I.E COMPÈKE LEROUX
— Ah ! il est beau joueur. Je lui en fais mon compliment. Si je joue encore ce sera conlre lui ; mais je ne jouerai plus qu’un louis à la fois... Je suis allé beaucoup trop vite ce soir.
— Tudieu 1 pensa le vicomte, voilà un lier garçon. La perte ne l’a point démonté du tout. Je ne sais pourquoi il me rappelle ce pauvre chevalier de Bruguières.
Les trois hommes sortirent de la maison, et montèrent dans le coupé du juif. Nous disons montèrent, bien que Champcarré, dont le pied devenait de plus en plus incertain, eût été obligé de se faire aider par le domestique de Lchmann.
Pendant le trajet, qui d’ailleurs se fit en moins de dix minutes, pas une parole ne fut échangée entre les trois hommes. .
San Celombano et le juif cherchaient à se regarder dans . le blanc des yeux. Quant à Champcarré, le front appuyé contre le châssis de la vitre, il aspirait l’air frais de la nuit et fredonnait à la façon des ivrognes une chanson entre ses dents.
La rapidité de la course, l’air vif qui fouettait le visage du jeune homme, loin d’atténuer les effets de son ébriété les augmentèrent à un tel point qu’il fallut le transporter dans son lit sans qu’il eût conscience de celte opération.
Disons que Moustache se garda bien de l’éveiller et revenons au vicomte et à Lehmann.
Lorsque Mathieu eut été bien et dûment étendu sur sa couche, le juif suivit San Colombano dans ses appartements.
— Est-ce que vous avez l’intention de vous coucher tout de suite ? — lui demanda-t-il.
— Non, répondit le vicomte, et pourquoi donc ?
— Parce que nous retournerions cité Bergère.
— Pourquoi encore?
— Vous ne comprenez donc plus rien, mon cher?
— Je n’ai jamais pu deviner le moindre rébus.
— Il n’est pas question de rébus ici, Triel a six cent mille francs à moi en billets de banque.
— Je comprends maintenant. Vous ne vous fiez pas du
tout à votre homme... de paille... comme on appelle cela, je crois.
— Ah ! mon bon ! une pareille somme est une grande tentation pour les gens à passions dispendieuses.
— Est-ce que vous ne tenez pas Triel dans vos tilets comme vous me tenez moi-môme ; comme vous tiendrez bientôt Champcarré? Vous êtes à vous seul un pouvoir plus dangereux que l’ordre des Jésuites tout entier. Triel ne ferait point un pas malgré vous sans tomber aux galères : moi je n’en ferai pas un sans tomber de misères en... Clichy.
— Vous n’osez pas, je suppose, vous assimiler à Triel ?
— Pourquoi donc ?
— Triel est un homme vulgaire, taré, repris de justice. Vous êtes un jeune homme honnête...
— Honnête... jusqu’à un certain point. J’ai été complice volontaire de bien des infamies.
— Voulez-vous que je vous parle franchement, vicomte ?
— Oh ! ça m’est égal. Quand nous sommes seuls, j’accepterais de vous des étrivières même. Seulement, permettez-moi de vous dire que je me classe naturellement dans la catégorie de Triel. Je suis, pour reprendre mon ancienne comparaison, un chien d’arrêt un peu... léché. Triel est du genre des chiens de bouchers... Race canine, mon cher Lehmann, race canine!...
— Soit. Eh bien, vous ai-je refusé quelque chose? Vous continuez votre train de vie comme autrefois. Vous avez maîtresses, chevaux, voitures. Vous avez de l’argent et des laquais ; que faut-il donc que je fasse ?
— Rien, mon cher; je ne vous demande rien au-delà. Seulement, il est malheureux pour moi d’être dans pareille situation, et surtout de m’y plaire.
— C’est la preuve d’un bon caractère.
— Vous vous servez du mot bon et vous pensez' le mot lâche. Oui ! je suis lâche en effet; et je sais que je suis lâche ; mais je me suis jeté dans un bourbier jusqu’au cou ; comme je ne peuxm’en retirer, je cherche à m’accommoder le mieux possible dans cette position.
' LE COM P EUE LEROUX
— Et vous faites bien. Jouir est tout. Je n’évalue pas à zéro le reste de la vie.
— Allons, marchez, mon cher, je vais vous suivre et me faire l'espion du sieur Triel... pour vous être agréable.
Trois complices.
Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Raphaël se trouvait maison Lehmann, au coin de la rue Joquelet, dans le somptueux cabinet de travail de l’Israëlite.
Lehmann était rayonnant.
— Comprenez-vous, dit-il, que Triel ait eu la naïveté de nous attendre en jouant, pour son compte, cent sous au lansquenet?
— C’est un coquin qui a son honnêteté comme un autre, fit le vicomte.
— A sa place, je sais bien ce que j’aurais fait.
— Bah !
— M. Lehmann ne m’aurait certainement pas retrouvé de sitôt.
— Voyons ! Triel n’est pas tout à fait un imbécile ; s’il avait cru la chose possible, pensez-vous qu’il n’eût pas agi?... mais il sait que vous ne négligez, mon cher Lehmann, aucune précaution.
Le millionnaire regarda San Colotnbano d’un air étonné :
— Qu’entendez-vous par là? lui demanda-t-il.
— Pardieu ! Triel sait parfaitement que tout le personnel de sa maison est à vos ordres et qu’on ne l’eût pas laissé sortir...
— Ah!
— En sortant, je vous ai vu faire un signe à l’un des valets; j’ai compris.
Lehmann se mit à rire d’un rire qui parut un peu forcé.
