‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 14 sur 18 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

Amour.

Cécile, prétextant la fatigue causée par la promenade à cheval, ne tarda pas à remonter dans sa chambre.

Elle roula son fauteuil jusqu’à la fenêtre donnant sur le jardin, .s’assit, et les yeux fixés dans le vague, elle réfléchit.

fo

A quoi réfléchissait-elle ? — quelles pensées, autres que des pensées d’amour flottaient dans cette âme de seize ans qui venait de se révéler à eHe-niême depuis si peu de temps?

Doucement bercée par ce murmure indistinct et profond qui émeut l’air aux heures du crépuscule, elle sentait la rêverie pénétrer tous ses sens ; elle construisait dans son esprit, avec cette incroyable diversité des panoramas qui se dressent et s’abîment dans cette phase de l’âme, une foule -de châteaux en Espagne que la réalité détruit, hélas! avec autant de rapidité que le songe les édifie.

Elle se voyait déjà, la douce enfant, dans les bras de celui qu’elle aimait : elle entendait sonner à toute volée les cloches de l’hymen ; elle voyait une foule avide et curieuse qui lui faisait cortège et la regardait passer au bras de son époux.

Une mystérieuse ivresse l’enveloppait : elle était comme les Ismaélites après avoir bu l’opium qui leur ouvrait les portes du ciel. ’ ,

— Je serai bien heureuse, disait-elle. 'Nous quitterons Paris qui m’ennuie, nous irons ensevelir nos joies dans quelque retraite lointaine; nul ne nous verra, nous vivrons à deux, et mon père veillera sur nous. Nous aurons bien soin du vieillard, et il fera sur ses genoux sauter ses petits-enfants. Quelle perspective! épouse aimée! mère aimée! fille aimée! que faut-il de plus?

Une voix secrète lui répondait en lui serrant le cœur, par ces sublimes vers de Hugo :

« Non! l’avenir n’est à personne.

Sire, l’avenir est à Dieu,

Et lorsque l'heure triste sonne,

Tout ici bas nous dit adieu.

O notre ombre, ô notre hôte !

Oh! qui peut avant l’heure ouvrir ta froide main. Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte. Et qu’on nomme demain. »

' Mais songe-t-on au lendemain, quand on qjme? ose-t-on prévoir l’adversité, quand le bonheur vous pénètre par tous les porcs! lorsque la jeunesse qui se desséchait au soleil s’épanouit sous la rosée de l’amour! quand tout ce qui vous entoure chante avec la voix de la terre et la voix du ciel, avec la fleur et l’étoile, avec les champs et avec la mer, ce psaume sans tin qui commence dans un berceau et finit dans une tombe.

Cependant les brouillards s’épaissirent et devinrent peu à peu ténèbres. Une inquiétude indéfinie envahit l’âme de la jeune fille. Ces vers mélancoliques d’un autre poète* s’échappèrent de ses lèvres et de son cœur :

— « . . . . Heureuse, ô mille fois heureuse,

Celle qui près du lit qu’un petit ruisseau creuse,

Ayant pour couche l’herbe et pour toit l’oranger.

S’endort bergère aimée auprès de son berger. »

Alors neuf heures et demie sonnèrent.

— Mon Dieu ! se dit la jeune fille, Raphaël viendra-t-il?

Deux sentiments contraires se heurtaient dans son âme.

Elle aurait voulu voir Raphaël , se concerter avec lui, lui

exprimer ses craintes, ses espérances, lui donner avis de l’intervention de madame d’Elvino en leur faveur. Puis elle aimait. Elle aurait voulu entendre la voix de son amant, ne fut-ce que pour l’entendre, lui donner sa main à baiser, écouter ses protestations, vivre enfin pendant quelques minutes en tête-à-tête avec lui.

Mais elle réfléchissait que la passion de Raphaël pourrait pousser peut-être les choses trop loin; qu’elle s’exposerait ainsi à un danger qu’elle pouvait éviter en fermant sa fenêtre; que le moindre bruit ferait venir le général ou éveillerait la défiance du vigilant Rouillard.

— Oh! pensait-elle, si l’on me surprenait! si quelqu’un pouvait me voir en tète-à-tête avec un jeune homme... dans ma chambre? Ciel! je serais perdue! je mourrais!...

Puis la voix de son amour reprenait le dessus.

— Qu’importe, après tout? sc disait-elle. Ne doil-il pas être mon mari? Pourquoi craindrais-je de le recevoir? Ne suis-je pas assez forte pour ne point redouter ma faiblesse?

Mais ce raisonnement ne la rassurait pas d’une façon complète. Le moindre bruit qui s’élevait dans la maison la faisait tressaillir; le moindre frôlement augmentait son angoisse.

Dix heures sonnèrent, puis onze heures, puis minuit.

Alors, les murmures de la ville s’éteignirent. — On n’entendit plus au loin que le pas des factionnaires ou des sergents de ville errant sur le bitume des trottoirs.

Cécile ouvrit doucement sa fenêtre.

Le mur qui ceignait le jardin et le séparait de la place du Panthéon se prolongeait, ainsi que nous l’avons déjà dit, jusqu’au-dessous de la fenêtre de Cécile.

Des coudriers assez hauts ombrageaient de leur feuillage le couronnement de ce mur.

La jeune fille sc figura que ces coudriers s’agitaient comme si leyrs rameaux avaient été froissés par un homme. — Cécile eut peur. Un instant l’idée lui vint de fermer sa fenêtre : mais la tentation fut plus forte que la timidité.

Elle se rapprocha :

— Ne craignez rien; c’est moi, dit une voix connue dont, les vibrations étaient étouffées à dessein.

— Raphaël ! fit la jeune fille, c’est vous?

— Oui, répondit la voix.

Le vicomte se tenait accroupi sur le chaperon du mur, le dos ployé, dans une attitude de guerrier Sioux à la piste d’un ennemi. En étendant ses mains il pouvait toucher l’appui inférieur de la croisée.

— Imprudent! murmura la jeune fille. Si quelqu’un allait vous voir;-si vous alliez faire un faux pas.

— Ne craignez rien, répondit le vicomte, toujours à voix basse; j’ai pris mes précautions.

— Mais l’obscurité ?

— Bah ! vos beaux yeux me servent d’étoile polaire.

Raphaël se mit à cheval sur le mur pour mieux assurer

LE COMPÈRE LEROI’X

son équilibre. Il étendit ensuite ses deux mains en avant, èt s’élevant à la force du poignet, il avança graduelldhient jusqu’au pied de la fenêtre.

Là, il se redressa.

— Votre main, Cécile, votre main! dit-il. Oh!, laissezmoi l’appuyer contre mes lèvres...

Cécile lui tendit sa petite main qui tremblait.

Il déposa sur ce marbre vivant plusieurs baisers de feu.

— Tudieu, pensait-il tout en collant ses lèvres sur cette main patricienne; mes amis riraient beaucoup de me voir ainsi faira à minuit le chevalier de gouttière sous la fenêtre d’une jeune fille. Comme c’est romanesque!... Il ne me manquerait plus qu’une échelle de soie, un poignard entre les dents et une guitare à la main pour ressembler à tous les hidalgos amoureux, depuis Gilblas et le Mendocê de Pigault-Lebrun , jusqu’aux fort graves, fort mélodramatiques et fort ennuyeux héros des romans de cape et d’épée!...

Et son visage prit une sardonique expression qui eut certes épouvanté la jêune fille si elle eût pu la deviner.

— Mon Dieu ! dit-elle, pourquoi vous hasarder ainsi, Raphaël ?

— Pour vous voir! répondit le vicomte.

— Vous ne craignez donc rien ?

— Rien que votre froideur.

— Vous savez bien que je vous aime, Raphaël.

— Oh ! de grâce, répétez-moi ce mot si charmant et si doux. O mon ange! puis-je mériter cet amour? comment dois-je faire pour m’en rendre digne? mais je n’y croirai pas, si vous ne me le redites encore...

— • Je vous aime; je vous le répète.

San Colombano attira de nouveau à lui la main de Cécile et la baisa pour la seconde fois.

