lui ; rentrez tranquillement chez vous, et ne vous occupez plus de moi. Demain matin, j’irai vous voir.

Les deux hommes se quittèrent.

Champcarré revint lentement à son logis, tandis que Leroux enfonçant son chapeau jusque sur ses yeux, se mettait à la poursuite de sir Georges Surrey.

Georges-Lambert Surrey.

Surrey descendit lentement le boulevard Bonne-Nouvelle, s’engagea dans la rue Saint-Denis, prit obliquement le quai de Gèvres, traversa le pont de la Cité et le Petit-Pont et suivit les tortueuses sinuosités de la rue Saint-Jacques.

— Sacrebleu! grommelait le maître- d’armes ; voilà une fière course que ce drôle-là me fait faire. Il s’arrêtera peutêtre ! Ne nous décourageons point.

Il mit donc ses pas sur ceux du joueur, sans prendre au- «> cune précaution et au risque d’étre remarqué par celui-ci. — Mais Surrey songeait sans doute à son admirable martingale, car durant tout le temps de ce long parcours il ne tourna pas une seule fois la tôte.

Arrivé de l’autre côté du Panthéon, au coin de la rue des Grés, le compère Leroux était tout essoufflé.

Le petit homme marchait toujours sans avoir conscience de cette ombre humaine qu’il traînait après lui.

On passa devant l’église Saint-Jacques du Haut-Pas ; devant le Val-de-Grûce, et Surrey continuait à longer les maisons de l’air d’un homme qui n’a rien de mieux à faire.

— Il ira peut-être jusqu’aux fortilicalions ! — murmurait je professeur d’escrime épouvanté. — N’importe!... je le suivrai.

Cette résolution était bien ancrée dans l’esprit de Leroux, car il vit le petit homme dépasser l’hospice Cochin, l’impasse Longue-Avoine, la rue Méchin et la rue de Biron, puis la barrière d’Arcueil et enfin s’engager dans la rue de la Tombe-Issoire.

Là, les passants étant devenus plus rares, Surrey entendit un pas qui suivait le sien ; il se retourna.

L’aspect du maître d’armes le fit tressaillir ; néanmoins, comme celui-ci feignait de ne pas s’occuper de lui, il pensa n’avoir point été reconnu et prit une allure plus rapide.

Il lui sembla bien que le maître d’armes réglait son pas sur le sien ; mais il n’osa plus se retourner. II prit donc la rue à droite et s’engagea dans un dédale de maisons en ruine et en construction, occupant l’emplacement qui forme de nos jours l’avenue du Capitaine.

Leroux se dissimulant derrière une saillie de ces maisons, vit le petit homme sortir du labyrinthe des bâtisses, retourner sur ses pas et venir frapper à la porte d’une maison d’assez chétive apparence de la rue des Catacombes.

— Bon! fit le maître d’armes, je connais sa tanière, maintenant.

11 tira de sa poche un de ces petits carnets anglais, que l’on vend sur les quais, au prix plus que modeste de quinze centimes, et il écrivit exactement le numéro de cette maison, puis il entra chez un marchand de vins et se fit servir une tasse d’affreux café à peine digne des soi-disant établis- . sements arabes déjà banlieue et des barrières.

' 11 achevait à peine de déguster l’âpre falsification de moka qu’on lui avait servie, que la porte de la maison Surrey se rouvrit et donna de nouveau passage au petit homme.

Il fit quelques pas en avant, inspecta d’un coup d’œil les deux côtés de la rue, puis se dirigea vers l’établissement où se trouvait Leroux.

Celui-ci se dissimula autant qu’il put dans un des angles de la salle, et il attendit l’arrivée de Surrey.

L’ancien professeur de mathématiques tenait à la main un énorme morceau de .pain. Leroux l’entendit demander au marchand de vins une portion de bœuf et une demi-bouteille de vin à quinze.

Puis il vint s’installer à une petite table en sapin, le dos tourné à celle où se trouvaille professeur d’escrime.

Une douzaine d’ouvriers appartenant les uns à l’imprimerie Migne, les autres aux ateliers du chemin de fer d’Orsay, prenaient là leur repas du soir; car il était à peu près sept heures, la course, depuis la maison Triel jusqu’à Montrouge, ayant duré tout au moins une heure et demie.

Surrey ne remarqua donc point ‘Leroux.

Il se mit à manger d’un air d’appétit, échangeant de rares paroles avec un jeune homme dont les longs cheveux noirs, flottant comme ceux des rapins , et le teint blême, indiquaient suffisamment le métier de typographe.

Qu’on nou§ permette hcc sujet une courte digression :

La population ouvrière de Paris, si digne en général, par •son intelligence et scs laborieux instincts, de l’intérêt des gouvernements, se partage en plusieurs classes bien distinctes, qui n’ont de rapports entre elles qu’à l’heure des révolutions.

