LE COMPLUE LE HOUX
ger a Cécile les choses telles qu’elles sont; enfin elle ne peut avoir notre jugement à nous qui avons l’expérience de la vie.
— C’est juste, mon général. Nous avons de l’expérience.
— Parce que nous avons des cheveux blancs. Du reste, l’un ne va pas sans l’autre.
— Mais... à propos, mon général, je croyais que ce mariage allait être incessamment consumé.
— C’était en effet presque conclu; mais je ne sais pourquoi Cécile veut toujours remettre. • ,
— Dame ! ça se comprend. Elle n’a jamais vu le feu.
— Oui! au moment de se lier pour la vie à un étranger, il faut y regarder à deux fois. C’est une fameuse loterie que le mariage. Puis, renoncer brusquement à la vie d’enfant pour entrer dans la vie de ménage... c’est un saut périlleux à faire.
— 11 y va de la tête!...
— Ali! oui, fit le général en plaçant deux doigts écartés au-dessus de sa tête; mais cc'n’cst dangereux que pour le mari.
Et il se mit à rire bruyamment, manifestation que Rouillard imita, par parenthèse, le mieux qu’il put.
— Mais, ce sont des bêtises, fit M. de Vadans. Parlons sérieusement : que penses-tu de cette affaire-là, Rouillard?
— Nom de nom ! mon général, je pense comme vous.
— Dis- moi alors ce que je pense.
— Parlez vous-même, mon général !
— Allons! je vais te faire des questions, et lu me répondras.
— Avec plaisir, mon général.
— Comment trouves-tu M. de Champcarré?
— Mais, mon général... il se porte très-bien. C’est un garçon qui a l’air assez honnête, bien pris, robuste.
— Cela saute aux yeux. Mais crois-tu que Cécile pourra être heureuse avec lui?
•— Ça dépend, mon général. Les jeunes filles, comme vous le disiez tout à l’heure judiciairement , ont des masses
d’idées dans la toupie. Tantôt elles veulent ceci, tantôt elles veulent cela ; le plus souvent elles ne savent pas ce qu’elles veulent. Avec ça elles ont une tête de pioche, tout comme des Allemands de Vienne. Klles auraient avalé z’un sabre, que la poignée leur z’y resterait dans les mâchoires, qu’elles diraient que ce n’est pas vrai. Elles voudraient faire croire z’à leurs maris que les vessies sont des lanternes et que la lune est une bohémienne qui fume une pipe à la fenêtre du firmament. Je n’ai jamais eu celui d’être conjungué d’une manière marilimoniale, mais comme disait le Goddem que je menais à Constantine... Je crois vous avoir raconté celte histoire, mon général?...
— Oui!
— Eh bien, je sais ce que parler veut dire. Consécutivement, j’avance l’acception que toutes les femmes se ressemblent comme deux gouttes de schnick pour faire enrager leurs z’époux, que 'donc, qu’elles se trouvent souvent malheureuses sans plus savqir pourquoi que je ne sais pas pourquoi l’est-ce que les gueu) nouilles n’ont point de queue et que les chacals en ont z’une. Subséquemment, faire se peut que mams’eile Cécile, qu’est néanmoins d’un bon petit caractère, trouve le moyen d’èire pas plus heureuse qu’un escargot au-dessus d’un paratonnerre. Mais, ça sera de sa faute ; car j’ose le répéter de rechef, son f Uiancé me paraît z’un garçon solide au poste, pas manchot et capable de faire un bon z’épouseur.
— Allons, je suis content que lu sois de mon avis, Rouillard, aussi je vais presser l’affaire.
Le général se leva de son siège rustique. Rouillard s’empressa de prendre sa place et se mit à lire avec attention un chapitre qu’il savait par cœur, des Victoires et Conquêtes.
M. de Vadans monta dans la chambre de sa fille.
Au bruit des pas de son père, Cécile cacha dans son corset un billet qu’elle lisait avec une profonde attention.
Elle vint au-devant de M. de Vadans toute rougissante.
En gravissant l’escalier, le général avait médité sa leçon
LE COMPÈUE LEROUX. S39
et résumé ses idées. Puis il s’était composé pour la circonstance un visage excessivement grave.