— Oh! merci, murmura-t-il en cherchant à donner à sa voix le timbre de l’émotion arrivée à son plus haut degré! Merci, ma bien-aimée, mille fois merci ! Vous ne sauriez croire combien je suis heureux. Je crains même cet excès de bonheur-,., ne va-t-il pas me foudroyer?

— Est-ce absurde! ajouta-t-il en lui-même; suis-je assez ridicule ! !...

— Prenez garde de tomber! murmura Cécile tout émue.

San Colombano crut prudent de bien assurer son pied;

néanmoins il fit un mouvement ascensionnel qui avait la prétention de signifier qu’il n’avait pas peur.

— Cécile, dit-il, je vous l’ai déjà cent fois répété. Je suis pauvre; peut-être voire père ne consentira-t-il pas à notre mariage; aussi, si je croyais assurer votre bonheur en me laissant glisser de ce mur et en me brisant sur le pavé, je n’hésiterais pas un instant. Le voulez-vous?

Et San Colombano fit semblant d’a'bandonner l’appui de la fenêtre contre laquelle il se soutenait.

— Malheureux ! s’écria mademoiselle de Vadans...

— Eh ! quand je me tuerais... qu’importe?

— Vous me tueriez aussi! Ne quittez point le mur et écoutez-moi.

San Colombano se rapprocha davantage encore, en plaçant sous ses pieds trois ou quatre pierres descellées de la muraille.

— Je vous écoute, dit-il.

— On doit me marier dans quinze jours.

— Ciel!

— Mais soyez sans inquiétude, ce mariage n’aura pas lieu.

— Quoi ! vous refuseriez?

— Oui; mais je crois que je n’aurai pas besoin d’avoir recours à cette extrémité.

— Comment donc ?

— Quelqu’un va travailler en notre faveur, et j’ai bon espoir que ce quelqu’un réussira.

— Oh ! dites-moi le nom de ce bienveillant protecteur, mon ange adoré; dites-le-moi pour que je le bénisse, pour que je ne l’oublie jamais.

— Qui, diable! peut ainsi se mêler de mes affaires? ajouta-t-il tout bas.

— C’est la baronne d’Elvino.

— Digne et noble femme ! J’irai la remercier, quand bien même je devrais avoir le cœur brisé par la non-réussite de son intervention.

— C’est une excellente personne; elle vous connaît un peu...

— i\loi ?

— Oui. Elle vous a vu quelquefois chez le marquis de Croissey.

— Je regrette de ne l’avoir pas rencontrée le jour où nous sommes allés ensemble à son château de Villiers; j’aurais été heureux de renouveler connaissance avec elle.

Il ajouta tout bas :

— Qui donc peut être celte baronne d’Elvino qui joue un rôle dans tout ceci ? Je ne me rappelle pas avoir entendu prononcer ce nom-là. II faudra que j’éclaircisse ce point...

Et tout haut il reprit :

— Qu’importe après tout que je sois pauvre, puisque vous m’ainfez! Nous serons heureux l’un avec l’autre, Cécile ! Je ne désirerais qu’une chose : c’est que vous soyez aussi pauvre que moi. Oh! alors aucun. obstacle ne s’opposerait à notre bonheur et à notre union.

- 1 Oui, je voudrais être pauvre et libre ! libre de vous aimer à mon aise et comme je l’entendrais !

— O ma reine ! ô ma fée ! ô ma péri !... vous m’aimeriez plus que vous n’avez aimé votre mère elle-même, que votre amour n’approcherait pas du mien !... Moi, je vous aime par tous les sens et par toutes les facultés!... Vous êtes moi et je suis vous... Absente, vous êtes en mon cœur et devant mes yeux; présente, vous êtes encore devant mes yeux et dans mon cœur. Nous avons été créés l’un pour l’autre, un matin de printemps, du baiser de deux tourterelles. Oh! pourquoi vous vois-je si loin de moi? Pourquoi ne puis-je vous serrer dans mes bras en vous disant de plus près : je l’aime! !...

San Colombano fit un mouvement qui lui permit de s’asseoir sur le hord de la fenêtre. Par luxe de précaution, Cécile avait éteint la lampe.

'LE COMPÈUE LEROUX.

Quand ollo aperçut le vicomte si près d’elle, un tremblement convulsif agita tout son corps; — elle pâlit. — Instinctivement elle sentait que si son amant pénétrait jusque dans sa chambre à coucher, elle était perdue.

— Mon Dieu! dit-elle, si l’on vous apercevait?

— Qui pourrait m’apercevoir dans cette obscurité?

— Je ne sais; mais je crains, j’ai peur ! Oh ! redescendez !

— Vous ne m’aimez donc pas, Cécile?

— Douter de mon amour!... ingrat!...

— Alors, pourquoi craignez-vous?

— Parce que je vous aime.

— Et vous me repoussez ! Ah ! je pressentais bien au fond de mon cœur que vous ne m’aimiez pas assez pour me faire le moindre sacrifice! pauvre sot que je suis. Je le vois trop, hélas! je n’ai plus qu’à revenir à mon premier projet... me laisser glisser et mourir.

Cécile étouffa un cri qui allait jaillir de sa poitrine.

— Raphaël! mon ami, dit-elle, je vous en supplie,; demain, tenez! demain, "mais pas aujourd’hui. Descendez, je vous en conjure.

— Oh ! oui, je vais descendre. Vous ne m’avez jamais aimé, vous prierez du moins pour moi.

Il étendit les bras et pencha la tête sur le vide.

Cécile se cramponna à ses vêtements.

— Oh ! serait-ce possible , murmura-t-elle ! Alors je penserais que c’est vous qui ne m’aimez pas, que vous voulez ma mort. Vous savez bien que si vous mouriez, je*mourrais aussi.

San Colombano jeta ses bras autour du cou de la jeune fille et appuya sa bouche sur ses lèvres.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle en se défendant faiblement.

En ce moment, la porte du jardin cria sur ses gonds. Un homme entra portant une lanterne à la main.

Raphaël sauta doucement dans la chambre de Cécile.

— Qui se promène à cette heure, fit-elle toute tremblante. Cachez- vous, Raphaël! Si c’était mon père; s’il lui prenait fantaisie de venir voir si je dors !

— Bah! répliqua San Colonibano, avec beaucoup de calme ; il n’y a rien d’extraordinaire à ce que quelqu’un entre , dans le jardin pendant la nuit. C’est peut-être Rouillard...

Il se pencha à la fenêtre.

If reconnut en effet l’ex-eaporal, qui trépignait sur le sable des allées en- poussant des grognements assaisonnés de jurons.

— Cré nom! grommelait-il, sabres et carabines! tonnerre!... Je me la ferai z’arracher. La dent de l’œil encore!... Je ferai poser des osanores... c’est sans doute un coup d’air... Mille bombes!... Pistolet du diable!...

- San Colombano ne put s’empêcher de sourire; mais une vague inquiétude le saisit lorsqu’il vit le vieux reître poser sa lanterne par terre et s’établir dans le fauteuil rustique.

— Est-ce que ce drôle va passer la nuit dans cette position ?pensa-t-il.

Néanmoins, il voulut ne pas perdre le terrain qu’il avait conquis.

Il s’agenouilla devant Cécile, qui était tout à fait en déshabillé, et il baisa ses petits pieds nus dans des mules de velours. - ‘

Cécile s’assit.

San Colombano se pencha sur elle ; pendant quelques secondes ils échangèrent en silence un nombre incalculable de baisers donnés et rendus.

Et le vicomte glissa dans l’oreille de la jeune fille ces paroles suavement empoisonnées, qui endorment la pudeur et éveillent les désirs.

Éperdue, haletante, le sein gonllé, l’œil humide, la bouche entr’ouverte, Cécile n’avait plus conscience d’elle-même. Une flamme d’enfer l’incendiait ; elle attira contre sa poitrine le tête de San Colombano.

La voix de Rouillard résonna jusque dans l’appartement.

— Tonnerre! Fichue dent de touslesdiables!... Faut que j’aille trouver le dentiste, il n’y a pas à tortiller.

, Cette voix fit bondir Cécile.