Celle nui devrait dominer toutes ces classes par la nature de ses travaux, par l’intelligence qu’elle déploie la c asse des typographes, est celle qui donne précisément le plus de regrettables exemples de turbulence et d’immoralité.

Que le compositeur qui fera passer cette page manuscrite,

' mot par mot, sur sa règle de métal, se rappelle qu il existe partout d’honorables exceptions; mais nous n’en maintenons

pas moins noire assertion. ...

Il est triste de voir les jours de banque toute celte bleme population qu’affligent les vieillesses prématurées, se ruer dans les guinguettes où coule le poison sous forme de vin bleu ; où l’absinthe couleur de cadavre s’apprête à tuer le corps et l’âme de ceux qui la boivent.

C’est là que s’engloutissent les économies qui assureraient à l’ouvrier au moins quelques mois d’indépendance tranquille, lorsque l’ouvrage a cessé momentanément; c est là que les mères viennent chercher au milieu de la nuit des fils qui n’ont plus de l’homme que l’immonde ivresse. ^ L’absinthe a tué plus d’intelligences que nos guerres n ont tué d’hommes depuis trente ans, et les typographes font une irès-grande consommation de celte affreuse liqueur. D’où provient cette décadence ?

De la faute d’une éducation trop libérale; de 1 orgueil que celte éducation engendre, orgueil qui se fait désespoir quand il n’est pas assouvi, et qui tend à devenir abrutissement pour ne plus être douloureux.

Puis les typographes gagnent souvent moins, nous devrions dire : ‘toujours moins, que le relieur qui travaille auprès d’eux.

Mais revenons à nos moutons.

Lorsque Surrey eut terminé son repas d anachorète, il se leva, boutonna son paletot et s’apprêta a sortir.

Ses yeux rencontrèrent alors ceux du maître d’armes qui étaient braqués sur lui comme deux canons de pistolet. Leroux vint à sa rencontre.

— 11 me semble, sacrebleu! que je vous ai déjà vu quelque part? s’écria- t-il.

— Il me semble aussi, monsieur, balbutia Surrey, que votre physionomie ne m’est pas tout à fait inconnue.

— Je m’appelle Leroux et je suis maître d’armes.

— Ah ! je me rappelle : je vous ai vu chez M. le vicomte de...

— I)e Brugnières.

— De Brugnières, précisément. Un bien digne vicomte... je veux dire... chevalier... J’aurais du plaisir à le revoir.

— Vous ne le reverrez plus !

— Bah! il s’est donc expatrié?

— Oui ! pour l’autre monde.

— Ah! le pauvre jeune homme est mort. C’est bien dommage ! Quel malh'eur ! J’aurais juré qu’il vivrait cent ans. Au revoir, monsieur Leroux. Tenez ! ce que vous venez de me dire m’a brisé le cœur.

— Hypocrite et menteur, pensa le maître d’armes.

Et à haute voix :

— Sapristi, mon cher monsieur... Comment dois-je vous appeler ?

— Surrey, monsieur Leroux, Surrey !

— Il me semblait qu’autrefois vous aviez un autre nom... Lambert, si j’ai bonne mémoire.

— En effet, monsieur Leroux, mais c’est mon prénom.

Je m’appelle Georges-Lambert Surrey. Mille compliments, monsieur Leroux. \

Le maître d’armes retint le petit homme parle bouton de son habit.

— Yous êtes donc bien pressé, monsieur Surrey ! Sacrebleu! on ne quitte pas ainsi les amis. Voulez-vous accepter une tasse de café?

— Grand merci! Je ne prends jamais que du thé...

Leroux s’avança vers la porte de la boutique.

— Garçon, cria-t-il, deux tasses de thé.

— Mais, mon bon monsieur Leroux, savez-vous... je vous jure...

— Allons ! corbleu ! pas tant de façons. Puisque vous aimez le thé, nous en boirons. Figurez-vous que je m’ennuie

affreusement ici, et si j’étais seul je mourrais au bout d’une heure.

Surrey s’étail assis bon gré, mal gré.

— Vous attendez sans doute quelqu’un, monsieur Leroux?

— demanda-t-il.

Le maître d’armes fit un signe mystérieux :

— Chut, dit-il, il y a du monde ; et vous savez que sur quatre personnes, il se rencontre au moins un espion.

— C’est donc grave? %

— Oh ! très-grave ; mais chut encore une fois! Les murs ont des oreilles, et qui plus est des bouches...

La curiosité de Surrey était excitée.

— Cela ne peut donc se confier? dit- il r

— A vous, mon cher, je ne cacheraisrien : vous êtes une vieille connaissance; mais tonnerre! je vous le répète, il faut mettre ici sa langue dans sa poche.

— Il y a une salle au-dessus.

— Montons-y, alors.

Le petit homme précéda le maître d’armes, dans un vieil escalier tout branlant, tout vermoulu, enfermé dans une cage en sapin, et qui conduisait à une chambre où se trouvaient une large table sur le premier plan, et au fond un lit dépourvu de rideaux.

