H T.E COMPÈRE LEROUX
Cette interrogation à brûle-pourpoint mit le vicomte sur ses gardes.
— Très-bien, mon cher, très-bien, répondit-il. Elle était vêtue avec beaucoup de simplicité et de goût. C’était la mieux du bal, comme disent les héros de Paul de Kock.r-»-:
— Je suis de ton avis. Elle attirait tous les regards*' je me suis même aperçu qu’elle attirait les tiens, ceux de l’homme blasé par excellence, ce qui n’est pas pour elle un petit honneur.
— Blasé ! moi. Tu me connais mal. Je suis passionnément épris de toutes les beautés, et Cécile est une beauté réelle, incontestable.
— Ah!
— Que ccfci cependant ne te rende pas jaloux. Je n’aime pas Cécile.
— Alors comment et pourquoi te passionnes-tu ?
— Je me passionne comme l’artiste pour une belle statue. Mais je n’ai rien de commun avec Pygmalion. J’ai été tant de fois trompé par de séduisants dehors, que je ne cherche plus à animer les marbres. — Je préfère les sculptures et les peintures à la réalité, car l’art ne ment point ! — Dans la tête d’une madone de Raphaël je sais qu’il n’existe ni pensée étrangère à celle qui se reflète sur le visage, ni case pour recevoir d’autres impressions que celles que le peintre interpréta sur sa toile.
— Ceci, je le répète, est le fait d’un homme blasé.
— Je le nie. D’abord il n’v a pas d’homme véritablement et entièrement blasé... — Ceux qui se donnent ce titre sont des idiots qui ont obtenu tout au plus les faveurs de quelques figurantes™ de quelques pécheresses de Mabille ou de Valentino !... Si l’on, pouvait être blasé, on n’éprouverait aucun sentiment pour la statue pas plus que pour la femme. On aurait un profond dédain de tout, et l’on se brûlerait immédiatement la cervelle.
— Je dois donc te considérer simplement comme un homme prudent.
— C’est le mot.-*— L’expérience m’a appris'à me défier;
LC COMPÈRE LEROI' X. 213
je me défie. Quand je sens que mon cœur est sur le point de battre, je le prends à deux mains et je lui dis ; tais-tvi ! — Avec de la volonté, on parvient toujours à faire de ce viscère à peu près ce que l’on veut.
— Tues bien heureux d’avoir cette force-là, Raphaël.
— Est-ce qu’elle te manquerait?
— Absolument.
— Alors, c’est que lu manques d’énergie. — Supposons que tu éprouves pour une femme quelconque... Cécile, par exemple, un amour violent.
— La supposition est inadmissible. Je trouve Cécile charmante et bonne.., J’ai pour elle une affection sincère; mais je ne l’aime pas... comme j’ai aimé la Borghetta, par exemple.
— Allons, tu ne veux pas m’écouter. Que diable! on peut toujours formuler des hypothèses : supposons donc que lu aimes Cécile et que Cécile ne t’aime pas, que ferais-tu?
— Ma foi ! je n’en sais rien. Je chercherais à l’oublier.
— Et si tu n’en venais point à bout?
— Diable! je me révolterais. Voilà mon caractère. Je ne suis nullement fort, mais j’ai toujours cru qu’un amour pur et dévoué méritait quelque retour; et dans ce cas je présume que mon amour se changerait en haine.
Champcarré prononça ces paroles avec tant d’apparente conviction, que'Raphaël tressaillit.
— Voilà, répliqua-t-il, un côté de ton caractère que tu ne m’avais pas encore découvert, mon bon ami.
— II me semble cependant que ce que je viens de le dire est bien naturel. Le meilleur vin s’aigrit quand on le remue. Mais foin de tout cela. Malgré l’époque assez prochaine de mon mariage, ce n’est pas l’amour qui me préoccupe en ce moment :
— Bah! qu’est-ce donc?
— J’ai bien d’autres soucis en tête. Je dois trois cent soixante mille francs et plus, la date de l’échéance approche, et je ne sais comment faire pour les trouver.
— . C’est une somme! mais aussitôt marié tu toucheras une dot.
— Il me répugne d’inscrire ce chiffre à mon passif conjugal. Je voudrais pouvoir payer.
— Il faut spéculer, alors.
— Comment et avec quoi?
— Avec ton nom, pardieu. Crois-tu que Triel, le grand capitaliste, te refuserait pour quatre cent mille francs d’actions de ses soufrières de l’Hymalaya ou de ses mines de mercure du Sénégal ?
— Qu’est-ce que je ferais de ces actions?
— Tu les vendrais au bout de quelque temps avec un bénéfice énorme, car la hausse promet de ne pas s’arrêter.
— Combien reste-t-il encore d’actions?
— Je ne sais. Mais si tu en prenais quinze cents à cinq cents francs, Triel te les vendrait au pair; et elles sont déjà à six cent cinquante. Tu aurais immédiatement sur ces quinze cents actions un bénéfice de deux cent cinquante mille francs.
— Alors, je ne vois guère pourquoi tu n’en prends pas toi-même?