Il embrassa Cécile d’un air très-sérieux.
— J’ai quelque chose d’important à vous communiquer, nia fille, lui dit-il. Asseyez-vous et m’écoutez.
Cécile se plaça sur un petit tabouret, après avoir avancé un fauteuil sur lequel le général se laissa tomber. La jeune fille avait jugé d’un coup d’œil qu’il se passait quelque chose d’inusité dans l’esprit de son père et qu’il avait pris à son égard une suprême décision.
— Écoutez-moi, répéta-t-ii.
— J’écoule, mon père, répondit Cécile un peu émue par l’accent du vieillard.
— Jusqu’à présent, continua le général, je ne vous ai parlé que comme à une enfant qu’un mot effarouche. Aujourd’hui je vais changer de note. Je vais vous parler comme à une femme.
— Mon père...
— Vous avez bel et bien dix-sept ans, ou peu s’en faut. A cet âge-là, moi qui vous parle, j’étais déjà soldat, et Dieu sait si j’ava-is fait des farces. Je savais depuis longtemps, comme dit Rouillard, ce que parler veut dire; en un mot j’avais pour les dames un penchant... que je n’ai plus du tout aujourd’hui. Me comprenez-vous?
Cécile baissa les yeux et balbutia une réponse inintelligible.
— Allons! allons! continua le général, pas de bégueulerie, mademoiselle. Les/illes sont plus précoces que les garçons, et je sais que vous avez assez d’intelligence pour me deviner.
— Veuillez vous expliquer, mon père.
— Bon ! j’aime mieux cette franchise. Voici ce que j’attends. Vous ne vous amusez pas beaucoup ici.
— Qu’est-ce qui pourrait vous faire croire !...
Ta ! ta ! je me comprends. — Nous avons, moi et Rouillard, des museaux qui ne sont pas précisément de nature à
vous distraire. Vous vous ennuyez; ne me dites pas le contraire, vous mentiriez.
— Je vous jure, mon père, que je suis toujours heureuse d’être auprès de vous.
— Jo te dis que non, miile dieux !... 11 me semble que j’ai quelque jugement. Je ne suis pas assez vieux pour radoter, et j’ai encore mes yeux de quinze ans. Donc je crois que le moment est définitivement venu où tu dois te marier...
Cécile rougit de nouveau.
— Pour ceci, je te permets de rougir; seulement que ce ne soit pas long. Il faut le décider.
— Mais, mon père, je n’ai aucune envie de... vous quitter.
— Tu ne me quitteras pas non plus, morbleu ! J’espère bien que ton mari restera avec moi, ou que du moins je resterai avec ton 'mari.
— Vous ne me comprenez pas, mon père. Je veux seulement vous dire que je n’ai aucune envie de... me marier.
— Bah !
— C’est ainsi.
— Oh ! les jeunes filles ! c’est toujours comme cela ! Petite hypocrite, va! Je suis certain qu’au fond tu es trèscontente; mais il est de bon ton de vouloir toujours ajourner... l’époque de l’hymen.
— Je vous assure, mon père, que, loin de désirer le mariage, j’ai pour lui la plus vive répugnance , et je considérerais comme un malheur d’être forcée à consentir...
— Diable ! Est-ce que ce que tu dis là serait sérieux?
— Très-sérieux, mon père.
— Je ne le crois pas. Mais, je le répète, c’est de bo:i goût. Cependant, il faut mettre toutes ces précautions oratoires de côté et me répondre franchement.
— J’ai répondu ce que je devais répondre, d’après ma... pensée.
— Voilà un entêtement- que je ne comprends guère. Oh ! Bouillard, mon ami, avec quelle haute et fine raison lu as apprécié le caractère féminin!... J’espère, néanmoins, ma-
demoiselle, que vous reviendrez de celle détermination. Mon parti est pris irrévocablement.
— Ce sera ma mort, mon père, fit la jeune fille d’un ton plein de fermeté.
Le général regarda Cécile avec étonnement.