— Si j’apprends quelque chose d’intéressant, se disait Surrey, j’en ferai mon profit. Il n’y a rien d’aussi bêtement communicatif que ces vieux soldats avec leurs moustaches en croc et leurs grands sabres qui traînent.

Et un sourire éclairait d’un rayon blafard le visage anguleux du chevalier d’industrie.

Dès qu’ils furent assis et qu’un fac-similé de thé leur eut été servi dans deux bols éraillés par un long usage, le maître d’armes se pencha à l’oreille de son compagnon. '

— Vous avez peut-être fréquenté le grand monde depuis . quelque temps? — lui demanda-t-il.

— Très-peu! Comment voulez-vous qu’un pauvre homme comme moi hante l’aristocratie?

— A quel titre la fréquentiez-vous donc autrefois!

— J’avais donné des leçons de mathématiques à presque tous ces jeunes gens qui sont aujourd’hui morts ou retournés dans leurs provinces.

— Il me semblait vous avoir vu quelquefois avec Lehman n.

— Je ne le connais pas, qu’est-ce que ce Lehmann?

— Si vous ne le connaissez pas, à quoi bon vous parler de lui?

Surrey avait réfléchi.

— Après tout, dit-il, j’ai souvent entendu prononcer ce nom-là, et il est possible que je me sois rencontré à mon insu avec celui qui le porte; mais vous savez, on voit tant de monde.

— Oui ! c’est vrai, moi j’ai la mémoire des noms, mais je n’ai pas la mémoire des figures. Tout à l’heure, je me suis bien rappelé votre nom, mais je vous reconnaissais à peine.

— Je n’ai cependant pas changé.

Leroux examina scrupuleusement Surrey comme s’il eût voulu corroborer par l’observation le dire de son compagnon ; mais, en réalité, il profitait de ce moment de silence pour résumer les pensées qu’avait fait naître en lui la situation dans laquelle il avait rencontré Surrey.

— Ce n’est certainement pas, se dit-il, l’allure d’un homme qui a gagné plusieurs centaines de mille francs. Est-ce un avare ? L’avarice ne pourrait Certes pas être poussée à ce point-là. Posséder des capitaux énormes et manger une portion de bœuf, c’est au moins singulier.

Ne sachant à quoi s’en tenir sous ce rapport, il résolut de frapper un coup décisif.

— Si donc, reprit-il, vous aviez fréquenté le monde, vous auriez pu remarquer depuis quelque temps un jeune homme qui mène le plus grand train, un nouveau lion qui éclipse tous sesrivaux par son luxe, sa richesse et son élégance.

— Ah !

— Ce jeune homme a été gravement insulté par un homme d’Etat puissant, et redouté par chacun à ce point de

— Oh ! les puissants! Je suis socialiste, mon cher...

— Moi aussi. Tout le monde est socialiste, c’est-à-dire tout ceux qui n’ont rien et qui voudraient partager avec les autres.

— C’est vrai !

— Or, ce jeune homme a provoqué l’homme d’Etat en

duel. «■

— Diable! un homme d’Etat. Ça doit se battre fort mal.

— Détrompez-vous, mon cher; celui-là tire l’épée aussi bien que moi.

— - Et le jeune homme a choisi l’épée?

— Malheureusement oui ! de sorte que je crains fort l’issue de ce combat.

— Est-ce que le jeune homme ne sait pas les armes?

— Très-peu. Il n’a que quelques mois de salle.

— Diable! Et vous attendez ici les adversaires?

— Oui ! mais ne parlez de cela à personne. C’est une questiôn capitale.

— Je ne sais pas leurs noms.

— L’homme d’État s’appelle ***.

— Don Dieu ! un ministre d’hier, qui peut le redevenir demain...

— Ni plus, ni moins, mon cher. Vous voyez combien l’affaire est sérieuse... -

— Oh ! vous n’avez pas besoin de me recommander le secret. Personne ne bavarde moins que moi. Ah ! si je voulais parler, il y a des hommes haut placés qui tomberaient bien bas ! Mais, bref, vous ne m’avez pas appris le nom du hardi jeune homme qui court ainsi à une mort presque certaine.

Le maître d’armes plongea deux yeux gris et perçants dans les yeux de son compagnon.

— Il se nomme Mathieu de Champcarré, dit-il.

Malgré son empire sur lui-même, Surrey ne put s’empêcher de tressaillir à ce nom.

— Est-ce que vous le connaissez ? fit le maître d’armes.

— Un peu. Je me suis trouvé aveç lui. Mais ça. ne fait

rien. On ne peut appeler cela une connaissance. Aussi, ma foi, qu’il se fasse tuer s’il le veut, je m’en lave les mains.

Le maître d’armes était stupéfait de celte dissimulation parfaite ; cependant il ne laissa rien échapper de cet étonnement.

— Où aura lieu le combat ? — demanda Surrey d’un air tout à fait insignifiant.