Elle repoussa San Colombano, haletant aussi, et dont le

to.

scepticisme railleur s’était fondu au contact de ce corps vierge, qui semblait avoir été taillé dans un bloc de marbre de Paros.

— Imbécile de Rouillard ! murmura le jeune homme avec désappointement, et assez haut pour que la jeune fille l’entendit.

Ce mot, dans un pareil instant, acheva de lui rendre toute sa présence d’esprit, toute sa force de chasteté.

— Je vous en prie, Raphaël, quittèz-moi, dit-elle. Plus tard. Oh! je serais trop honteuse! allez... Tenez, voilà Rouillard qui sort; peut-être va-t-il revenir bientôt; s’il vous trouvait ici, je serais perdue; et s’il restait jusqu’au matin dans le jardin, comment feriez-vous pour sortir?

San Colombano avait repris son sang-froid. Il rentra vivement dans son rôle.

— O mon Dieu ! dit-il, être si près du bonheur, si près du ciel, et retomber dans l’attente désolée, dans le bagne de l’incertitude! Cécile! vous ôtes sans pitié!...

Cécile se sentait faible. Elle n’osa point affronter une nouvelle conversation avec son entreprenant ami.

— Sortez vite, lui dit-elle, et à bientôt. Songez au cœur qui s’est donné à vous, Raphaël !

— Songez aussi, répondit-il, à ce pauvre cœur qu’un mot de vous peut briser.. .

Il s’agenouilla de nouveau devant Cécile, lui prit les mains, les baisa, les arrosa de larmes, dont il avait toujours une source à sa disposition. Puis il escalada le rebord de la croisée en prenant les plus grandes précautions.

Cécile suivait tous ses mouvements avec une anxiété pleine de tourment ; lorsqu’elle l’eût vu descendre du mur sans encdhibre, et retomber parfaitement d’aplomb sur ses pieds au coin de la place du Panthéon, elle tomba à genoux devant la statuette de la Vierge et elle fit une fervente prière. v

Mont-Souris.

Entre la rue des Catacombes et la rue Saint-Anne de Gentilly, on remarque une espèce de terrain complètement dépourvu de maisons. Ce terrain, boursoufllé par des soussol gypseux qui crèvent, en se gonflant, leur couche supérieure au moment des pluies, présente une surface raboteuse et infertile, d’une couleur uniformément jaunâtre, coupée çà et là par les tons verts des luzernes étiolées que la maigreur du terroir empêche de se développer.

Cette partie du Pelit-Montrougô n’est guère exploitée que par des carriers dont l’industrie a su trouver des richesses au milieu de cette aridité.

On l’appelle Mont-Souris.

Sur la gauche de ce canton, apparaissent quelques pauvres mâsures qui sont censées représenter des fermes, mais en réalité les nourrisseiirs de Mont-Souris habitent tous la rue de la Toinbe-Issoire ou celle des Catacombes. Mont- Souris n’existe pas autrement qu’à l’état de chantier de maçons et de tireurs de pierres.

Un soir, quelques hommes dont le costume n’avait rien de particulier et qui semblaient chercher à éviter les regards de la foule, dépassèrent, les uns la barrière Saint-Jacques, les autres la barrière de la Santé, traversèrent rapidement les rues qui aboutissent à ces barrières et se dirigèrent vers un point commun situé au pied d’une colline déboisée qui expire du côté opposé, vers le pont du chemin de fer d’Orsay.

Arrivés sur le plateau qui domine Montrouge, ces personnages s’arrêtèrent un instant, les yeux fixés sur l’horizon. Ils paraissaient attendre que la nuit fût complètement arrivée avant de descendre le monticule, et ils ne s’abordaient point.

Le crépuscule s’épaissit.

De grands nuages noirs se rangèrent peu à' peu sur l’azur sombre du ciel, comme des factionnaires qui se relèvent et se placent l’un auprès de l’autre devant un palais.

Deux ou trois des hommes dont nous venons de parler s’enfoncèrent dans un sentier creux qui conduisait aux carrières. Ils furent suivis par quelques autres. Bientôt le plateau se trouva tout à fait dégarni et s’enveloppa de ténèbres.

Nous suivrons deux de ces personnages qui se sont rejoints à mi-côte de la colline, et qui s’entretiennent à voix basse.

— Voyez-vous, monsieur Leroux, — dit le premier qui n’est autre que Georges- Lambert Surrey, — nous sommes obligés de prendre de grandes précautions; la police est si ombrageuse ! Trois ou quatre fois déjà nous avons été sur le point d’être pris. Hier encore, le grand Giffard, le brigadier des sergents de ville de Montrouge, nous a poursuivis jusque près d’ici. Un peu plus... ma foi ! nous étions pincés.

— Et vous êtes parvenus à le dépister?

— Oui ! en remettant notre séance à aujourd’hui.

— Ah ! Et croyez-vous qu’ilne reviendra point ce soir!...

— Je ne pense pas. C’est fêle demain à Montrouge. Il aura d’autres occupations...

— Vous ne devez pas être nombreux dans votre tripot?

— Non; mais c’est choisi. Nous avons un étudiant, un vieux militaire, un ancion spéculateur, un bourgeois, deux ouvriers, l’un typographe, l’autre ciseleur; c’est-à-dire presque tous les éléments dont se compose la société parisienne.

— Je comprends.

— Il est bien rare que l’un ou l’autre de ces messieurs n’amène pas quelqu’un avec lui : aussi le jeu marche beaucoup mieux que vous ne le supposez.

- Ah!

— On gagne ou l’on perd quelquefois de grosses sommes. Il y a quatre jours un boucher de Paris a perdu quinze mille v francs.

Digüized-by Googl

LE COM ri: RE LEROUX. 265

— Diable ! savez-vous que c’est énorme pour un sem- * blabie tripot ?

— Oui ; mais ça ne va pas encore comme je le voudrais.

Il faudrait une autre direction.

— C’est Rossinot qui conduit la barque?

— Oui, un marchand de vins grossier, dont les consommations sont affreuses et qui rudoie tout le monde.

— C’est à lui que la carrière appartient?

— Oui, voilà le malheur!... Ce qui ne l’empêche pas, je vous le dis, de ne presque rien gagner... Ah! si j’avais cela!...

— Croyez-vous qu’il veuille vendre son tripot?

— Il est vieux ; il n’a pas d’enfant ; ça se pourrait bien. J’ai envie d’amasser une somme assez ronde et de la lui offrir pour se retirer des affaires.

— Et la police?...

Ma foi! tant pis ! Ce serait un hasard... une chance à courir; et je suis bien sûr qu’en quatre ou cinq séances je regagnerais la somme.

— Diable! vous avez donc une martingale?

— Au lansquenet, oui; mais pas à la roulette. Au lansquenet, je gagne presque* à tout coup.

Le maître d’armes sentit ses lèvres trembler de colère.

— Je connais quelques-unes de vos réussites. Si vousaviez joué pour votre compte...

Ces paroles mirent le chevalier d’industrie sur ses gardes...

— Qui vous dit que je ne joue pas pour mom propre compte? demanda-t-il.

— Oh ! mon Dieu! répondit le maître d’armes avec une indifférence parfaitement jouée, j’ai vu souvent des gens pauvres agir ainsi. On se laisse exploiter par un homme riche, voilà tout...

— Je ne suis pas si bête, fit Surrey avec beaucoup d’aplomb.

Mais cette conversation lui pesait.

— Voyez-vous encore ? — reprit-il pour en changer le cours.

— Assez peu !

— Je vous ferais remarquer ce sol, s’il faisait moins nuit, mon cher monsieur Leroux ; vous ne vous figurez pas combien il est curieux au point de vue géologique.

Le professeur d’eserime tenait peu à la géologie.

— Je suis beaucoup trop ignorant, dit-il, pour trouver à cela le moindre intérêt; j’aimerais mieux entendre lé récit de quelque belle partie de lansquenet ou de roulette.

— Seriez-vous joueur aussi ?

— Dans ma jeunesse je l’étais ; mais comme je perdais toujours, cette passion à fini par m’abandonner.