— Ah çà, mademoiselle, s’écria-t-il, est* ce qu’au couvent vous auriez lu des romans, par hasard ?
Cecile devint pâle. Mais sa volonté était aussi tenace que sa constitution physique paraissait frêle et délicate.
— Non, mon père , répondit-elle d’une voix tremblante. — mais si vous avez pris une résolution , j’en ai pris une aussi, celle de résister à la conclusion de ce mariage jusqu’au dernier moment, ou plutôt non ! je ne résisterai pas; je vous dirai simplement que je serais désolée de me marier, et mon malheur retomberait sur vous qui l’auriez voulu.
Jamais il n’était entré dans l’esprit du général que sa fille fût un instant d’un autre, avis que le sien. Cette résistance n’était point prévue dans le programme dressé par avance des paroles qu’il devait lui adresser et des réfutations qu’il tenait prêtes.
Aussi, deux sentiments opposés flottaient-ils en ce moment dans son âme, et, comme ces deux sentiments s’équilibraient, il se trouvait dans l’incertitude la plus absolue.
Devait-il se fâcher et parler à sa fille du haut de son autorité paternelle? Devait-il, pouvait-il même sans faiblesse, ajourner encore ce mariage en tenant compte de ce qu’il, croyait être un simple caprice de jeune fille ?
— Morbleu! dit-il pour couper au court; puisque vous refusez de vous marier , vous devez avoir quelque motif?...
— Nul autre que ma répugnance pour le mariage , mon père.
— Mais ce n’est pas une raison plausible cela? D’où vient celle répugnance? Lorsque quelque chose me répugne, je sais pourquoi. Ainsi, je préfère l’arme blanche à l’arme à feu, parce que celle-ci peut être maniée avec succès par le premier imbécile venu, tandis que l’autre exige des études,
du travail. . Puis, on ne peut pas avoir de répugnance pour ce dont on n’a jamais usé.
— N’avez-vous pas quelquefois, mon père, entendu au fond de vous-même cette voix intime qu’on appelle le pressentiment?
— Après? où veux-tu en venir?...
— A ceci : je pressens au fond de moi-môme que, si je me marie, je ne serai pas heureuse et je rendrai mon mari malheureux.
— Quoi! c’est sur de pareilles chimères que lu bases ton refus ?
— Chimères ou non, mon père, je refuse.
— Nettement?
— Nettement.
— Champcarré te déplaît donc beaucoup?
— Nullement ! c’est un aimable jeune homme , je ne puis
dire aucun mal de lui. ,
— Et tu né veux pas l’épouser ?
— Non !
— Tonnerre!... Si lu n’étais pas si jeune, je croirais que tu as un autre amour en tête.
Cécile redevint fort rouge; mais son père, trop peu observateur pour juger de ce quelle éprouvait autrement que par ses paroles, ne remarqua point celte nouvelle transformation que venait de subir la physionomie de la jeune lille.
Cécile ne répondit rien.
• — Ah! c’est comme cela, fit le général. Eh bien! dès demain tu vas retourner au couvent. Une jeune personne qui refuse de se marier, qui ne veut pas se mettre dans la position de fournir un jour des citoyens utiles à la patrie, n’est pas digne de rester au milieu du monde. Le grand Napoléon, qui s’y connaissait, sacrebleu ! celui-là, disait que la femme la plus estimable à ses yeux était celle qui avait eu le plus d’enlants. Tu veux te mettre en opposition avec mes désirs, ma volonté et la loi naturelle, c’est bien! Tu iras retrouver tes biogottes de Besancon, c’est moi qui le le dis.
— Je suis prête, mon père !
M. de Vadans, poussé à bout par cette froide résolution, ne savait plus quelle contenance tenir.
D’abord, il entra dans une violente colère. II se promenait à pas pressés dans la chambre de sa tille, dévidant le long chapelet de jurons qui se fabriquent dans l’académie des casernes, frappant du pied, arrachant les quelques cheveux qui lui restaient, mordant furieusement les poils rudes et blancs de sa moustache.
Cécile, toujours assise, suivait de l’œil les mouvements de son père. Grave, les lèvres pincées, les bras croisés sur sa poitrine haletante, elle ressemblait à Jeanne d’Arc, lorsque celle-ci comparut devant ses juges dans l’attente du fatal arrêt.