— Derrière les murs de la fabrique de noir animal.

‘ — Ah 1 l’endroit est désert ; vous ne risquez pas d’être arquepincés par la rousse.

Ces deux expressions d’argot imprudemment lancées firent un étrange effet sur le maître d’armes.

— Fichtre ! le beau langage ! s’écria-t-il.

— J’ai retenu cela de la bouche des ouvriers qui viennent ici, fit l’ex-professeur en rougissant.

Puis, comme sa tasse de thé était achevée, il se leva de table et descendit l’escalier. Celte fois Leroux ne le retint point. Il avait lancé sa flèche; il attendait qu’elle arrivât au but.

Surrey lui serra la main en lui renouvelant l’assurance de sa discrétion.

— Si j’avais le temps, je resterais avec vous, dit-il, mais les affaires avant tout. J’ai encore une leçon à donner. A propos, à quelle heure aura lieu cette rencontre?

— Demain matin au petit jour.

Le maître d’armes feignit de rentrer chez le marchand de vin, mais, le visage collé à la vitre, il ne perdit pas de vue M. Surrey. .

11 le vit d’abord descendre lentement la rue de la Tombe- Issoirc, puis, dès qu’il se crut hors de la portée des regards du raaUre d’armes, doubler le pas et tourner à gauche comme pour aller à la barrière d’Enfer.

— Oh ! oh ! se disait-il, je vais faire gagner trois cent mille francs d’un seul coup à Lehmann, en lui apprenant cette nouvelle. Il faudrait qu’il fût bien chien pour ne pas me donner un petit bénef.

Leroux s’empressa de solder le marchand de vins et cou-

UE COMPÈRE LEROCX.

rut par une autre route à la barrière d’Eenfer. 11 y arriva comme Surrev débouchait au coin de la gare de Sceaux.

11 appela un cocher endormi sur son siège.

— Vous voyez cet homme-là? lui dit-il.

— Ce petit vieux qui a l’air d’un épicier? fit le cocher.

— • Oui. Eh bien ! examinez où il va, et suivez-le.

— Bon ! montez, mon bourgeois.

Leroux s’installa dans la voiture de place.

A travers les vitres, il aperçut le petit homme qui exécutait la même manœuvre que lui, c’est-à-dire qui s’adressait à un cocher et montait dans un fiacre.

La voiture de Surrey partit la première.

— Faut-il la devancer? demanda le cocher de Leroux.

— Non, répondit le maître d’armes. Seulement ne la perdez pas de vue. Il y a cinq francs de pourboire.

— A pas peur, notre bourgeois.

— Prenez bien vos précautions, cocher, la nuit vient.

— .Je mettrons mes yeux dans ma main, répondit Kautomédon.

Le fouet claqua ; les roues crièrent; le véhicule se mit en marche à une trentaine de pas du premier.

— Enfin, se disait le maître d’armes, peut-être vais-je bientôt découvrir la main qui lient tous les fils de ces toiles d’araignées où les jeunes gens viennent se prendre comme des mouches imprévoyantes. Qui sait ? à la bande des Cartouche et des Mandrin, peut-être d’autres bandes mille fois Plus dangereuses ont-elles succédé. 11 faut que toutes les sociétés aient leurs insectes qui se repaissent à leurs dépens. Les plus terribles sont ceux qui sont insaisissables. Mais les révolutions ont mis une arme entre les mains de la justice. Que les criminels soient grands ou petits, riches ou pauvres, il faut qu’ils comparaissent à sa barre ! Nous verrons bien !...

Puis une autre pensée plus personnelle se mêlait à ces pensées générales. Le maître d’armes se souvenait.

7- N’est-ce point, ajoutait-il en lui-même, la Providence qui m’a jeté sur le chemin de cet enfant afin de me mettre

à même de réparer mes fautes passées. Oh ! je serai absous par ma conscience de toutes mes erreurs d’autrefois si je parviens à déjouer les complots qui se forment autour de sa richesse et de son honneur. Je pourrai relever la tête après vingt ans de pénitence, si cet enfant vient à moi en me disant merci.

Et une larme tombant de scs yeux, depuis si longtemps desséchés, vint rouler sur ses joues.

Honteux vis-à-vis de lui-même de ce tribut payé à la faiblesse de la nature humaine, il essuya ses yeux et mit sa tête à la portière.

La nuit était à peu près venue.

Déjà le gaz flamboyait devant la façade des boutiques, et brisait ses rayons sur la foule bariolée qui encombre en tout temps les trottoirs de la bonne cité de Lutèce.

— Voyez- vous encore ? cria le maître d’armes.

— Mieux que jamais, répondit superbement le cocher.

Les voitures venaient de traverser les ponts. Elles s’engagèrent dans la rue Croix-des-Petits-Champs, puis dans la rue Notre-Uame-des-Victoires ; à l’angle de celle-ci, le cocher de Leroux arrêta ses chevaux.