— J’ai pris tout ce que j’ai pu, ma fortune entière est là maintenant. Mais comme Triel ne s’aventure pas pour des sommes aussi fortes et qu’il sait que je n’ai aucune propriété foncière, il ne veut plus me donner d’actions. Si tu voulais répondre pour moi, je me chargerais de te gagner en quatre ou cinq jours la somme dont tu as besoin.
— Je n’ai aucune raison pour ne pas agir en mon nom. Mais il me faudrait à moi-même une caution !
— Je ne crois pas. En signant un acte par lequel tu reconnais souscrire pour quinze cents actions, tu te lies suffisamment vis-à-vis de la compagnie.
— Je ne veux pas m’engager dans une spéculation aussi forte, avant de m’être assuré qu’elle offre des chances de réussite.
— C’est facile à constater.
— De quelle façon ?
— 11 nie reste en portefeuille cinquante actions. Je te les cède à condition que tu m’en rendras cinquante des tiennes lorsque tu te seras assuré de leur valeur.
— Je n’ai qu’à les vendre?
— Oui!
— Est-ce coté à la Bourse?
— Certainement. Mais, si tu veux, lu n’as qu’à te présenter chez Lehmann avec tes actions, il te les paiera argent comptant.
— Encore ce juif! mais il fait donc tous les commerces?
— Dans ce cas, il n’est que secrétaire du conseil d’administration de la compagnie Tricl.
— Mais enfin, m’expliqueras-tu ce que c’est que ce personnage dont j’entends continuellement parler et que personne ne connaît?
— Je ne le connais pas plus que toi. Seulement, je sais qu’il réside Maintenant à New-York où il est à la tête d’une banque formidable, supérieure à celle des frères Rotschild et à toutes les banques du monde.
— Et qui est-ce qui le représente à Paris?
— Le ministre plénipotentiaire des Etats-Unis. Ce fonctionnaire a délégué ses pouvoirs à Lehmann.
— C’est bien! tu me donneras tes actions et nous verrons. •
La voiture qui emportait les deux amis roulait avec rapidité au milieu des rues où le travail et le bruit commençaient à circuler. Elle arriva bientôt rue de Grammont.
Sur le seuil de la porte cochère se tenait un homme enveloppé dans un manteau et que Champcarré et Raphaël prirent d’abord pour un sergent de ville en faction.
Mais en s’approchant, le vicomte et Mathieu reconnurent le maître d’armes.
— Que diable faites- vous là? demanda le vicomte en descendant du véhicule.
— J’attends mon élève, répondit gravement Leroux.
— A celte heure ?
LS COMPÈRE LEROUX
— Et, pourquoi pas ? répliqua le maître d’armes.
Champcarré comprit que le compère Leroux avait fait
quelque découverte. Il feignit de lui avoir donné rendezvous et lui demanda :
— Je vous ai fait attendre, n’est- ce pas ?
— C’est vrai. Mais je savais que vous reviendriez. Vos chevaux ne sont pas fatigués ?
— Non 1 nous pouvons partir à l’instant.
San Colombano regardait cette scène sans rien y comprendre.
— Et tu ne m’as rien dit de cela ! murmura-t-il. Je ne t’aurais pas retenu si longtemps au bal.
— Oh I mon cher. Je sais l’intérêt que lu nie portes. Aussi j’ai craint que tu ne laissasses échapper un mot.
— Il s’agit donc d’un duel ?
Champcarré échangea un coup-d’œil avec le maître d’armes.
Celui-ci s’approcha du vicomte :
— En effet, dit-il, il s’agit d’un duel. Mais veuillez être discret, vous savez les peines qu’encourent les duellistes. Si Champcarré ne vous a point parlé de ceci , c’est moi seul qui en suis cause.
— Ah ! Et à quelle heure ? En quel lieu ?
— A sept heures. Derrière la fabrique de noir animal de Montrouge.
— L’adversaire ?
Leroux se pencha à l’oreille de San Colombano et lui dit le nom qu’il avait confié à Surrev.
Le vicomte tressaillit.
— Veille sur toi, mon cher! dit-il à Champcarré.
— Si vous voulez nous accompagner, vicomte ? fit le maître d’armes.
— Moi ! s’écria Raphaël. — Oh ! s’il s’agissait de me battre pour ce cher Mathieu, j’irais bien volontiers; mais assister comme simple spectateur, jamais !
Et il tendit la main à Châmpcarré, que cette marque d’affection avait ému.
— Puisque tu ne veux pas venir, dit-il, fais-moi une promesse ?
— Laquelle ?
— Celle de t’installer chez moi jusqu’à mon retour.
— Je te le promets.
— Si l’on me demande, tu diras que je suis au lit et qu’on ne peut me voir. Tu pourras même ajouter que je suis gravement indisposé.
— C’est entendu.
Les deux jeunes gens seserrèrent encore une fois la main et Champcarré remonta dans la voiture avec le maître d’armes.
Celui-ci passa sa tète par la portière et après avoir constaté que le vicomte était rentré dans l’hôtel, il s’adressa au cocher de Mathieu :
— Rue Neuve-Saint-Auguslin, dit-il, chez moi.