M. de Vadans ne s’adressait plus à sa fille.
Peu à peu ses muscles se détendirent; sa colère se passa, mais elle fit place à un sentiment plus douloureux encore.
Le vieux soldat éclata enfin, les sanglots montèrent dans son gosier; de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
— O mon Dieu! dit-il en tombant dans son fauteuil, la tête entre ses mains; ô mon Dieu! que vous ai-je fait? voilà mon bâton de vieillesse brisé! voilà mon espoir suprême évanoui ! Je me flattais qu’un jour je revivrais dans mes petits enfants! Oui!... Beaux rêves! beaux projets!... me voilà seul maintenant comme un vieil arbre sans rejetons... Voilà que mon nom va s’éteindre, ce vieux nom qui s’est transmis sans tache depuis dix générations de soldafs! Adieu! adieu tout! Allons! meurs, vieillard! il est temps, tu n’as plus rien à faire ici!...
A cette explosion de douleur profonde, navrante, lugubre, Cécile oublia les résolutions qu’elle croyait irrévocables.
Elle courut à son père, et se jetant à ses genoux :
— Quoi! mon père, dit-elle, vous pleurez! Oh! je vous en prie, regardez-moi!... Dites-moi que vous me pardonnez! J’étais folle! je ferai ce que vous voudrez ! je me marierai ! Consolez-vous, et vivez pour votre enfant, qui vous aime... plus que son bonheur !
LE COMPÈRE LEROI' X
Chez madame d’Elvino.
Le général releva la tête. • .
— Ah! que tu m’as fait souffrir, mon enfant, nmrmura-t-il.
— Vous ne souffrirez plus, mon père, répondit Cécile.
Elle ajouta en à parle :
— Toute la souffrance sera pour moi.
Le vieux soldat essuya ses larmes; il prit sa fille entre ses bras, et la baisant au front il demanda :
— Pourquoi, oui, pourquoi me' faisais-tu si grand’peur et si grand chagrin?... Oh ! la méchante, qui laisse pleurer son père. Mais c’est fini, n’est-ce pas? -
— Oui, mon père !
— Embrasse- moi encore. Va ! tu verras comme tu seras • heureuse! Je n’ai que" toi. Tu es le seul souvenir vivant qui me reste de ta pauvre mère. — Si ton mari n’était pas ce qu’il doit être, tu n’aurais qu’ù me le dire : il serait toujours temps que lu revinsses ù moi. Mais ne parlons pas de cela. Je suis sûr que M. Champcarré t’aimera bien. Du reste, demande à llouillard s’il n’est pas de mon avis. Allons ! em- ‘ brasse-moi encore, embrasse-moi toujours.
Les larmes du père avaient cessé; mais celles de la fille coulaient avec abondance.
— Console-toi aussi, lui dit le général. Que diable ! tu vas me faire pleurer encore!
Cécile fit un violent effort et parut plus calme.
— A quand fixez-vous donc ce mariage, mon père? demanda-t-elle.
— Il se fera d’ici à quinze jours, répondit-il.
La jeune fille réfléchit un instant , puis prenant une suprême résolution, elle murmura :
— Je serai prête.
Le général passait aussi facilement que Despréaux du grave au doux. Sa bonne humeur lui était subitement revenue.
— Allons, mon enfant, s’écria-t-il, je l’aime mieux ainsi.
Nom de nom! comme dit Rouillard, j’ai presque envie de danser.
Il fit deux ou trois pirouettes, et sortit après avoirannoncé à sa fille qu’il allait rédiger le billet de faire part. * ^
Cécile, restée seule, tomba agenouillée devant une petile statuette de la Vierge, placée sur la cheminée entre le buste de Napoléon et celui de Mirabeau.
— O mère du Christ! dit-elle, ai-je accepté le sacrifice jusqu’au bout? .
Après quelques minutes de prière intérieure, elle se releva et vint se rasseoir dans le fauteuil que son père venait de ,
quitter.