— Nous y sommes, dit-il.

— Je ne me suis pas trompé, — murmura le maître d’armes, je prévoyais qu’il allait chez Lehmann.

La soirée de M. de Vadaus.

Ce soir-là M. de Vadans recevait, en effet.

Une cloison en sapin, qui séparait la salle à manger d’une autre pièce, avait été supprimée pour donner plus de place aux invités; car, d’après l’avis de son conseil, composé naturellement du sieur Rouillard qui avait seul voix délibé-

rative dans toutes les questions d’intérieur, le général s’était décidé à donner ce qu’on appelle, en style préfectoral, une soirée dansante.

Voici comment le programme avait été réglé :

— La danse ne peut pas composer uniquement les plaisirs de cette fête, dit le général; on se fatigue de cabrioler pendant des heures entières.

— Oui, mon général, répondit Rouillard.

— Tu es donc de mon avis ?

— Parbleu ! c’est bien sûr, mon général.

— Il faut trouver un autre divertissement.

— Oui, mon général.

— Oui, mon général!... Tu ne sais dire que cela, tonnerre! Voyons, que diable! puisque tu vas quelquefois en soirée pour ton compte, tu dois savoir de quoi il retourne ; puis, tu as de l’imagination ; à preuve, ta manière de prendre les rats.

— Oh ! s’il y en avait dans la salle de bal, vous verriez, mon général. Je remplacerais avantageusement z’un peloton

de chats, fût-il commandé par le maréchal Bugeaud, que le bon Dieu lui fasse paix.

— 11 n’est question ni de rats, ni de Bugeaud.

— Non, mon général. Il s’y agit d’un divertissement. Il y aura d’abord de la musique.

— Oui. Je prierai le colonel des cuirassiers de la garde de m’envoyer une dizaine de gagistes.

— Si vous voulez m’en croire , môn général , vous demanderez plutôt des musiciens de la ligne.

— Pourquoi cela ?

— Parce que dans la cavalerie, il n’y a ni tambour, ni grosse caisse, et ces deux musiques font bien mieux danser que les autres. Du reste, ça fait du bruit et ça ramassera les gens au milieu de la rue.

— Mais je ne tiens, pas à ce que le monde s’amasse devant la porte.

Oh! mon général, sauf votre respect, je crois que vous avez tort. C’est bien plus chouette , quand il y a du monde.

— Enfin, c’est peu important. Il faut toujours un orchestre, et nous n’avons pas trouvé autre chose que la danse.

— Ejt les rafraîchissements, mon général!

— lfy en aura.

— Alors, je ne vois plus rien.

— Comment ! sacrebleu! Et ceux qui ne danseront pas ? crois-tu qu’il s’amuseront beaucoup à regarder les autres ou à faire tourner leurs pouces?

— Ma fi ! je ne comprends pas qu’il y eussent des gens qui trouvent du plaisir à cela. Mais on ne peut pas faire l’impossible. Si vous voulez, mon général, je m’habillerai z’en Paillasse, et je leur raconterai des bêtises.

— Ça ne se fait pas dans les soirées ; d’ailleurs, tu auras assez à faire d’un autre côté.

— Marguerite m’aidera. Mais il ne faut pas qu’elle paraisse. Vous me permettez de lui donner des ordres en conséquence.

— Oui ; et pourquoi ?

— Fighrez-vous, nom de nom ! mon général, que je lui fais ce matin l’observation que sa toilette était trop déguenillée pour qu’elle Osasse se présenter dans ce beau monde du bal; savez-vous-, mon général, ce qu’elle m’a répondu?.

— Non.

— Elle m’a traité de muffe, de gros melon. Je riposte; je l’appelle espèce d’andouille, elle me dit vieille bête; je lui dis torchon, elle me dit Autrichien. Sur ce, la patience m’échappe, et si je ne m’étais pas souvenu à temps que, quoique laide, elle fait partie du beau sesque, je lui eus planté, sauf votre respect, le bout de ma botte... entre... les épaules.

— Tu as bien fait de ne pas le lui planter. Mais je ne veux pas non plus qu’elle se montre. Que l’on se moque de moi pour bien des choses, ca m’est égal; mais Marguerite donne trop de prise au ridicule.

— Oui, mon général! aussi je lui interposerai ce que vous venez de me dire. Et si elle renifle subséquemment, je me charge de la moucher.

— Récapitulons : la danse, les rafraîchissements...

— Des entremets de musique, ensuite...

— Tu veux dire des intermèdes ?

— Oui, mon général. Mais ça ne fait rien.

— Ensuite? Plus rien. A moins qu’on ne place une table de jeu.

— Voilà une bonne idée, mon général ! Mais je l’avais déjà dans la tète. J’ai gagné une fois vingt francs chez le sergent Mistoullet, le gardien des Tuileries. Oui, j’avais cette idée-là, positivement !

— C’est donc arrangé!...