— Heureux homme!... Moi, plus je perds, plus je veux jouer. La roulette emporte ce qui vient du lansquenet.

— Je comprends ; vous n’avez pas encore trouvé votre martingale ?

— Je la trouverai positivement. J’en suis sûr. Mais, en la poursuivant, je me ruine. Un jour, je saurai bien rattraper tout cela. J’ai chez moi une roulette : toute la nuit, toute la journée, je l’étudie, j’en approfondis les combinaisons.

— En attendant, vous perdez?

— Qu’importe ?... Ma martingale trouvée, je vais à Bade, à Hombourg, partout où ce jeu est en honneur, je gagne plusieurs millions en quinze jours et je reviens en France. Croyez-vous que Benazet ne me donnerait pas un million pour avoir mon secret ?

— Oh! je n’en doute pas... Lehmann aussi !

Leroux avait lancé avec intention le ilom de l’Israélite ; mais Surrrey ne sourcilla pas.

— Lehmann est trop avare, dit-il ; du reste, je ne sais pas s’il joue.

-i-» Je le sais, moi, et vous devez bien le savoir aussi, puisque vous avez joué quelquefois avec lui.

— Quelquefois, c’est le mot; mais pas souvent, fit le chevalier d’industrie dont l’embarras et l’inquiétude augmentaient. — Mauvais chemin ! morbleu !...

Leroux ne parut pas remarquer cette exclamation.

— Si j’étais à votre place, dit-il, j’exploiterais le lansqtie-

net et je ne m’occuperais de la roulette que quand je serais sûr de ma martingale.

— Comment la trouver si je ne joue plus?... C’est comme l’individu qui ne veut entrer dans l’eau que quand il saura nager.

— Non pas. On fait comme les enfants : On joue à rien.

— Ce serait prudent; mais je ne pourrais jouer ainsi ; je m’ennuierais au deuxième tour.

— Lorsque vous perdez, est-ce que l’on vous fait payer comptant.

— Parbleu !...

— Fichtre !... Alors il faut porter toute sa fortune sur soi et prévoir toutes les éventualités.

— Lorsqu’on est sûr de la solvabilité d’un adversaire, on exige simplement des billets. Tenez, dans peu de jours, même, je dois aller en présenter deux ou trois à quelqu’un de votre connaissance.

— Bah ! et à qui donc ?

Surrey fit un geste mystérieux.

— Je vous le dirai plus tard, murmura-t-il.

— Il aura toujours la ressource de ne pas vous payer, ce quelqu’un... — Vous saveç qu’on ne peut poursuivre judiciairement pour dettes de jeu...

Surrey secoua la tête.

— C’est bien, dit-il. Je m’entends. Nous ne sommes pas

aussi bêtes que cela, l.es billets sont faits en conséquence. La preuve, c’est qu’ils sont déjà dans le commerce avec l’endos du célèbre Triel. ,

— Sapristi ! vous connaissez donc ce Triel ?

L’orgueil d’avoir une connaissance si haut placée aveugla pour un instant lé chevalier d’industrie.

— Mais un peu, dit-il. On n’est pas si gueux qu’on en a l’air !...

Leroux se tut et réfléchit.

Depuis plusieurs mois qu’il était à la piste des fripons qui avaient enveloppé son neveu dans les fils d’une trame com-

pliquée, Leroux ne manquait pas de points de repaire pour réunir et condenser ses observations.

Le nom de Triel, qu’il avait entendu si souvent répéter, ne lui apparut plus que comme le prête-nom, le pseudonyme qu la raison sociale d’une personne qui ne pouvait être autre queLehmann.

Suffisamment édifié à cet égard, il ne crut pas devoir pousser plus loin ses investigations immédiates.

I)u reste, Surrey avait fait un geste qui signifiait :

— Nous arrivons.

Le sentier que suivaient les deux hommes dércivait plusieurs lignes concentriques autour d’une butte qui se dressait au milieu des massifs de pierres accumulées par les extracteurs.

Au lieu de s’arrêter au point central, il s’élançait de nouveau en ligne droite du côté dé la plaine et allait se perdre dans une excavation profonde, pratiquée entre deux énormes talus dont les parois semblaient les lèvres béantes d’un abîme.

Là', une grue gigantesque dont la tête était couverte de cordages supportés par des mouffles, arqueboutait sur le sol pierreux les trois poutres qui lui servaient de pieds.

Derrière cette grue, s’ouvrait un couloir sombre taillé dans le rocher et qui paraissait se prolonger fort avant. Un amas de pioches et de pelles obstruait l’entrée de ce souterrain.

— C’est ici ! fit le chevalier d’industrie.

— Diable ! répondit le maître d’armes, c’est habilement dissimulé. On dirait une véritable carrière qui attend de véritables ouvriers.

— Vous ne voyez pas tout, mon cher monsieur Leroux.

— Ah !

— Vous me parlez de la police; mais vous comprendrez tout à l’heure que nous ne la craignons pas beaucoup.

— Vous êtes donc armés?

— Ça ne servirait à. rien ; mais, ce qui vaut mieux, nous avons une autre issue pour nous enfuir.

— Une issue ?

— Oui, si la police venait en nombre, nous nous sauverions par derrière.

Surrey avait fortement souligné; le mot nombre. Leroux ne crut pas devoir lui demander ce que faisaient les joueurs quand la police n’était pas en nombre.

Il se contenta de frémir intérieurement.

* Au bout de ce couloir sombre, on descendait y*ois grossières marches d’un escalier taillé également dans le rocher. Là, s’ouvrait un premier compartiment assez vaste et qui avait l’air d’une grotte naturelle.

Une grande fraîcheur régnait dans ce compartiment. Les deux hommes ne s’y arrêtèrent pas.

Ils poussèrent une porte en sapin, s’engagèrent dans un nouveau corridor faiblement éclairé par un quinquet, et dont le haut était plafonné.

Au bout de ce corridor, se trouvait la salle de jeu.

Son ameublement consistait simplement en quelques tables sales, rougeâtres, boiteuses, vermoulues, entourées de bancs aussi vieux que les tables, — défroque de marchand de vins de barrière, friperie dégoûtante exhumée des bouges les plus mal famés de la chaussée du Maine.

A l’un des angles de la salle se dressait un comptoir de zinc oxidé, derrière lequel se tenait le propriétaire du tripot.

Ainsi que nous l’avons dit, le sieur Rossinot (tel était le nom dudit propriétaire) ne jouissait pas des charmes du printemps de la vie. 11 avait bien soixante et quelques années. — Contrairement à ce que l’on remarque dans la conformation des marchands de vins arrivés à un certain âge, celui-ci ne possédait pas d’embonpoint. Au contraire; le misérable était sec comme un manche à balai, sec comme un tourne-broche, sec comme une béquille, sec... comme ce qu’il y a de plus sec au monde.

11 était si sec qu’il n’aurait pas laissé d’ombre au soleil, qu’il craquait en marchant, qu’on aurait pu faire de ses

deux jambes des baguettes de tambour; que sa peau semblait recouvrir des fils de fer.

La tête de ce squelette vivant formai! un triangle dont la base était le crâne, et le sommet le menton. Deux petits yeux jaunes et glauques, cachés à demi sous un buisson de sourcils grisonnants, roulaient constamment dans leurs orbites avec une expression de singulière défiance.

Il toisaJe nouveau venu des pieds il la tête; mais, sur un signe de Surrey, il le laissa passer en esquissant un salut.

Le maître d’armes alla se placer à une table encore inoccupée, et Surrey s’assit vis-à-vis de lui.

— J’aurais fait une partie de lansquenet avec vous, dit-il au chevalier d’industrie, mais puisque vous gagnez à tout coup...

Surrey se mordit les lèvres.

— A tout coup, dit-il, oui; parce que je poursuis ma ' martingale, je parviens ainsi il ne jamais rien perdre; en jouant quitte ou double on arrive A regagner ce que l’on perd; mais entre amis, Je n’agis jamais ainsi.

— J’accepte donc une partie avec vous; seulement je ne suis pas riche; je ne puis hasarder que cinq cents francs.

— Je n’ai pas davantage.