— Ah çà ! fit le jeune homme, dès que le véhicule eût recommencé à rouler, voulez-vous m’expliquer la mystification que nous venons de faire subir à ce pauvre vicomte qui parait si penaud ?
La figure du maitre d’armes était devenue très-sérieuse.
— Écoutez-moi, murmura-t-il. Il est temps que je vous révèle une chose que vous ignorez. En vous disant, hier, je crois, que je vous portais un intérêt profond, je ne vous ai point trompé. Ce n’est pas seulement de l’intérêt, c’est une affection sans bornes; et j’ai le droit d’avoir cette affection pour vous.
Le jeune homme regardait le maitre d’armes avec étonnement. Tout à coup, une idée traversa son cerveau :
— Oh! dit-il !... serait-ce possible!...
— Tout est possible dans ce monde.
— Quoi ! vous seriez...
— Ton oncle, oui, mon ami.
— Oh ! pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt?
Et Champcarré se jeta au cou du maitre d’armes en pleurant de joie.
— Oui, répéta-t-il, pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt?
LE tOMPEHE LEllOUX.
Le professeur d’escrime était au moins aussi ému que son neveu, mais il avait plus d’empire sur lui-même. Il se détourna pour cacher une larme qui s’obstinait à s’échapper de ses yeux, puis reprenant sa physionomie sérieuse :
— Je ne savais, mon ami, quel accueil tu me ferais. — J’avais mai jugé ton père et loi. Autrefois je ne me suis pas conduit vis-à-vis de lui comme j’aurais dû le faire. Je pensais qu’il m’avait conservé une juslê rancune et qu’il l’avait transmise à son fils... — je m’étais trompé.... — J’ai reçu hier une lettre de mon frère à qui j’avais écrit. 11 m’annonce que jamais la moindre parole n’a été dite devant toi qui pût t’enlever l’affection naturelle du neveu pour l’oncle. Voilà pourquoi je n’ai pas cru devoir te cacher mon nom plus longtemps.
— Oh! je vous aimais déjà sans vous connaître. Maintenant je vous aime encore davantage. Voulez-vous que je vous embrasse, mon oncle?
A cet élan de sensibilité qui dénotait un cœur d’ange et d’enfant, le vieux Jacques ne put celte fois retenir ses larmes.
— Allons! — murmura-t-il avec une indicible joie, — voilà une vieillesse consolée!... Mais ne perdons pas de temps... mon ami, si je t’ai appris qui j’étais, c’est que je veux que tu aies pleine confiance en moi.
— Parlez, mon oncle ! parlez !
— Te rappelles-tu ce que je t’ai dit hier ?
— A quel propos ?
— Je te parlais des pièges que l’on tendait à ta fortune, des gouffres que de faux amis creusaient sous tes pas...
— Oui, je me le rappelle, mon oncle.
— Eh bien ! aujourd’hui, je suis arrivé presque à une certitude.
— Ce Surrey, sans doute ?...
— Je l’ai suivi toute la soirée, et je l’ai accosté à Montrouge. C’est pour lui que j’ai imaginé l’histoire de ce duel. Pensant que, s’il te savait en danger de mort, ses billets lui paraîtraient compromis, je lui ai donné à entendre que ton
adversaire était de première force à l’épée, et que tu avais choisi cette arme...
— Et quelle contenance avait-il en vous écoutant?...
— Il ne parut pas trop troublé. Je conclus de là qu’il avait déjà escompté scs billet^.
— Ou, comme le suppose la Borghetta, qu’il a joué pour
le compte d’un autre. *
— Cette idée ne m’est, sacrebleu, pas venue, et je crois que c’est la bonne ! si ce coquin avait eu tant d’argent il n’aurait pas mangé, dans un ignoble bouge, une maigre portion de bœuf arrosée d’une demi-bouteille d’un affreux vin coloré avec du bois de Brésil.
— Je pense que vous avez raison.
— Fort étonné de tout cela, je ne perdis pas mon homme de vue. Je courus à la barrière d’Enfer où il se rendait; je pris un fiacre; il en prit un; je le suivis; et sais-tu où il descendit?
— Je ne devine pas.
— Chez Lchmann !...
— Chez Lchmann ! mais il est donc le complice ou le banquier de ce Surrcy ! mais c’est donc pour le compte de ce Lehmann que ce Surrey joue! Et ce juif qui me disait ne pas le connaître. Oh! je vois clair dans ce tissu d’infamies. Je m’explique pourquoi Lehmann perdait en souriant. Oh! le gredin!! — II savait bien qu’il ne perdait pas.
— Précisément, mon neveu, c’était contre toi que ces gens-là se liguaient ; c’était pour te perdre qu’ils t’ont attiré dans ce tripot d’enfer !*
— Oui ! c’est aussi clair maintenant que le jour. Mais je me vengerai! soyez tranquille... Je démasquerai tous ces fripons. Si des crimes de cette nature échappent à l’action de. la loi, je ferai en sorte qu’ils tombent tôt-ou tard sous son application terrible.
Puis, après un instant de silence, il reprit :
— San Colombano a été dupé comme moi...