— Bâclé, mon général.

L’action avait suivi de près la détermination.* Rouillard s’était multiplié. Remplaçant menuisiers, tapissiers, etc., il avait abattu lui-même la cloison, cloué les draperies, suspendu les lustres, placé les tables, arrangé les caisses de fleurs, établi un amphithéâtre pour l’orchestre.

Le général qui surveillait ne pouvait se lasser d’admirer l’ex-caporal qui, pareil à Samson, déplaçait les portes avec une extrême facilité, enlevait les armoires, et parvenait, en quelques heures, à transformer les appartements du haut en bas.

A six heures et demie, tout était prêt. Les musiciens étaient déjà arrivés; mais, contrairement à l’avis de Rouillard, il n’y avait ni grosse caisse, ni tambour.

Vers huit heures, tous les invités se trouvèrent à peu près réunis.

On ne voyait guère que des officiers supérieurs, en grand uniforme, et accompagnés de leurs femmes, en toilettes tapageusement décolletées.

Cécile chargée des fonctions de maîtresse de maison pour la première fois, les remplissait avec ce tact inné qui est une des qualités les plus précieuses de la femme du monde. Sa timidité naturelle semblait de la modestie; puis elle était si belle, que ses gaucheries mêmes devenaient adorables.

Elle portait un costume extrêmement simple, une robe blanche à pelits volants dont la circonférence indiquait la

présence d’une crinoline réduite aux proportions de l’élégance naturelle, et dont le corsage, peu montant, laissait voir une poitrine de cygne. Ses bras étaient nus. Un bracelet de velours noir entourant le poignet faisait ressortir l’éclatante blancheur de la peau. Sa coiffure se composait uniquement de son épaisse chevelure, tordue en diadème et ornée d’une demi-couronne de lilas blanc. . k

Lorsque Champcarré et le vicomte entrèrent, elle alla audevant d’eux sans manifester la moindre émotion, et se laissa inviter pour la première et la seconde contredanse, pour la première et la seconde walse, pour la première et la seconde polka.

— J’avais déjà promis à ces messieurs, dit-elle en se retournant vers un cercle d’officiers qui papillonnaient autour d’elle.

Chacun d’eux s’empressa de retenir à son tour la fille du général qui promit à tout le monde, au risque de prendre des engagements inexécutables en une seule nuit.

Rouillard, en habit noir et exerçant les fonctions d’huissier, se tenait dans l’entre-bàillement d’une petite porte communiquât de la salle de bal à celle des rafraîchissements.

Il crut le moment venu. Il toussa de manière à attirer l’attention du chef d’orchestre, et, faisant avec sa main le geste de battre la mesure, il donna le signal.

Les pistons éclatèrent, les saxornes grondèrent, les flûtes gémirent, le trombonne grogna, le fifre siffla, l’ophycléide beugla et sur toute cette symphonie turbulente, cuivrée, sonore, grave et stridente, la clarinette promena ses nasillements de chantre en goguette.

On eut dit un orchestre de barrière ; et ce n’en était que „ plus dansant, à notre avis du moins, car nous professons pour le piano un dédain que justifie l’abus toujours croissant de cet instrument de torture.

Les quadrilles offraient l’aspect le plus singulièrement lumineux. L’étincellement des uniformes, tournoyant au feu du lustre avec leurs vives conleurs entrecoupées çà et là par

les Ions sombres des habits noirs des civils , l’éclat des fleurs entrelacées dans la chevelure des femmes, les rayonnements de la lumière sur les robes, que cette lumière moirait et faisait chatoyer, donnaient une idée assez exacte d’une fantaisie pédestre exécutée par une troupe de schciks aux vêtements d’or, et de filles des tribus arabes qui se seraient enveloppées du burnous aux larges plis soulevés parle vent.

Le général, qui ne dansait point, était dans une jubilation à nulle autre pareille.

Il crut devoir verser l’expression de son contentement dans le cœur du fidèle Rouillard.

Il entra donc dans la salle des rafraîchissements où l’excaporal, que son costume d’apparat gênait dans les entournures, s’était mis en bras de chemise et alignait les verres à champagne d’après les principes de l’école régimentaire.

La présence du général vint mettre un terme à une légère discussion qui s’était élevée entre Rouillard et Marguerite.

Marguerite prétendait que les verres devaient être retournés; et Rouillard prétendait le contraire.

— Quand la coupe est en l’air, la poussière entre dedans, disait la cuisinière.

— Vous n’y connaissez rien, disait Rouillard, on ne retourne les verres que dans les gargottes pour que les araignées du plafond ne tombent pas dedans. Ici je vous observe qu’il n’y a’pas d’araignées. Consécutivement , obtempérez ù ma réquisition.

A la vue du général, Marguerite n’osa plus contredire le favori. Elle se tint immobile et muette dans un angle de la chambre.

— Eh bien ! qu’en dis-tu Rouillard ? fit le vieillard.