Les deux compagnons se mirent à jouer. Deux ou trois personnes vinrent se grouper autour d’eux pour juger des coups.

Pendant un quart d’heure à peu près les chances se balancèrent. La banque passait avec rapidité de l’un à l’autre. Ils en étaient encore à leurs premiers cents francs.

— Faisons cent francs d’un coup, dit le maître d’armes.

— Je veux bien, répliqua Surrey .,

La fortune favorisa le maître d’armes. Il gagna quatre cents francs à son partenaire ; puis la chance tourna.

Surrey prit la banque et ne la quitta plus jusqu’au mbment où les cinq cents francs du maître d’armes eurent passé de son côté; mais celui-ci ne perdait pas de yue la manipulation des cartes.

A la dernière partie, au moment où Surrey, las de cacher

son jeu, d'amorcer son adversaire, comme on dit en style du lieu, s’apprêtait à terminer par un coup décisif, Leroux lui mit la main sur le bras.

— Vous avez tourné pour vous l’as de pique ? lui dit-il.

— Oui, répondit Surrey avec étonnement.

r— Eh bien! le second as de pique est dans votre main. Il n’est pas difficile que vous gagniez ainsi. Monsieur Surrey, vous êtes un voleur. 11 y a trois mois que je vous guette, et j’ai maintenant la preuve.

On des spectateurs voulut s’interposer, tandis que Surrey battait brusquement les cartes.

— Monsieur, dit-il au maître d’armes, je crois que vous vous trompez. M. Surrey est un honnête homme, et vous n’avez pas de motif pour venir jeter aussi hardiment une qualification pareille à la tête d’un de nos amis.

Leroux, que la tricherie manifeste de Surrey avait mis hors des gonds, ne put retenir sa colère.

— Si vous êtes l’ami de ce Surrey, vous êtes un voleur aussi, s’écria-l-il ; et je jure sur mon honneur que vous tous qui êtes ici, vous ne valez pas mieux. Ah ! je savais bien que je découvrirais un jour ce qu’il m’importait de découvrir! Voici déjà le premier repaire trouvé, les autres se trouveront ensuite...

De longues et sérieuses clameurs couvrirent la voix du maître d’armes.

Le marchand de vins s’approcha de lui, les poings crispés 1 , les dents serrées, le visage bouleversé par la colère.

— Quel monstre est-ce là ? demanda le maître d'armes en éclatant de rire.

Cet éclat de rire augmenta la rage du marchand de vins.

— Vous ne savez pas, rugit-il d’une voix saccadée, à qui vous vous êtes adressé!... Nous ne vous laisserons pas sortir d’ici... entendez-vous bien... Ni Dieu ni diable ne vous tireront de nos griffes.

Et se tournant vers les joueurs :

— Que Caut-il en faire?

Deux des affiliés s’avancèrent vers Leroux.

— Au mur! au mur! dirent-ils... murons-le!...

Le maître d’armes souriait toujours.

il jeta autour de lui un regard inquisitorial.

Dans le fond de la salle se trouvait une porte par laquelle les joueurs s’enfuyaient en cas d’alerte.

Leroux battit en retraite du côté de cette porte.

— Ah! le brigand !... le gueux!... il veut se sauver par l’autre issue, hurla le marchand de vins.

Il s’empara d’une bouteille; d’autres prirent les bancs, Surrey lui-même saisit un énorme cruchon de grès, et tous, hurlant et vociférant, se précipitèrent pour empêcher le maître d’armes d’arriver jusqu’à la porte.

L’homme muré.

— Il faut le murer, répéta le marchand de vins.

— Coquins et lâches, fit le professeur d’escrime, venez me prendre!... Vous croyez donc que je vais m’enfuir? Pas si sot!... Je savais qui vous étiez et, si j’avais eu la moindre crainte, je ne serais pas entré.

En forme d’arguments à l’appui de ce qu’il venait de dire, Leroux tira de sa poche un pistolet à six coups fabriqué par Dcvisme sur le modèle des revolvers américains, puis il fit sortir du bambou creusé de sa canne une lame d’acier de près d’un mètre de longueur.

— Je vous attends, messieurs, dit-il.

A la vue de l'épée qui brillait aux lueurs des lampes d’un sinistre reflet, à la vue de l’arme terrible qui contenait six fois la mort dans ses tubes, les assaillants opérèrent un mouvement rétrograde.

Le marchand do vins, le premier, demanda à capituler;

en attendant, il s’élança vivement du côté de la porte du corridor d’entrée ; — mais, là, un effrayant spectacle s’offrit à ses yeux. — 11 poussa un cri terrible.

— La rousse! La rousse! murmura-t-il ensuite d’une voix brisée.

Les tripoteurs se retournèrent avec effroi.

Le formidable Giffard, llanqué de trois sergents de ville l’épée à la main, se tenait debout à l’entrée du corridor.

A cet aspect, bouteilles, cruchons et bancs tombèrent des mains des joueurs, ils jetèrent autour d’eux des regards effarés. Voyant que le maitre d’armes était- seul contre la porte de derrière, ils se ruèrent sur lui au risque de se faire blesser grièvement.

Leroux décrivit avec sa lame une série de moulinets qui eurent pour résultat d’en faire sentir assez vivement la pointe aux plus hardis.

Giffard et ses hommes entrèrent dans la salle.

— Ah ! vous êtes pincés cette fois, dit-il. Vous allez nous faire le plaisir de nous suivre.

— Moi aussi? — fit le propriétaire d’un air terrifié.

— Vous surtout, mon gros bonhomme... — Mais attendez encore un instant; nous allons procéder à une minutieuse perquisition.

— Aïi ! mon Dieu! pourquoi faire? Il n’y a rien chez moi, fit le squelette en pâlissant.

— Nous verrons bien , répondit laconiquement le brigadier Giffard.

Et se retournant vers ses hommes :

— Surveillez-moi ces coquins; ou plutôt, pour qu’ils ne s’échappent pas, mettcz-leur les menottes.

Les sergents de ville prirent de petites chaînettes et lièrent les joueurs safis que ceux-ci fissent la moindre récrimination ou essayassent de se défendre.

Rossinot seul poussait les hauts cris, et se tordait au risque de causer à son frêle individu, incessamment menacé de dissolution, des perturbations regrettables.

Leroux avait remis sa lame au fourreau et était devenu

LE COMl’ÈRE LEllOllX .

spectateur de cette étrange scène à laquelle la pâle lumière des quinquets huileux et des lampes de cuivre oxidé donnait une apparence fantastique et pittoresque.

11 n’avait pas perdu un seul regard du marchand de vins. — La fixité avec laquelle celui-ci considérait la porte de derrière fit naître un soupçon dans son âme.

— Si vous commenciez par ici, dit-il au brigadier.

— Volontiers, monsieur Leroqj, répondit l’agent de police ; je n’ai aucune répugnance ni aucune préférence.

Le maître d’armes prit une des lampes et se dirigea vers la seconde issue.

— Mon Dieu ! Mop Dieu ! hurlait Rossinot. Je voqs jure, monsieur Giffard, qu’il n’y a rfen par là ; j’en mets mon doigt au feu.

Le brigadier ne répondit pas et continua à suivre 'le maître d’armes.

• — Vous aviez diablement raison , monsieur Leroux , lui dit-il à voix basse, lorsqu’ils eurent dépassé la porte. Je guettais depuis longtemps aussi ce Surrey. J’ai môme obtenu sur lui différents renseignements d’un certain intérêt.

— Ah!

— J’ai lieu de croire qu’il n’est autre qu’un certain Triel, • ancien professeur au lycée de Blois, qui a fait plus de tours que de miracles, et qui a déjà subi une condamnation pour faux en écriture privée.

La lumière se fit instantanément dans l’esprit du compère.

— Voilà bien le mot de l’énigme, se dit-il : Triel est l’homme de paille de Lehmann qui abrite sous son nom toutes les spéculations hasardeuses. Le caporal est pris; gare au capitaine !

Il ajouta plus haut :

— Et sous le nom de Lambert ? '

— Il a subi, répondit Giffard , trois mois de prison pour avoir été trouvé en état de vagabondage.