— Qui sait? fit mystérieusement le maître d’armes.
— Comment, mon oncle! vous penseriez que le vicomte se sérail entend» lui-même avec ces deux escrocs?
— Je n’ai pas l’habitude de faire planer des soupçons sur la tète de personne avant de m’être assuré que ces soupçons ont quelque fondement.
— Et vous croyez...
— Je ne suis encore sur de rien. Cependant j’ai des présomptions. Ce pauvre Brugnièrcs m’avait déjà fait à l’égard du vicomte quelques confidences assez singulières; mais j'attribuais la mauvaise opinion du chevalier pour San Colombano à quelques mesquines rivalités de femmes. Aujourd’hui, je reviens un peu de cette erreur.
— Sur quoi se basent ces présomptions?
— As-tu remarqué que tout à l’heure le vicomte a refusé de nous accompagner?
— Oui.
— Eh bien ! je prévoyais qu’il refuserait. Autrement, comment aurais-je pu lui expliquer le mensonge que je lui faisais? Et de quelle façon aurait-il pris la plaisanterie de ce duel?
— C’est vrai.
— S’il a refusé, c’est qu’il a eu des raisons pour cela...
— Evidemment.
— Sauf rectification, je pense que ces raisons sont de la même nature que celles de ce fripon de Surrev.
— Oh !
— Nous allons nous en assurer. Tu lui as dit de rester chez toi. Je parierais qu’il n’y est pltis en ce moment.
Le jeune homme était subjugué par l’accent convaincu du maître d’armes. 11 voulut cependant tenter l’épreuve.
— Si nous allions nous en assnrer? dit-il.
— Mauvais système, mon cher neveu. 11 vaut mieux venir avec moi.
La voilure se trouvait alors devant la maison de Leroux, une fenêtre du premier étage était ouverte, et dans l’encadrement de cette fenêtre on voyait la tête du monstrueux
LE COMPÈRE LERODX.
épicier qui s’apprêtait descendre pour prendre sa faction ordinaire.
L’oncle et le neveu mirent pied à terre.
— Maintenant, dit le maître d’armes, nous allons voir!
Ils sortirent de la rue N'euve-Saint- Augustin, descendirent dans la rue Neuve-des-Petils-Champs et remontèrent la rue de la Banque jusqu’en vue de la Bourse.
Dans la rue de la Banque des ouvriers démolissaient une maison.
— Plaçons-nous ici, fit le maître d’armes en désignant un amas de décombres. Personne ne pourra passer sur la place de la Bourse sans que nous ne nous en apercevions.
Le jeune homme, précédé par son oncle, enjamba un amas de moellons et vint se cacher derrière une énorme poutre, dont le faîte, soutenait un échafaudage chargé de pierres.
Les paroles de Leroux avaient ébranlé la confiance qu’il avait en son ami. Néanmoins, il espérait toujours que son oncle s’était trompé. 11 attendait donc avec une anxiété profonde que l’efiet se produisit dans un sens ou dans un autre.
Hélas! les prévisions du professeur d’escrime n’étaient que trop fondées. A peine les deux hommes venaient-ils de s’accommoder le mieux possible dans leur embuscade, que San Colombano passa tout essoufflé ;Y quelques pas d’eux et alla frapper à la porte de Lehmann.
Une rougeur brûlante envahit les joues de Champcarré. Il fit un mouvement pour s’élancer à la poursuite du vicomte, mais le maître dermes le retint par le bras.
— Pas d’esclandre, dit-il; tout serait perdu.
Champcarré était hors de lui-même.
— Oh! le misérable! dit-il ; abuser ainsi de ma naïveté' de vingt ans; il apprendra bientôt que l’on ne se joue point impunément de moi.
Et il secoua la poutre avec une telle violence que l’échafaudage faillit s’écrouler.
LK COM l' K UK LEKOl’X.
Double comédie.
Surrey avait été immédiatement introduit chez Lehmann qui se disposait à se mettre au lit, après une journée passée en plaisirs, dans le petit appartement de mademoiselle Moustache.
L’arrivée du seul et unique Triel eut le privilège de le mettre de fort mauvaise humeur.
— Qu’est-ce que vous voulez encore? lui dit-il d’un ton
brusque. •
Surrey s’inclina respectueusement.
— Monsieur, répondit-il, il s’agit d’une affaire extraordinairement grave !
— Quelque martingale avortée, sans doute. Belle heure pour venir déranger un honnête homme qui ne demande qu’à dormir.
— Si monsieur le juge convenable, je vais sortir et le laisser libre de dormir pour trois cent mille francs.
— Qu’est-ce que vous chanlez-là avec vos trois cent mille francs? Voyons! hâtez-vous!...
— Eh bien ! monsieur, fit le mathématicien en parodiant le mot de Lahire, je vous dis qu’on ne peut pas perdre trois cent mille francs avec plus... de mauvaise humeur.
— Expliquez-vous. Qui va perdre cette somme ?
— Vous.
Lehmann dressa les oreilles.
— Moi? dit-il.
— Oui, vous, monsieur!
— EÎ comment donc, Dieu d’Israël?