Elle relut le billet qu’elle avait si précipitamment caché dans son corset.
Voici quel était le contenu de ce billet":
« Pourquoi sommes-nous séparés ainsi ? mon ange , ma Cécile adorée. Certainement votre père ne consentira jamais à vous donner à moi. — Malgré mon apparente richesse, je suis pauvre. Oh ! si je pouvais vous voir seule un instant , mais je n’ose espérer ce bonheur. N’importe ! chaque fois que vous ouvrirez votre fenêtre, je serai là. — Ce soir encore, j’irai depuis le mur de votre jardin chercher à entrevoir votre silhouette adorée. »
Ce billet était signé : Vicomte de San Colombano.
— Mon Dieu ! comme il m’aime, pensa la jeune fille. Et dire que je ne puis répondre à son amour!... que je vais épouser un homme que je n’aime pas! Pauvre Raphaël! si je pouvais seulement retarder encore ce mariage désespérant!... O! plus que quinze jours! comme le temps s’enfuit avec rapidité! Seigneur, ayez pitié de moi !...
Elle se plongea dans une rêverie profonde.
Mille projets contradictoires passaient dans son esprit. Tantôt elle croyait qu’en écrivant à Champcarré qu’elle ne l’aimait pas, celui-ci ne persisterait point dans sa recherche, mais l’ombre désolée de son père passait devant ses yeux. Que deviendrait le vieillard si sa fille lui désobéissait de nouveau?
Tantôt l’idée lui venait de confier à son père l’amour qu’elle éprouvait pour le vicomte.
— Qui sait! se disait-elle. Peut-être accepterait-il Raphaël pour son gendre. 11 est de bonne famille. Puis la fortune n’est rien vis-à-vis du bonheur de toute la vie.
Mais la timidité reprenait le dessus.
— Oh ! non ! continuait-elle, je n’oserai jamais lui dire ce secret que je dois ensevelir au fond de moi-même. Non ! je ne rougirai point devant lui. Que penserait-il de moi, lui qui me croit aussi pure de cœur que de corps, si j’allais lui dire que j’aime quelqu’un. — Ah ! je l’ai entendu! « Auraitelle un autre amour en tête!... » disait-il. Mon Dieu! je ne sais plus ce que je dois éviter... Et San Colombano qui me voit peut-être... qui sera ce soir là... sur ce mur... à quelques pas de moi... Seigneur, encore une fois! ayez pitié de ce pauvre cœur qui se brise !
Machinalement elle s’approcha de sa fenêtre qui prenait jour également sur le jardin et sur la place du Panthéon.
A sa gauche, les arbres chargés de fruits vermeils frissonnaient au vent; lés raisins encore verts pendaient en grappes aux treilles qui tapissaient les murs de clôture ; dans les plates-bandes, les fraises apparaissaient comme des rubis tombés dans l’herbe; les groscillers épineux enchevêtraient leurs petits rameaux bossus autour de leur tronc noueux. Des senteurs enivrantes sortaient du parterre comme d’une cassolette.
A la droite, le Panthéon rendu au culte de Dieu dressait dans l’azur son dôme étincelant. Et à cette heure un prêtre monté dans la chaire sacrée annonçait aux fidèles la loi de Jésus-Christ , une main étendue sur la tombe de Voltaire,
l’autre sur celle de Jean-Jacques Rousseau. — Triste rapprochement! au-dessus retentissent les hymnes pieux; audessous, dans les caveaux sonores, à quelques mètres à peine de l’autel, dorment les deux philosophes qui, par l’éloquence et le sarcasme, ont porté les coups les plus violents à la religion du Nazaréen.
Les yeux de Cécile errèrent un instant sur le petit jardin et sur la grande place, puis ils s’abaissèrent au-dessous de la fenêtre.
— Il n’y est pas, dit-elle, comme si elle se fût attendue à voir San Colombano perpétuellement sur la place.
Elle'rcntra dans sa chambre, en murmurant :
— Je le verrai ce soir. 11 faut absolument que je le voie. Peut-être trouvera-t-il lui-même un moyen.
Puis une nouvelle idée traversa son cerveau :
— Si j’allais à Neuilly ? se demanda-t-elle.