Leroux leva les mains vers le plafond.

— Et dire qu’il gagne des sommes folles ! s’écria-t-il...

— Lui?...

LE COMPÈRE LEROt'X.' 275

— Oui ; mais il ne joue certainement pas pour son compte, et il vole ses partenaires.

— Savez-vous , monsieur Leroux , que celui pour lequel il joue est aussi son complice?

— Évidemment.

— Et vous le connaissez?

— Pardieu !... Mais je livrerai son nom plus tard, lorsque les révélations de Triel auront corroboré mes soupçons... je devrais dire ma certitude.

L’agent de police n’insista pas. Il inspecta minutieusement les excavations pratiquées dans la muraille; saisit quelques jeux de cartes biseautées, des tarots, des marques de trictrac, une roulette et plusieurs autres ustensiles nécessaires aux joueurs.

— Voyez ! dit-il au maître d’armes.

Le compère jeta sur ce butin un coup d’œil distrait. II promenait ses doigts contre la muraille et en frappait la surface à coups de canne. •

Tout à coup sa main rencontra une couche de mortier qui semblait presque fraîche...

Une horrible idée traversa son esprit.

Il courut au couloir d’entrée, prit deux pioches et un marteau et revint à la porte de la seconde issue.

— Prenez cette pioche, dit-il à Giftard. Il y a quelque chose derrière ce mur.

Convaincu par le ton péremptoire du maître d’armes", le brigadier se mit à attaquer vigoureusement la maçonnerie.

Bientôt les éclats de plâtre frais tombèrent ; en tombant, ils démasquèrent une certaine quantité de pierres de taille superposées, qui paraissaient cimentées imparfaitement.

Ces pierres formaient un parallélogramme de six pieds de hauteur sur trois ou quatre de largeur. — Leur assemblage témoignait d’une façon évidente qu’elles avaient été réunies ainsi à dessein.

D’un coup de pioche , Leroux abattit le haut de ce cadre.

Aux lueurs de sa lampe, il aperçut une tête d’homme. Un cri d’horreur s’échappa de sa poitrine.

— Je suis perdu ! murmura Rossinot. ..

Et il se démena comme un possédé.

En apercevant cette tête, le brigadier s’était arrêté dans son travail. La frayeur et l’étonnement le clouaient à sa place.

Le maitre d’armes, plus habitué que Giffurd aux terribles scènes de la mort, reprit le premier son sang-froid.

— Hâtons-nous, dit-il au brigadier; peut-être est-il temps encore. Il n’y a pas vingt-quatre heures que ce malheureux est enfermé là-dedans ; c’est tout frais.

L’agent de police était atterré.

— Bon Dieu! dit-il, c’est peut-être mon camarade Verly qui m’accompagnait hier au soir, et que je n’ai pas revu dans la journée. Croyez-vous, monsieur Leroux, qu’il existe encore ?

Le maître d’armes ne répondit rien; il arracha toutes les pierres jusqu’au niveau de sa ceinture.

Le corps du malheureux, qui n’avait plus de point d’appui en avant, se ploya. Leroux le reçut dans ses bras, et, avec une vigueur qu’on n’aurait pas soupçonnée dans cet homme d’apparence débile, il parvint à l’extraire de ce tombeau.

— C’est bien lui ! s’écria le brigadier...

Les sergents de ville s’approchèrent.

— C’est lui! c’est bien lui! dirent-ils à leur tour. L’infortuné Verlv ne donnait plus aucun signe de vie. On le porta sur une des tables du tripot; son corps s’étendit mollement, lourdement, comme celui d’un homme dont la mort ne remonte qu’à quelques heures.

— Avez-vous du vinaigre? fit le maître d’armes en s’adressant au propriétaire.

— Non; mais j’ai de l’eau-de-vie, répondit Rossinot. — Oh ! messieurs, je vous jure que ce n’est pas moi !

— Silence, bandit! lit le brigadier d’une voix tewible.

Il se mit, avec l’aide du maître d’armes et de l’un des agents, à déshabiller Verly.

Le malheureux qu’on avait surpris sans doute dans l’obs-

LE COMPÈRE LEROl'X. 277

curité avant qu’il ait pu se mettre en défense, avait les mains liées derrière le dos; on coupa les cordes.

Puis, Leroux lui frictionna les tempes avec de l’alcool, lui versa de l’eau sur la tête et lui introduisit de force entre les dents un tuyau de pipe destiné à servir de conduit à l’air.

Voyant que tous ces moyens n’aboutissaient à rien, le maître d’armes fit transporter le corps hors de la carrière.

L’air frais de la nuit, les lotions réitérées d’eau froide firent ouvrir les yeux à Verly.

— Sauvé ! s’écria le maître d’armes.

— Sauvé! répétèrent tout d’une voix les sergents de ville.

Le brigadier demanda à Leroux la permission de lui serrer la main.

— Vous ne savez pas ce que vous venez de faire, lui ditil : vous venez- de rendre à sa famille le père de six enfants dont l’aîné a neuf ans.

— Grand Dieu ! fit le maître d’armes... Oh! ces brigands méritent nn châtiment exemplaire. Mais Verly n’est pas hors d’affaire... — Si j’avais eu ma trousse, je l’aurais saigné. Hâtez-vous de le faire porter au premier poste que vous rencontrerez.

Y compris Rossinot, les joueurs étaient au nombre de onze. — Le brigadier s’inquiétait.

— Si je détache deux de mes hommes, dit-il, les gredins pourront se sauver.

— Il faut, si vous craignez cela, demander du renfort; mais je crois que c’est inutile. Je me charge, moi, de vous aider à les faire marcher.

— Alors c’est bien.

Deux sergents de ville emportèrent Verly sur leurs épaules, tandis que le maître d’armes rentrait dans le caveau avec le brigadier et un autre agent.

Ils rnftent tous trois l’épée à la main. Leroux tira son révolvcr, et ils se placèrent derrière la bande et sur les deux -ailes.

— Remarquez, dit le compère Leroux de manière à être

LE COMrfellE LEROUX.

entendu des tripoteurs, que je fais sauter la cervelle au premier qui cherche à s’échapper.

Personne ne répondit.

Les bandits marchèrent devant les trois hommes avec une grande docilité. Le marchand de vins seul parlait à voix basse à Surrey, et se retournait à chaque instant; mais c’était sur eux principalement que veillait le professeur d’escrime.

— Comme ce malheureux a dû souffrir, disait-il, tout en ne perdant pas de vue le troupeau qui le précédait.

— Vous avez eu, fit le brigadier, une idée vraiment providentielle! que serait-il devenu sans vous?

— Oui, c’est la mort la plus atroce, la plus barbare! Les assassins laissaient pénétrer encore un peu d’air dans cette tombe pour que leur victime se sentit mourir en détail, pour quelle assistât vivante, heure par heure, minute par minute, seconde par seconde, au spectacle de sa propre décomposition!... Horreur!...

— C’est terrible, en effet.

— On ne voudra pas croire qu’en plein dix-neuvième siècle un crime aussi atroce ait été commis. C’est faire reculer le monde de quatorze cents ans. Et d’où vient ce crime? de l’amour du jeu! de l’amour de l’or !...

— Le jeu mène à tout.

— N’en avons-nous pas sous les yeux un effroyable exemple? On commence par jouer innocemment, puis la passion s’exalte; on arrive à l’assassinat.

Cet aphorisme du vieux Jacques ressemblait beaucoup à ceux de M. Prudhomme! mais, dans l’espèce, il recevait une si terrible confirmation qu’il était effrayant de vérité.

La caravane suivit la rue des Catacombes et déboucha sur la route d’Orléans.

Minuit n’était pas sonné; plusieurs fenêtres restaient encore ouvertes. Des têtes curieuses se penchèrent sur 1 la rue; quelques boutiquiers, badauds... comme des boutiquiers, sortirent de leurs maisons et suivirent avec étonnement l’étrange troupe.

Elle arriva à la barrière d’Enfer, et tout le monde entra dans le poste où Verly, porté par ses deux collègues, venait d’arriver aussi.