— Vous avez les billets de M. de Champcarré?
— Oui! Est-ce que cet ingrat se serait ruiné sans moi ?
— Pas précisément ; mais c’est la même chose. Demain
LE COMPÈRE LEROUX. 22ÎÎ
malin, à sept heures, il se bat en duel avec un homme quatre fois plus fort que lui.
Lehmann bondit de son siège.
— Mais ce serait affreux, s’écria-t-il ! 11 faut à tout prix empêcher ce duel. Savez-vous où il aura lieu?
— A Montrouge, derrière la fabrique de noir animal.
— Est-ce bien vrai ? bon Dieu ! De qui tenez-vous ce renseignement?
— De M. Leroux lui-même. *
— Le maître d’armes ?-
— Oui.
— Alors, ce n’est malheureusement que trop certain !!... Mais cordieu! comment faire ? Où est mon valet de chambre? Il faut que je me rhabille.
Le juif se promenait dans sa chambre à coucher avec une agitation fébrile. Ses bras étendus décrivaient toutes les évolutions des, télégraphes aériens.
Surrey interrompit ces exercices en balbutiant :
— Il serait facile d'empêcher ce duel.
— Bourreau, dites-moi vite comment. Vous voyez bien que vous me brûlez à petit feu.
— Vous n’auriez qu’à prévenir le préfet de police.
— C’est une idée! J’ai mes entrées chez lui; j’y vais.
— Je désirerais autant que possible n’être pas mis enjeu.
— Est-ce que l’on s’occupe de vous, monsieur Triel? Est-ce que l’on sait seulement si vous existez?
— Je suppose, monsieur, que vous vous rappellerez ce que je viens de faire... Un tel renseignement, je crois, vaut quelque chose.
— Ame vénale! fit majestueusement le juif. Vous viendrez ces jours-ci, je vous paierai... Maintenant, vous pouvez sortir.
Le faux Surrey exécuta vers la porte un mouvement de retraite :
— Il serait convenable, monsieur, dit-il en franchissant le seuil, de ne pas livrer au préfet de police le nom des
adversaires; cela pourrait compromettre plusieurs personnes.
Lelimann ne répondit rien. Il sonna son valet de chambre et se lit habiller à la hâte ; puis il se rendit chez le préfet.
Le magistrat faisait dans son hôtel une partie de wisth avec quelques députés. Il reçut Lehmann de l’air d’une affectueuse considération. Dès que celui-ci lui eut annoncé le motif de sa visite, le préfet fut le premier à ne pas insister pour savoir les noms.
— Comme homme, dit-il, je n’ai pas aussi mauvaise opinion du duel que comme magistrat; aussi je ne sévis point à cet égard. Je vais donner des ordres pour que mes agents de sûreté empêchent simplement le combat, sans arrêter les adversaires, si toutefois ceux-ci obéissent à leur réquisition.
Il reconduisit Lehmann jusqu’à la porte du salon avec la plus grande politesse.
Le juif rentra chez lui; il se mit au lit après avoir ordonné à son domestique de l’éveiller à six heures.
Vers cinq heures et demie du matin, un coup de sonnette furibond éveilla le dormeur en sursaut.
. Un des valets courut à la porte :
C’était San Colombano.
— Cours éveiller Lehmann, fit le vicomte. Il faut que je lui parle à l’instant même.
La figure décomposée de Raphaël^son geste bref, sa voix saccadée produisirent un tel effet sur le valet qu’il foula aux pieds son respect ordinaire pour les ordres de son maître.
Il entra dans sa chambre afin de l’éveiller; mais Lehmann était déjà sur pied. Le formidable coup de sonnette lui avait servi de réveille-matin ; il s’habillait lui-même.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il tout tremblant.
— M. le vicomte de San Colombano désire vous parler.
San-Colombano n’avait pas attendu la permission du
juif. Il était entré sur les talons du domestique.
— Tout est perdu, mon cher, dit-il à l’Israélite?
— Quoi donc? Est-ce que Champcarré aurait été tué?
LE COMFÈRE LEROUX.
— Non ! mais liens! vous savez déjà?
— Pardieu ! depuis hier soir.
— Et vous restez calme dans votre chambre, quand ils vont se battre î
— Je ne vois pas pourquoi j’irais me promener à Montrouge.
— Ah ! si vous le prenez sur ce ton ; j’ai eu tort de tant me presser...
— Mon cher, toutes mes précautions sont prises d’avance ; j’ai prévenu le préfet de police, et en ce moment une troupe de sergents de ville se promène autour de la fabrique.
Le vicomte s’assit et demanda :
— A quoi vous résolvez-vous ?
— A rester ici en attendant les événements.
— Vous n’avez pas la curiosité de pousser jusqu’à Montrouge ?
— J’aurais certainement cette curiosité; mais je craindrais d’être aperçu, soit par le maître d’armes, soit par l’un des deux adversaires.
— Si ce n’est que cela, il y a un moyen'do tout concilier. Nous connaissons la voiture de Champcarré, nous prendrons un coupé de louage et nous irons à Montrouge en passant par Gentilly. Personne ne nous apercevra... -
— A cette condition, je me décide.