Elle descendit pour trouver son père.
Le général était avec Rouillard qui prêtait ses lumières à M. de Vadans pour la rédaction des billets de faire part.
Cécile confia son projet au général.
En entendant exprimer ce désir* Rouillard entra dans une grande jubilation :
— J’accompagnerai mam’selle Cécile? dit-il.
— Mais tu n’as pas de cheval, loi ! fit le général.
— Pardon, mon général, dit Rouillard. Je vais souvent z’à Neuilly z’;\ cheval. Il y a z’un lieutenant des guides que je connais et qui m’en prête z’un tous les deux jours.
— Diable ! est-ce quêta particulière, comme tu l’appelles, habiterait de ce côté ?
— Vous avez mis le nez dessus, mon général.
M. de Vadans était trop heureux d’avoir vaincu l’obstination de sa fille pour se permettre la moindre objection. Il se contenta de recommander à Rouillard la plus grande prudence.
— Oh! je m’en charge, — fit l’ex-caporal, — que quelqu’un s'ingère voir de regarder un peu trop mam’selle Cécile, et nous rirons.
Comme explication sommaire, le digne Rouillard montra au ciel deux poings formidables qui avaient chacun vingtcinq ou trente centimètres de diamètre.
Puis il se mit en quête d’un cheval.
Trois quarts d’heure après, Cécile et le brosseur chevauchaient côte à côte dans l’avenue des Champs Élysées.
Gracieuse et légère, la jeune fille ressemblait à miss Diana Vernon, l’amazone de Walter-Scott; quantà Rouillard, carrément campé sur les reins de sa monture, il aurait pu donner une idée assez juste de Sancho-Pança, si son cheval eut été un âne.
De rares paroles furent échangées pendant tout le temps que dura le voyage.
La jeune fille était trop absorbée par ses propres pensées pour éprouver le besoin d’entendre l’expression de celles de son garde du corps.
Le vieux soldat de son côté avait fort à faire pour empêcher les passants de jeter d’indiscrets regards à la jeune fille. Il avait pris une pose tout à fait belliqueuse. Le poing sur la hanche, le chapeau incliné sur l’oreille droite, il tournait des yeux furibonds vers les gens assez hasardeux pour fixer la belle amazone. *
Plusieurs fois déjà il avait laissé tomber au milieu des passants disséminés sur la route qu’il suivait, les épithètes de serins ou d'imbéciles; mais tel était l’air imposant, la mine majestueuse du brave militaire, que personne n’avait osé relever ces disgracieuses qualifications.
Aucun incident ne marqua donc ce pèlerinage.
Il était deux heures de l’après-midi, lorsque les deux cavaliers mirent pied à terre dans la cour du château de madame d’Elvino.
La grosse servante à qui Rouillard avait rendu quelques bons offices les avait vus venir. Elle roula plutôt qu’elle ne courut au devant d’eux en s’écriant :
— Ah ! monsieur Rouillard ! ah ! mam’selle de Vadans ! ma maltresse sera bien contente de vous recevoir !
Au bruit du pas des chevaux, la Borghetta s’était mise à
J.E COMPÈRE LEROUX
la fenêtre. — Reconnaissant que Cécile était seule avec Rouillard, elle descendit du premier étage et accourut ellemême à la rencontre de sa jeune amie.
— Soyez la bienvenue, lui dit-elle. J’avais un pressentiment que vous viendriez aujourd’hui. *
Rouillard s’inclina' profondément devant la baronne : puis il se dirigea du côté des écuries, tandis que l’ancienne actrice précédait Cécile dans le petit salon où nous avons déjà conduit nos lecteurs.
Les deux femmes s’assirent.
— Que vous êtes charmante, fit la Borghetta, d’avoir songé à la pauvre recluse. Je ne sais vraiment de quelle façon vous remercier de votre aimable visite.
— Je brûlais du désir de causer un instant avec vous, madame. La dernière fois que nous sommes venus, nous ne vous avons pas trouvée.
— C’est vrai ; je l'ai bien regretté. D’autant plus que vous aviez amené avec vous... une troisième personne.