On incarcéra provisoiremenw au violon ces onze person- ■ nages. 1

Un élève-médecin qui desservait le poste, administra, comme disent les grands journaux, les premiers soins à l’asphyxié.

Au bout de quelques minutes, ce dernier ouvrit de nouveau les yeux; mais cette fois, il ne les referma plus.

Un soupir profond s’échappa de sa poitrine.

— Retirez-vous un peu, fit le médecin aux assistants; et éloignez les lumières. Je crains que la fièvre ne se déclare.

— Rossinot! Rossinot! fit le moribond. Rossinot!

Sa voix avait une intonation sépulcrale.

Le docteur envoya un soldat réveiller le premier pharmacien venu et demander du vin de quinquina.

Dès que l’héroïque boisson fut préparée, on en donna quelques cuillerées au malade qui se trouva soulagé tout à coup et se mit sur son séant.

Le médecin se tourna vers le brigadier :

— Connaissez-vous un peu votre agent? lui dit-il.

— Beaucoup, répondit le sergent de ville.

— Son tempérament ?

— Assez lymphatique. 11 ne se préoccupe de rien, et ne se frappe pas.

— Tant mieux.

Il fit envelopper lé malade dans un manteau de camp et lui adressa la parole.

— Comment vous trouvez-vous? lui demanda-t-il.

Verly, malgré le caractère froid qu’on lui connaissait, venait de subir un tel choc qu’il ne reprit pas tout de suite sa raison. Il n’avait pas conscience de ce qui se passait autour de lui.

Mais peu à peu le sentiment de son existence lui revint et la présence d’esprit en même temps.

LF. COMPÈRE LEROUX.

— Comment suis-je ici ? murmura-t-il en reconnaissant le poste de la barrière d’Enfer.

— On vous a retiré de voire cachot, fil le médecin.

Verly mit ses mains devapt son visage et balbutia :

— Oh! ma femme! mes enfants!

Et quelques larmes coulèrent entre ses doigts. Ce fut la seule marque de faiblesse qui se manifesta extérieurement.

Il balbutia :

— Et qui donc m’a tiré de cet affreux tombeau ?

Le brigadier s’avança en désignant le maître d’armes.

— C’est ce monsieur, mon vieux Verly. Sans lui, c’était fini de toi.

Verly remercia le professeur d’escrime, et, après lui avoir demandé son nom :

— Mes enfants vous béniront, monsieur Leroux, lui ditil, et ils vous mettront dans leurs prières.

Giffard raconta alors en détail à son agent comment l’idée était venue ù Leroux d’examiner les murs, et de quelle façon le résultat avait été obtenu.

l)e son côté, Verly expliqua au brigadier qu’on l’avait saisi par derrière et qu’on l’avait poussé garotté dans l’excavation que la pioche du maître d'armes avait découverte. Il accusa Rossinot d’avoir aidé trois autres hommes qu’il ne connaissait pas de figure ù le placer ainsi dans le cercueil de pierre.

— Vous les reconnaîtriez, n’est-ce pas? lui demanda-t-on.

— Certainement, répondit-il.

Puis il rendit compte au médecin de toutes les sensations qu’il avait éprouvées jusqu’au moment où le commencement d’asphyxie l’était venu plonger dans une douloureuse léthargie qui l’avait empêché depuis lors de constater lui-même ce qu’il ressentait.

Après ce récit, Leroux, rassuré sur la santé de Verly, prit congé des personnes qu’il avait accompagnées.

— Voici cinq cents francs que ce drôle de Lambert Surrey ou Triel voulait me voler. C’est de l’argent qui ne m’ap-

partient plus... Veuillez le remettre à la femme de Verly sans lui dire de qui vient celte somme.

Sur ce, le maître d’armes se dirigea du côté de la rue de Grammont.

Interrogatoire.

La nouvelle de cette importante arrestation fut transmise dès le matin au préfet de police.

Le brigadier ayant signalé dans son rapport que les révélations de Rossinot cl de Surrey particulièrement pouvaient compromettre quelques personnages importants, le préfet voulut assister lui-même ü l’interrogatoire de ces deux prévenus, ou plutôt leur faire subir un interrogatoire spécial précédant celui du juge d’instruction.

Le haut fonctionnaire réunit donc entre .ses mains tous les dossiers relatifs aux accusés, il se fit rendre un compte exact et circonstancié de leur arrestation, des paroles qui avaient pu leur échapper; puis il manda dans son cabinet le compère Leroux.

Celui-ci- crut devoir ne rien cacher au préfet.

Il lui raconta comment, depuis quelques mois, son neveu était entouré de pièges de toute sorte, tendus à sa grande fortune; et comment, en fin de compte, il sc trouvait débiteur d’une somme énorme qui lui avait été volée.

En outre, il dénonça le restaurant Triel comme un tripot de la pire espèce où la jeunesse aristocratique allait se ruiner; puis il expliqua que Lehmann pouvait fort bien être le machinateur de toutes ces intrigues dont le secret allait prochainement se découvrir.

Los preuves que donnait Leroux étaient tellement serrées,

tfi.

tellement précises, que le préfet ne put conserver un seul instant le moindre doute. Néanmoins, il tenait à s’éclairer davantage à cet égard afin de frapper plus sûrement. — Il pria donc Leroux de rester auprès de lui pendant l’interrogatoire des accusés.

Vers huit heures du matin, ceux-ci avaient été amenés à pied par un piquet de chasseurs de Vincennes à la préfecture de police.

Contrairement à la.coutume de laisser deux ou'lrois jours les inculpés au dépôt avant de les interroger, à dix heures, le gardien appela Rossinot. /

L’interrogatoire du squelette ne fut pas long.

11 avoua, en ce qui concernait la tentative d’assassinat faite sur le malheureux Verlv, qu’il y avait tacitement participé, mais que la proposition venait de Surrey, et que c’était l’étudiant, aidé par ledit Surrey et le bourgeois, qui s’étaient emparé du sergent de ville.

Il avoua également que c’était lui qui avait maçonné le cadre de pierres avec du mortier; mais qu’espérant qu’on délivrerait le sergent de ville, il avait laissé des jours dans la maçonnerie. D’un autre côté, s’il avait poussé des cris lorsque Leroux et Giffard s’étaient approchés de la cachette, il eut l’impudence de dire que c’étaient des cris de joie.

Malgré la gravité des faits, le préfet ne put s’empêcher de sourire de ces étranges moyens de défense. Néanmoins il les releva en disant au misérable qu’il eût été bien plus simple et surtout plus honnête de démurer lui-même Verly, au risque de voir fermer son tripot.

Rossinot objecta que son établissement de jeu était sa seule fortune; mais le préfet lui montra des pièces constatant qu’il payait deux cent vingt francs d’impositions foncières; que, conséquemment, il ne devait pas crier misère; qu’en servant de complice aux gens coupables de ce crime, il n’avait obéi qu’aux mauvais instincts de son âme viciée, qu’à ses sentiments de cupidité et de méchanceté naturelles. '

— Du reste, ajouta-t-il, il ne m’appartient pas de porter à cet égard un jugement quelconque. C’est l’afifaire du par-

quet, du juge d'instruction et du tribunal. Je désire savoir seulement quelles ont été vos relations avec Surrey...

Le marchand de vins déclara qu’il ne connaissait Surrey que depuis près d’un an et demi, époque à laquelle il avait ouvert son tripot.

« Surrey, à cette époque, était en état de vagabondage, dit-il. 11 venait coucher dans une de mes carrières. — Un jour je le surpris. — Il me dit que si je voulais lui donner un lit chez moi et la nourriture pendant quelque temps, il m’enseignerait le moyen de faire fortune.

« Je ne le crus pas sur parole, attendu que, s’il avait eu ce moyen à sa disposition, il aurait commencé par l’employer pour lui-même.

« Mais il me pressa beaucoup et se fit fort de me donner une preuve immédiate de ce qu’il avançait.

« — Si j’avais cinq cents francs, me dit-il, je me chargerais de vous en faire gagner le double aujourd’hui même.

« J’avais ces cinq cents francs.

« Essayons, me dis-je; si cela est vrai, autant que j’en profite qu’un autre.