— Ah ! çà, mon cher, vous exagérez de beaucoup ma puissance, reprit-il. A vous entendre, on croirait que j’ai des créatures comme un ministre et une police comme le préfet.
— En fait de police, je conteste votre comparaison. La police qui est sous vos ordres vaut mieux que celle de la rue de Jérusalem, et elle vous est très-dévouée.
— Et pour cause, n’est-ce pas ?
— Oui.
On venait de sonnera la porte.
Un domestique se présenta il l’entrée du cabinet de travail. ,
— L’homme d’affaires de monsieur, — le baron Triel; — dit-il avec la gravité d’un audiencier.
— C’est bien, fit le juif; dites-lui' que je termine une lettre, qu’il attende cinq minutes dans l’antichambre !
Dès que le domestique fut sorti, Lehmann se retourna vers le vicomte et lui frappa sur l’épaule.
— Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit hier? lui demanda-t-il.
— Ma foi non, répondit San Colombano. A quel propos ? •
— A propos des fonctions... que vous remplissez vis-àvis de moi.
— Ah ! oui, je parlais, je crois, des variétés de la race canine.
— Précisément. Eh bien ! vous allez voir comment je reçois le chien de boucher? Ensuite, vous me direz si je ne vous traite pas véritablement en ami, en ami intime, en
frère.
Voyez-vous, continua le juif, vous ne feriez plus rien pour moi, que je ne pourrais me passer de vous. Je vous aime infiniment. Si j’ai encore quelques succès dans le monde, c’est à vous que je les dois ; vous m’inspirez l’élégance. Votre distinction aristocratique déteint sur mon prosaïsme roturier. Sans que vous vous en soyez aperçu, j’ai longuement et profondément étudié vos manières, vos airs, votre
ElO LE COMPÈRE LEROUX.
langage. Je passe pour le lion de la finance, et c’est à vous que je dois cette réputation.
— Vous avez donc toutes les ambitions?
— J’ai du moins celle de briller.
— Et celle d’amasser beaucoup d’argent par tous les moyens possibles. ,
— Ah ! si vous saviez pourquoi je spécule ainsi, au risque de perdre non-seulement ma fortune, mais encore un jour ma liberté... vous seriez bien surpris. .
— Je ne me surprends de rien, monsieur Lelimann.
— Bah! mais peu importe... Sachez seulement que je n’entasse ni parce que je suis avare, ni parce que je suisambitieux, ni parce que je veux avoir beaucoup à dépenser pour le plaisir.
— Alors je ne comprendsrien à votre... dangereuse manie!
— Ah! mon cher! avez- vous ressenti quelquefois la jouissance que l’on éprouve à se venger ?
— Non! on se venge généralement parjmour-propre, et * je vous avoue que je n’ai pas plus d’amour-propre que d’amour.
— Je vous plains, ou plutôt je vous envie. Imaginez-vous qu’il y a trente ans... j’étais jeune alors.
— Voilà ce qui m’étonne le plus, mon cher Lehmann ; pardon de vous interrompre. J’ai cru jusqu’à présent que les hommes comme vous naissaient à quarante ans. Mais continuez, je vous prie.
— Quelle que soit votre opinion à ce^ égard, je vous le répète, j’étais jeune. J’avais vingt ans, de strictes principes d’honnêteté, et l’espérance de faire tout doucement mon petit chemin, pour arriver à posséder à ma retraite une douzaine de cents francs de rentes.
— Vous n’étiez pas ambitieux alors.
— Non! l’ambition est même contraire à ma nature; mais, bref, je vins à Paris avec une lettre de recommandation d’un banquier juif de Nancy pour un banquier célèbre de la capitale ; et avec quatre cents francs dans ma bourse.
— Vous débutiez comme beaucoup d’autres finissent. Quatre cents francs ! on donne plus que cela à son valet de chambre quand il vous a procuré une bonne fortune...
— Je n’avais absolument que cette somme minime, plus l’amour du travail et une grande soumission à mes supérieurs. J’entrai donc chez ce banquier, d’abord comme employé aux recettes, puis en qualité de commis aux écritures. Dans ce dernier métier je ne tardai pas à regretter l’autre. Une averse de reproches me tombait sur le dos à chaque instant, puis du travail jusqu’au cou. Après ma besogne du bureau, j’étais obligé de tenir les comptes de cuisine de ma patronne; car si l’usage n’est pas changé dans cette richissime maison, on écrit jusqu’à cinq centimes d’échalottes * achetées à la halle.
— Je crois connaître cette maison ; passons.
— Cependant, comme mes appointements me permettaient de faire .quelques économies, je me résignais... Plus on m’injuriait, plus je restais impassible. J’amassais silencieusement sou par sou, jusqu’au moment où il devait m’être possible de monter un petit commerce.
— C’est toujours ainsi que les grandes fortunes commencent.
— Mais si je n’éclatais pas, ma colère se déposait goutte par goutte au fond de mon cœur et s’y cristallisait si bien, qu’à la longue je ne pouvais plus entendre un mot de ma patronne et de mon patron sans y trouver une allusion blessante ; et je murmurais au fond de moi-même mon détendu Carthago , sans que la moindre récrimination arrivât jusqu’à mes lèvres. Un jour, je commis une erreur de peu d’importance. Il était question de cinq ou six francs que j’avais oublié de passer aux profits et perles.
« Mon patron vint à moi furieux :
« — Vous n’en ferez donc pas d’autres, imbécile, me ditil. Désormais vous ne faites plus partie de mes bureaux. Le laveur de vaisselle a quitté mes cuisines, si vous voulez prendre sa place je vous la donne, vous n’êtès bon' qu’à cela !...