Cécile rougit.
— M. le vicomte Raphaël de SanColombano, dit-elle.
— J’ai déjà eu l’occasion de voir quelquefois ce jeune homme à Paris, notamment un soir chez le marquis de Croissey.
— Ainsi, madame, vous le connaissez ?
La jeune fille avait prononcé ces paroles avec une ardeur qui n’échappa point à la Borghetta. Cette dernière tressaillit.
— Mon Dieu ! serait-ce possible? pensa-t-elle.
Puis à haute voix :
— Oui, ma chère enfant, je le connais ; mais d’une façon très-superficielle...
— Sans doute, madame, on vous en dit beaucoup de bien ?
— II mène grand train.
— Comment cela se fait-il ? Il m’a affirmé qu’il n’était pas riche.
— La richesse n’est rien ; le crédit est tout. Puis le vicomte
25U LE COMPÈRE LEROUX
espère sans doute épouser une riche héritière qui paiera toutes ses dettes.
Le cœur de Cécile se serra.
— Mon Dieu ! se dit-elle, serait-ce parce qu’il me croit riche qu’il me rechercherait? ce serait bien infâme !
La confidence qu’elle allait faire à la Borghetla expira sur ses lèvres ; mais celle-ci avait trop intérêt à connaître le secret du cœur de la jeune fille pour détourner ou laisser dévier le cours de la conversation.
Elle reprit ;
— Néanmoins, personne n’a jamais, devant moi, mis en doute la probité de ce jeune homme. Je le crois honnête. A part le souvenir de quelques écarts... de jeunesse, souvenirs qui viennent parfois réveiller l'âge mûr, je pense qu’il ferait un bon mari.
— Dites-moi, madame, pensez-vous aussi qu’il puisse jamais aimer véritablement sa femme?
— Je le crois; surtout si sa femme était aussi charmante que vous.
Le cœur de Cécile battait avec violence. Elle porta la main à ses yeux comme pour essuyer une larme.
La Borghetla crut devoir frapper un coup décisif et devancer ainsi la confidence que Cécile hésitait à lui faire. — Elle demanda :
— Est-ce que vous aimeriez le vicomte ?
Cécile se jeta en pleurant à son cou.
— Oui, madame, s’écria-t-elle.
Bien que la Borghetta s’attendit ù cette révélation, elle n’en demeura pas moins quelques minutes accablée.
— O cœur des enfants et des femmes ! se disait-elle. Triste faiblesse!... Voici une vierge sans tache, jeune et belle, assez riche pour être environnée des hommages les plus désirables. O douleur !... Et cette vierge tombe dans les filets d’un débauché ! C’est le souille d’un libertin qui va flétrir cette rose d’amour qui s’entr’ouvre aux premiers baisers du soleil ! Dans quel bourbier a-t-elle posé son pied blanc, la douce colombe ? Qu’est-ce que cet homme sans amour lui
donnera en échange de son amour ? Quel avenir de deuil ? quelles amères déceptions ! Encore une pauvre âme marquée du sceau du malheur !...
Toutes ces pensées, elle avait envie de les exprimer à haute voix, de détourner Cécile d’un pareil mariage; mais elle craignait de perdre son temps, sur la foi de ce vieil adage : qu'on écoute les conseils justement pour avoir l’occasion de ne pas les suivre.
Puis elle n’osait avouer à mademoiselle de Vadans qu’elle connaissait beaucoup mieux le vicomte qu’elle ne l’avait laissé supposer.
D’un autre côté, (devons-nous le dire ?) l’ancienne actrice ' accueillait cette nouvelle avec une certaine joie. — Elle ’ redoutait l’amour de Champcarré pour Cécile ; l’indifférence de la jeune tille pour Mathieu lui apparut comme un espoir.
— Peut-être, pensait-elle, Champcarré reviendra-t-il à moi.
Elle se dégagea de l’étreinte de Cécile, et la forçant doucement à s’asseoir tout près d’elle elle lui dit :
— Eh bien, mon Dieu ! il n’y a rien d’extraordinaire à ce que vous aimiez ce jeune homme.