— Je dis que c’est superbe, mon général.

— Hein ! c’est une excellente idée que nous avons eue. Cécile à l’air de s’amuser beaucoup, et je n’aijjamais vu coup d’oeil plus imposant, même aux bals de l’Hôtel-de-VilIe.

— Vous avez raison, mon général! C’est du propre, l’Hôtel-de-Ville! on ne peut pas s’y remuer. Les gens qui

ont des cors aux pieds n’y vont jamais. La dernière fois que j’y suis été z’avec vous, ça ma bien embêté, sauf votre respect.

— Vois-tu, comme le lustre fait un bel effet?

— Oh ! un effet a’ épatant.

Marguerite s’avança sournoisement pour jeter un coup d’œil dans le bal.

— On va vous voir, la vieille, fit gravement l’ex-caporal.

— Eh bien après? murmura la cusinière.

— Oui ! ça ferait z’une belle affaire. Un beau trognon de radis à jeter au milieu d’un bouquet.

— Allons, allons! Rouillard, laisse-la regarder, fit le général.

. — Je lui permets, à cause de vous, mon général ; mais faut pas qu’elle se montre.

— Attrape ça ! grommela Marguerite, en faisant un geste goguenard à l’ex-caporal.

— N’approchez pas si près, la vieille. On va voir le bout de votre horrible nez, fit Rouillard.

Et se retournant vers M. de Vadans :

— Il y a quatre ou cinq vieux qui jouent dans l’autre chambre, dit-il. Nous avons bien fait de mettre une table.

— C’est évident. Remarques-tu combien Cécile est jolie?

— Je crois bien. C’est votre portrait tout craché, mon général.

— Peste 1 Alors tu ne la flattes pas, mon ami.

— Oh ! mon général, à son âge vous étiez un très-bel homme. Je ne vous ai pas vu ; mais vous avez des restes qui sont bien conservés.

Le général passa sa main droite sur son visage tanné et ridé, et fit faire un croc à ses moustaches blanches.

— Tu crois donc, dit-il d’un ton qui annonçait sa satisfaction intérieure, que je suis encore présentable?

— Parbleu ! à votre place, moi, mon général, je voudrais pincer un rigodon avec cette superbe dame qui se repose là-bas.

T/E COMPÈRE LEROtX.

Le général suivit de l’œil le doigt de Rouillard et regarda dans la direction qu’il indiquait.

— C’est la femme du lieutenant-colonel des cuirassiers dit-il.

— Nom de nom! fit Rouillard, elle aurait z’été bonne, pour être tambour-major elle a au moins trois pouces de plus que son mari !

Comme on a dû le voir, le digne caporal faisait exclusivement consister la beauté de la femme dans le plus grand développement, soit en hauteur, soit en largeur, de ses proportions physiques.

Son opinion variait à cet égard seulement pour Cécile. Encore supposait-il qu’avec l’ûge elle grandirait et grossirait.

Le général, convaincu par les affirmations de Rouillard, alla donc engager la dite dame pour la première contredanse.'

Celle-ci accepta, non sans empressement.

Pendant cette scène, Raphaël valsait avec Cécile.

Le vicomte s’était rendu compte immédiatement du parti qu’il pouvait tirer de la nouvelle connaissance que Champcarré lui avait ménagée.

— Si je pouvais me faire aimer, s’était-il dit, de cette jeune fille dont le cœur n’a point encore battu, cela deviendrait le salut pour moi. M. de Vadans donnerait à Cécile une bonne dot. — Grâce aux grandes relations du général, son gendre serait bientôt pourvu d’une sinécure lucrative qui lui permettrait de faire encore quelque figure dans le monde. Puis, s’il fallait un peu travailler, je le ferais. — Voilà vingt-cinq ans que je me repose d’être né; et il n’y a rien de tel que les paresseux quand ils se mettent à la besogne. Bah! coupons l’herbe sous les pieds de Champcarré , si nous le pouvons. — Ce sera ma dernière bassesse, ensuite j’entrerai dans la vie réelle, sérieuse, grave; et bonjour aux folies et aux erreurs de la jeunesse !

San Colombano faisait un raisonnement d’égoïste, mais que l’on s’adresse malheureusement trop souvent -dans le siècle où nous sommes.

Peu lui importait de ne pas aimer Cécile ! Ce mariage,

pour lui, n’était qu’une spéculation qu’il croyait bonne. Le reste lui semblait indifférent.

Il s’était donc mis sous les armes pour cette soirée.

Ses cheveux soyeux partagés sur le haut du front par une raie d’une régularité toute artistique brillaient comme l’aile d’un corbeau, son costume sortait des ateliers du tailleur à la mode et faisait ressortir, comme on disait du temps 'de M. Salvandy, (il y a cinq mille ans!), les grâces et les avantages de sa personne.

Il résolut de ne pas laisser perdre le temps de la valse.