— Pour plus de sûreté nous mettrons chacun un caban, la matinée est fraîche, cela s’expliquera...
Les deux complices se revêtirent des manteaux en question et descendirent sur la place de la Bourse.
Le maître d’armes et son neveu avaient regagné la rue Neuve-Saint-Augustin. Ils prirent de nouveau place dans la voiture qui se dirigea du côté de Montrouge par la barrière d’Enfer.
La colère de Champcarré pu lieu de s’apaiser grandissait toujours. N’eût été sa déférence pour l’avis de son oncle il se fût mis tout de suite à- la recherche de Surrey, de Lehmann et du vicomte, pour lesquels il éprouvait maintenant la haine et le mépris les plus violents.
— Oh ! je les retrouverai, disait-il, en martelant de son poing fermé les coussins du coupé. Je les retrouverai et malheur à eux !...
— Ce n’est pas le moyen d’arranger les choses, répondit le maître d’armes. Tiens-tu vraiment à -démasquer tous ces coquins !
— Si j’y tiens?...
— 11 faut pour cela patienter et dissimuler. Je t’ai montré en escrime un coup superbe ; celui qui consiste à laisser son adversaire s’enferrer lui-même. Tu dois le mettre en pratique ici.
— Viendront-ils s’enferrer, voilà la question?
— Ils y viendront, c’est moi qui te le dis.
Champcarré tomba dans une mélancolie profonde.
— Et le vicomte qui me proposait ce matin des actions... c’était pour mieux me dépouiller!! — Être infâme! couleuvre et vipère!;., se glisser sous l’amitié pour empoisonner la coupe que l’on vous tend.
— Laisse cette vipère te caresser encore, venir ramper autour de toi. C’est le moyen de lui écraser la tête plus sûrement.
— Ah! comme j’aurais du plaisir à la broyer!...
— Me promets-tu de ne pas précipiter les choses, mon ami !...
Champcarré fit un effort :
— Je vous obéirai, mon oncle, dit-il; mais vous m’assurez vous-même que la vengeance ne m’échappera pas?
— Sois tranquille et compte sur moi. — Tu verras qu’ils subiront tous trois le châtiment qu’ils ont mérité.
L’oncle et le neveu arrivèrent bientôt à la barrière d’Enfer.
Là, ils descendirent de voiture après avoir dit au cocher de les attendre, ils suivirent ensuite la rue d’Orléans, jusqu’à la hauteur de la rue d’Àmboise, s’engagèrent dans la rue des Catac^jnbcs et remontèrent la rue de la Tombe-lssoire jusqu’à la fabrique. .
Derrière ce bâtiment s’étendent des champs presque in-
LE l'OMPEltE LEROUX.
culles coupas de fondrières, relevés tantôt en monticules terreux, tantôt en talus couverts de tuf et de substances calcaires. Le sol raboteux, inégal, forme des plis profonds qui se prolongent jusque sur le territoire de Gentilly.
Us aperçurent dans l’un des plis la silhouette de quatre ou cinq personnes qui semblaient être de marbre noir tant elles restaient immobiles.
. C’étaient des sergents de ville.
— Vois-tu! dit le maître d’armes à son neveu. La mystification n’est-elle pas complète.
Au même instant, un fiacre débouchait sur une des hauteurs qui dominent Gentilly dans la partie comprise entre la barrière de la Glacière et le chemin de fer d’Orsay.
Deux hommes, que l’on ne pouvait reconnaître à cause de la distance et parce qu’ils portaient les capuchons de leurs cabans rabattus sur la tête, descendirent du fiacre.
L’un d’eux fit un geste que Champcarré remarqua.
— C’est le vicomte, dit-il ; je reconnais sa manière d’étendre le bras.
— L’autre est Lehmann alors, fit le maitre d’armes.
Une idée traversa le cerveau du jeune homme.
— Nous voici quatre , dit-il, si notre mystification devenait une réalité, si j’allais provoquer San Colombano?
— Non! mon ami, répliqua Leroux! quand on se bat, il doit y avoir égalité d’honneur. — Or, tu es un honnête homme; le vicomte est un coquin; vous ne pouvez vous battre à honneur égal.
Champcarré détourna la tête.
— Alors, dit-il, allons-nous-en.
— Où ? demanda le maitre d’armes.
— Où vous voudrez, mon oncle.
— Il ne faut pas que tu rentres chez toi.
— Je n’y rentrerai pas non plus; seulement, puisque nous allons commencer une série de punitions, je veux procéder par la plus petite.
-Il s’agit? •
— Vous ne devinez pas?
— Non!
— De mademoiselle Moustache. Il est honteux pour moi d’avoir accablé de présents une drôlesse de cette sorte. Le mot est juste.
— C’est vrai ; mais je ne suppose pas que tu veuilles lui reprendre ce que tu lui as donné.
— Pas précisément. Les cadeaux que je lui ai faits lui resteront. Mais j’exige qu’elle me restitue le prix du mobilier de la Borghetta. En l’achetant pour elle, je lui ai fait observer que je ne lui faisais qu’une avance qu’elle devrait me rembourser d’une façon ou d’une autre...