— Comment, madame, vous ne trouvez pas... ?
— Mon Dieu! non... Cela ne. m’étonne nullement. Ne vous l’ai-je pas déjà dit ? A votre âge j’aimais, et ceux qui n’aiment pas à dix-sept ans n’ont point de cœur.
— Mais, madame, je suis dans une position lout.exccptionnelle.
— Expliquez-vous.
— Vous savez que je dois me marier avec mon cousin ?
— Oui; mais il ne tient qu’à vous de ne pas l’épouser; vous n’avez qu’un seul mot à prononcer devant le magistrat municipal : Non !...
— Hélas ! cela ne m’est plus possible.
— Comment cela ?
— Pour ne pas désoler mon père, j’ai promis de ne mettre aucun empêchement à ce mariage...
— Ah ! vous avez fait cela ? ' -
— Et ce mariage se conclut dans quinze jours ; on imprimera demain les billets de faire part.
La Borghetta devint rêveuse.
— La circonstance est grave, en effet, dit-elle après un instant de silence; mais il ne faut pas vous désoler outre mesure. Il y a un Dieu pour les amoureux encore plus que pour les ivrognes. Je me charge de faire intervenir ce Dieu en votre faveur. ■
— Oh! madame, je vous en aurais une reconnaissance de toute ma vie.
— Laissez venir les événements et obéissez toujours à votre père. Je vous promets que votre mariage avec M. de Champcarré n’aura pas lieu et que la rupture ne pourra vous en être imputée.
— Merci! merci, madame!... vous seriez ma seconde mère si vous n’étiez pas assez jeune pour être ma sœur.
Elle se jeta de nouveau au cou de la Borghetta.
— Maintenant voilà ma gaité revenue, ajoula-t-elle ! mais, madame, ne me trompez-vous point?...
— Je vous donne ma parole que je ferai ce que je vous dis...
La Borghetta voulut jeter une goutte d’absinthe dans la joie de Cécile.
— 11 s’agira ensuite de faire consentir votre père à votre mariage avec M. de San Colombano, reprit-elle.
— Mon père ne me refusera pas son consentement... Il m’aime de toute son âme... et quand il saura que c’est à cause du vicomte que je repoussais la main de mon cousin, toutes les difficultés s’applaniront.
— Je le souhaite ! fit la Borghetta d’un air triste.
Une scène d’un autre genre se passait dans les cuisines.
Rouillard, qui menait l’ampur tambour battant, n’avait pas perdu de temps pour faire à la grosse cuisinière une déclaration en forme et présentée avec ce chic troupier que nous lui connaissons.
— J’ai quelque cinquante ans, avait-il dit; plus une retraite de six cents franc», y compris ma décoration qui
• rt^
m’est payée z’à raison de cent cinquante balles. En outre, je possède z’un cœur d’occasion qui en vaut z’un tout neuf et je suis solidement établi, ce qui ne nuit pas à l'affaire, voilà 1 eliblot!... Si vous voulez, innomine patris et patvigot!... crac !... devant la mairie et le curé, l’affaire est dans ie sac ;
La cuisinière avait demandé cinq minutes pour réfléchir^ après quoi, elle avait répondu un oui bien accentué.
— Donc, conclut l’ex-caporal, aussitôt mam’solle Cécile conjunguée, grif!... nous nous conjunguons aussi, .le suis majeur, vous êtes majeure; ça va z’aller comme sur des roulettes. En attendant, je vais vous mettre mon numéro matricule sur les deux joues.
Et Rouillard embrassa chaleureusement son énorme future qui subit sans broncher cette accolade.
— Je viendrai vous revoir dans ces momen(s-t-ici, ajouta Rouillard ; demain z’ou après demain ; et je vous • tiendrai z’au courant des affaires politiques. Sufficit! Vous m’entendez !...
Cécile quitta là Borghetta vers quatre heures du soir ; on se remit en route, Rouillard plus joyeux encore que le matin et mademoiselle de Vadans presque rassurée.
Quand ils arrivèrent, le général avait déjà barbouillé sept ou huit feuilles de papier ; mais le billet de faire part n’était pas encore rédigé.