Pendant qu’on se mettait en place, il alla prendre la jeune fille que son cousin venait de quitter et il fit avec elle le tour du salon tandis que Champcarré, qui aimait passionnément la valse, engageait une autre danseuse.

— Vous n’êtes point fatiguée, mademoiselle? lui demanda-t-il.

— Oh ! monsieur... pas encore. Je commence. Puis c’est une sorte de leçon que je reçois de toutes ces gracieuses et charmantes femmes qui ont bien voulu répondre à notre invitation.

— Une leçon, mademoiselle! mais vous dansez à ravir. Je ne devrais pas môme me servir du mot danser, car vous semblez, comme la Camille de Virgile, ne pas toucher le sol du bout de votre pied d’enfant. Vous êtes toute énergie et toute grâce.

— Oh! monsieur, celle flatterie est trop exagérée pour que je la croie sincère.... — murmura la jeune fille en riant.

— Je ne suis pas sincère, c’est vrai, mademoiselle; car j’aurais dû vous dire que non-seulement vous dansez mieux que toutes ces dames; mais encore qu’avec volre.simple parure vous les éclipsez toutes en distinction et en beauté.

Cécile baissa les yeux et ne répondit que par un léger haussement d’épaules.

— Qui donc pourrait ici se poser comme votre rivale, mademoiselle? continua-t-il; certes ce n’est point cette magnifique et forte personne là-bas, qui a des allures de centgarde déguisé en femme.

Et il désignait de l’œil la danseuse géante qui faisait à un si haut point l’admiration de Rouillard.

Cécile regarda machinalement et ne put s’empêcher de sourire.

— Ce n’est pas non plus cette dame qui danse avec un capitaine des guides ; oi\ dirait une épée dans un gaine de mousseline... ni celle qui va danser avec Champcarré toutù l’heure.

— C’est une jolie brune, répliqua Cécile.

— Je dis oui, mademoiselle, pour être de votre avis. Mais je suis persuadé qu’elle paraîtrait belle surtout au Monomotapa dans un quadrille de Cafres.

La jeune tille mit son éventail devant son visage pour comprimer son irrésistible hilarité.

— Résignez-vous donc, — continua le vicomte d’une voix basse et qu’il s’efforçait de rendre sympathique, — résignezvous donc, mademoiselle, à regarder le diadème de vos cheveux comme celui de votre royauté. Après tout, être reine comme vous l’êtes, n’implique pas une grande somme de charges et de travaux. Vous n’avez qu’à recevoir les muettes pétitions qui n’arrivent à vous qu’en soupirs étouffés. Si vous répondez par un sourire , le plus exigeant se trouve heureux. Belle et charmante royauté que celle-là !...

Cécile baissait la tête de plus en plus. Une rougeur bru- ' lante montait à son front.

— Oh ! continua San Colombano, qu’il sera heureux, celui qui pourra la partager un jour avec vous cette royauté; celui à qui vous aurez donné votre cœur d’ange et de reine!

Je voudrais être cet homme et mourir le lendemain.

Ce langage passionné avait ému la jeune fille outre mesure. Elle sentait que son trouble allait être remarqué; aussi bénit-elle du fond du cœur le chef d’orchestre qui venait de jouer les premières mesures du prélude de la valse.

San Colombano souriait et s’applaudissait en lui-même, comme le serpent diabolique lorsqu’il eut remarqué dans le Paradis terrestre l’attention trop bienveillante que notre mère Eve accordait à ses paroles.

Quand la valse fut finie, Cécile en regagnant sa place laissa tomber involontairement son mouchoir.

Le vicomte le ramassa, et, sans que personne s’en aperçut, il l’appuya contre ses lèvres. — Nous disons personne, excepté cependant Cécile, qui étendit la main pour ressaisir ce mouchoir et qui devint rouge comme une grenade en fleurs,

— Merci ! monsieur le vicomte murmura-t-elle d’une voix à peine distincte.

Le reste de la soirée se passa sans incident.

Mentionnons toutefois qu’après sa contre-danse , le général se sentit ravi de s’en être si bien tiré.

Il revint à Rouillard pour connaître l’opinion de l’ex-caporal.

Celui-ci ne lui laissa pas le temps de lui adresser une question.

— Oh ! mon général !... s’écria-t-il, au risque d’être entendu par quelques-uns des invités, — vous êtes le roi du bal ! Jamais je n’aurais cru que vous dansiez comme cela. Hein ! je ne sais pas comment les autres trouvent le bouillon !...

Ce suffrage enchanta M. de Vadans, qui fit une pirouette toute juvénile en se disant :

— Je rajeunis !...

L’oncle et le neveu.

Champcarré avait remarqué les œillades que durant le reste de la soirée San Colombano décochait à chaque seconde à l’adresse de Cécile.

En quittant le bal, vers cinq heures du matin, il crut devoir sonder à cet égard son perfide ami.

— Comment as-tu trouvé la fille de M. de Vadans? lui demanda-t-il.

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