— Tu m’as raconté cela. — Laisse-moi agir. Tu verras comme je m’en tirerai.
L’oncle et le neveu retournèrent à Paris.
Leur voiture s’arrêta sur le boulevard des Italiens, et Leroux alla sonner immédiatement à la porte de Moustache.
Il était huit heures du matin.
Une camériste, qui, d’après ce qu’on en pouvait juger par le désordre de son costume, venait de se lever, ouvrit la porte.
— Madame est encore au lit, dit-elle.
— Ça ne fait rien, répondit Leroux, annoncez-lui que c’est son maître d’armes qui veut lui confier quelque chose d’important.
La camériste revint bientôt.
— Madame vous attend dans sa chambre à coucher, fit-elle.
Moustache, en effet, n’était pas encore levée. Elle reçut le maître d’armes dans la position de Vénus surprise avec Mars. Seulement Mars n’était plus là. Enfoncée jusqu’aux épaules dans des draps éblouissants de blancheur, elle posa son bras nu sur un oreiller à taie de dentelle et salua légèrement Leroux en lui disant :
— Pardon si je vous reçois ainsi. Il n’y a pas à se gêner avec un vieil ami.
— Parce qu’il’ est vieux surtout, répondit le maître d’armes.
LE COMPÈRE LEROUX. 23 i
— Quelle nouvelle apportez ? mon cher compère, comme chante la chanson de M. Malborough.
— Pas gaie du tout, ma chère Moustache. Figurez-vous que vous recevez en ce moment un huissier.
— Diable ! Est- ce que j’aurais contracté vis-à-vis de vous quelques dettes... d’honneur?
— Vous seriez toujours capable de solder celles-là ; mais il s’agit d’autre chose.
— En avant la sommation !
— Vous connaissez Lehmann?
— Oh ! le vieux grigou, je crois bien.
— Intimement, peut-être?
— Oui ! ça m’est égal ; vous savez que je ne cache pas mes péchés. Avec lui j£ devrais dire peccadilles, parce que ce n’est pas la peine d’en parler.
Et Moustache sourit malicieusement.
— Eh bien ! continua le maître d’armes, hier soir il s’est trouvé avec M. de Champcarré.
— Oh ! je devine ! Il aura bavardé?...
— Précisément. 11 est même allé fort loin... dans les détails. Naturellement, Champcarré n’était pas content.
-- Vieux singe, va ! qu’il revienne !...
— Il parait extrêmement amoureux de vous...
— Qui?
— Lehmann, pardieu !
— Ah!
— Il tient même à vous le prouver d’une façon... véritablement princière.
— Oh! mon Dieu!
— 1! vient de vous acheter, en conséquence, un mobilier de cent mille francs.
— Est-ce possible?
— Sans doute, mais à une condition.
— Laquelle?
— Il ne veut pas que vous conserviez le mobilier de Champcarré.
— Qu’à cela ne tienne! je le vendrai.
— Mais Champcarré est arrivé au moment où Lehmann était en prix pour votre nouveau mobilier et il a dit que, si vous l’acceptiez, il vous ferait payer celui de la Borghetta, ou vous le retirerait.
Moustache sauta de son lit sans la moindre pudeur et sonna sa camériste.
— Habille-moi, Justine, dit-elle.
Et tandis que la femme de chambre procédait à sa toilette, elle s’adressa au maître d’armes :
— Ah! s’écria-t-elle avec dépit, M. de Champcarré veut agir ainsi. C’est bien! qu’il prenne son mobilier et qu’il le donne, ainsi que ses appartements, à la première griselte venue. Bon Dieu ! devient-on ridicule quand on est ruiné, car vous savez que Champcarré s’est ruiné au jeu.
-Hélas! /
— Je ne veux pas rester une heure de plus ici. Aussitôt que tu m’auras coiffée, Justine, tu iras chercher une voiture de déménagement pour enlever ce qui m’appartient, Faquin ! va ! 11 s’est figuré que je l’aimais naïvement pour ses beaux yeux , l’imbécile ; et que je sacrifierais bêtement mon bien-être à ce qu’il appelle : son amour! Bel amour, vraiment !
Le maître d’armes pouvait à peine contenir l’expression de son mépris. — Cependant, il dissimula encore.
— Avec l’argent de ce mobilier , continua Moustache , il pourra vivre quelques mois. — Grand bien lui fasse ! voilà les provinciaux avec leurs prodigalités doublées d’avarices : certes le vicomte n’aurait pas agi ainsi...
— C’est vrai, il ne vous aurait pas acheté un mobilier. Mais remarquez que Champcarré ne vous redemande pas les présents qu’il vous a faits.
— Il y a longtemps que j’en ai fait cadeau à mes amies. Est-ce que j’attache le moindre prix à ces babioles sans valeur !...
— Alors, ma mission est remplie. Je vais prévenir Champcarré.
— Inutile, mon cher Leroux. Dans une demi-heure, je ne
serai plus ici. Attendez ; je vous remettrai les clefs de l’appartement. Ouf !... Je ne sais comment j’ai pu avoir un moment... de faiblesse... pour ce... pas grand' chose!...
Le maître d’armes chantonnait entre ses dents tout en mâchant le bout de sa moustache grise.
Dès que la toilette de Moustache fut terminée, et cette toilette, par extraordinaire, ne dura guère plus d’une demiheure, un employé de la maison Bailly arriva et fit placer dans une voiture de déménagement tout ce qui appartenait à la danseuse.
Puis celle-ci sortit , jurant de ne plus jamais s’adresser à des jeunes gens sans expérience qui se trouvaient d’un jour à l’autre dans la nécessité de redemander ce qu’ils avaient donné.
Le maître d’armes ferma soigneusement toutes les portes, mit les clefs dans ses poches et sortit en môme temps que la danseuse. *
, — Écoutez, dit-il â Moustache, lorsqu’il eut vu la voiture
de déménagement tourner l’angle de la rue. Vous jouez quelquefois des rôles au théâtre; mais vous n’êtes pas aussi , forte que moi. — Je viens de vous jouer une comédie de mœurs qui a bien son mérite.
— Comment? demanda la danseuse en ouvrant de grands yeux.
— Pardieu ! de tout ce que je vous ai dit , il n’y a qu’une seule vérité; c’est que Champcarré , mécontent de votre ingratitude, vous retire son mobilier.
— Et Lehmann ?
— Il est trop cuistre pour vous faire seulement cadeau d’un lit de sangle!...
Sur ce, Leroux salua profondément la danseuse et s’en retourna chez son neveu.
Moustache était pétrifiée !
— Vertudieu! murmura-t-elle; me jouer un tour pareil! c’est abominable! Mais j’ai des griffes et des dents. Si je puis me venger, ce sera terrible ! ah ! misérable Champcarré ! ! !
Et la danseuse mordait ses lèvres et piétinait furieusement le trottoir.
— Où faut-il conduire la voiture? demanda L’employé.
— Chez mademoiselle Rezzioni, rue Pigalle, K, répondit la dolente Moustache.
Préliminaire.
Que nos lecteurs veuillent bien se transporter à trois mois au-delà des événements que nous venons de raconter.
La situation de nos héros n’a pas éhangé.
Champcarré fréquente toujours San Colombano; mais le vicomte, que la froideur du jeune homme lient en éveil, n’ose plus lui proposer la moindre spéculation. La question du duel s’est parfaitement arrangée. Chacun croit que les deux adversaires se sont réconciliés. Et comme à Paris le plus grand événement occupe les esprits huit jours à peine, on ne parle plus de cette affaire depuis longtemps.
Leroux et son neveu attendent pour frapper un coup décisif que Surrey vienne présenter scs billets dont l’échéance approche.
Quant au mariage de Champcarré, il reste encore dans le domaine de l’incertain. — Le professeur d’escrime a beau pousser à la roue, des retards provenant tantôt du fait de la famille du général, tantôt du fiancé lui-mème, font que le char de l’hyménée est toujours embourbé et ne peut sortir des ornières de l’ajournement.
Pardon de cette phrase prétentieuse. .Si quelque chose peut nous excuser de l’avoir commise, c’est qu’elle nous donne lieu de prouver au lecteur, en le priant de nous pardonner, que nous sommes jaloux de son suffrage:
Elle nous servira d’ailleurs de chemin de traverse pour arriver sans autre préambule dans la rue de l’Estrapade où nous avons conduit plusieurs fois nos héros.
Ce jour-là, le général était de fort mauvaise humeur.
Assis dans un fauteuil rustique sous la tonnelle de son jardin, il venait de lire pour la cinquième fois à lîouiilard le récit de la bataille d’Eylau, lorsque le livre lui tomba des mains.
— Tonnerre! s’écria-t-il, je ne suis pas content.
— Je parie, fit l’ex-caporal, que je devine ce qui vous fait bisquer ainsi ?
— Quoi ?
— C’est de n’avoir pas assisté à la bataille d’Eylau.
— Bah ! Est-ce que je songe à cela maintenant? Je ne me souviens pas seulement de ce que je viens de lire.
— Est-ce que votre migraine vous tortillerait, mon général?
— Non ! je ne sais pas ce que j’ai. Je suis furieux contre tout le monde et voilà!...
— Eh bien! moi, mon général, quand je suis furieux, je passe ma colère sur ce que je trouve. Je fianque mes bottes contre un mur, vlin!... vlan!... je casse ma terre de pipe!... je déchire mes mouchoirs de poche...
— Il y a fureur et fureur.
— Quelle mouche vous a donc piqué, mon général ?
— Tu le sais sacredieu bien !
— Si je le savais, mon général, est-ce que je m'introduirais dans le toupet... de m'immiscer... de vous faire des interrogations.
— C’est le mariage qui me chiffonne. *
— Comment, mon général! vous allez donc vous marier?
AI. de Vadans se mit à rire et répondit :
— Ce serait quelque chose de beau à mon Age !
— Afais, mon général, mon père s’est bien envolé en troisième noces, à l’Age de quatre-vingts ans, et vous n’en avez guère plus de soixante.