« Surrey me conduisit donc dans une maison de jeu... »

Le préfet l’interrompit pour lui demander s’il savait dans quelle maison Surrey le conduisit.

— Si j’étais dans cette maison, reprit Rossinot, je la reconnaîtrais, mais je ne me rappelle ni le nom de la rue, ni le numéro de la maison.

Leroux et le préfet échangèrent tih coup d’œil d’intelligence.

Rossinot continua.

— Surrey m’ayant prévenu que cet établissement n’était fréquenté que par la haute, j’avais mis mes plus beaux habits et j’avais prêté mes plus belles frusques h Surrey.

« Cependant, comme je vis qu’il allait jouer, je me dis que son moyen de faire fortune n’était pas sûr du tout, et que je risquais de perdre mes fonds. Il me rit au nez en disant qu’il ne perdait jamais. Je ne me serais pas douté qu’il

faisait sauter la coupe, comme il l’a fait hier soir pour ce monsieur.

Et il désigna le maître d’armes.

— Mais, reprit-il en suivant le cours de sa première idée, je fus bientôt persuadé qu’il n’avait rien exagéré. Au bout de vingt minutes, il avait gagné trois mille francs à un jeune homme qu’on appelait, je crois, le chevalier des Bruyères.

— De Brugnières, fit le maître d’armes.

— Le nom n’y fait rien. — Je m’en revins donc avec Surrey qui me donna généreusement mille francs. Pour cela, il n’est pas chien, au contraire; c’est tout de même lui, avec toutes ces idées, qui m’a fichu dedans.

« Il me fit entrevoir que ce qu’il venait de gagner n’était rien; que les jeux de cartes étaient des duperies ridicules, et que, s’il existait à Paris une maison de jeu où il y eût une roulette, tout le monde afiluerait bientôt à cette maison.

« Je lui fis observer que je n’avais pas de local convenable.

« Il me dit que l’une de mes carrières était excellente; et un mois après mon tripot fonctionnait. C’était Surrey qui en était le fondateur et qui le faisait marcher. Je ne sais pas comme il faisait, mais il ne gagnait jamais à la roulette. Au contraire, il perdait des sommes énormes, et il avait toujours de l’or dans ses poches.

— Quelles étaient ses allures habituelles? demanda le préfet.

— Quelquefois, il restait deux ou trois jours sans venir me voir. Pendant ce temps, je ne sais pas ce qu’il faisait. Un jour je Je lui ai demandé. 11 m’a répondu qu’il donnait des leçons de mathématique à des jeunes gens qui l’emmenaient avec eux à la campagne. J’ai toujours cru qu’il était un peu fou, ou tout au moins légèrement timbré. Ainsi, tantôt il avait des habits superbes, qui semblaient avoir été faits par les meilleurs tailleurs dè Paris; tantôt il portait des haillons qu’on n’aurait pas ramassés au coin d’une rue.

« Je l’ai entendu, certains jours, bavarder comme une pie

borgne de choses de sciences, qu’il Irailc supérieurement du reste. II n’y a pas un ingénieur qui lui en remontrerait pour un plan ou pour toute autre affaire de machines. D’autres fois, il n’ouvrait pas la bouche, ou, quand il l’ouvrait, c’était pour dire des gaillardises qui auraient fait rougir un zouave.

— Abrégez.

— Voilà tout ce que je sais de lui.

— Où demeurait-il?

— Vis-à-vis chez moi. Mais personne n’entrait dans sa chambre. Une fois, j’y ai mis le pied, je n’ai jamais vu un fouilli pareil. — 11 y avait des cartes piquées contre les murs avec des épingles, un petit billard en miniature avec des lignes droites, des triangles, des cercles, etc..., le tout à la craie blanche; puis une roulette, sur laquelle il y avait au moins cinq cents petits carrés de papier larges comme la main. Ces carrés de papier étaient tous couverts de chiffres.

— Il ne vous a pas dit ce que cela signifiait?

— Non , monsieur le préfet ; je ne le lui ai pas demandé. Il cherchait probablement à gagner à tous les jeux, car il avait aussi des dames, des échecs, et môme plusieurs bilboquets.

— N’avez-vous vu personne venir chez lui ?

— Rarement. J’ai vu ce monsieur dans ces derniers temps-ci, et voilà tout.

Leroux s’interposa.

— C’est vrai , dit-il au préfet ; je savais par intuition que ce Surrcy devait me faire tout découvrir, aussi j’allais fréquemment chez lui.

Et s’adressant au marchand de vins :

— Vous avez -dû voir cependant, depuis votre établisse-

ment , une voiture qui s’arrêtait assez fréquemment devant chezSurrey. . '

— Oui! J’ai même vu en descendre un homme de cinquante ans à peu près, un profil de juif; là était le dentiste de Surrey. Il était vêtu comme un charlatan, et il avait des bagues à tous les doigts.

Leroux et le préfet échangèrent un nouveau coup d’œil,

— Jamais, fit le magistrat, Surrey ne vous a parlé de cet homme ?

— Non, monsieur.

— Retirez-vous.

Les gardiens emmenèrent Rossinot, qui, se figurant s’étre victorieusement déchargé sur le faux Surrey de l’accusation qui pesait sur lui, rentra très-satisfait au dépôt.

Surrey fut introduit aussitôt après devant le préfet.

Le chevalier d’industrie semblait médiocrement inquiet. Le dos légèrement voûté , ce qui contribuait à le rapetisser encore, il s’avança vers le magistrat avec la politesse timide qui lui était habituelle ; mais il gardait rancune au compère Leroux de l’avoir trahi si indignement.

11 ne daigna pas le salueh

— Etes-vous décidé à être franc, Surrey? demanda le préfet.

— Oui, monsieur!... Oh! certainement oui, car ma conscience ne me reproche rien. Je suis au-dessus des insinuations que l’on pourrait faire. J’ai toujours été honnête.

Le maitre d’armes sourit.

— Votre vrai nom? demanda le préfet.

— Georges Surrey, monsieur.

— Je vous demande de la franchise, et vous commencez par mentir.

— Je vous jure, monsieur le préfet, que mon vrai nom en ce moment est Georges Surrey, esquire.

— Vous avez eu d’autres noms encore : par exemple, vous vous êtes appelé Lambert. Mais votre nom Véritable est Triel.

Le chevalier d’industrie roula son feutre dans ses mains.

- 1 - Puisque vous le savez, dit-il, pourquoi me le demander?

— Quand ce ne serait que pour constater votre mensonge. De quel pays êtes- vous?

Des environs d’Orléans; d’un petit village de cinquante maisons, qu’on appelle les Fermes.

Vous avez été professeur au lycée de Blois?

LE COMPÈKE LÉIIOUX. 287

— Oui, monsieur, pendant deux ans, professeur de mathématiques élémentaires.

— Et vous avez quitté cet emploi ?... \

— Parce que je ne gagnais pas assez...

— Vous mentez encore. Vous avez été révoqué pour un fait ignoble, qui aurait dû vous faire traîner devant les tribunaux, si le proviseur n’avait pas eu pitié de votre repentir.

— Oh ! c’est un bruit qui était dénué de toute vraisemblance... — Je n’y ai jamais cru. , , v

Le préfet regarda Surrey avec étonnement. Le misérable qualifiait le fait qui lui était reproché comme s’il se fût agi d’un étranger qui l’eût commis.

— Vrai ou faux, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit le magistrat. Qu’ètes-vous devenu en quittant Blois?

— J’ai passé quelque temps dans ma famille.

— Existe- t-elle encore? >

— Je n’ai plus qu’une sœur.

— Quel métier exerce-t-elle ?

— Oh ! elle s’est assez mal conduite dans sa jeunesse... malgré mes avis. — Aujourd’hui , de rage de ne pouvoir se faire femme sage, elle s’est faite sage-femme. Elle habite Tours; mais j’aurais honte de correspondre avec elle, et je ne sais pas ; depuis douze ou treize ans , ce qu’elle est devenue.

Cette parfaite liberté d’esprit, cette conscience de sa valeur personnelle ainsi exprimée, produisirent sur les deux auditeurs une singulière impression.

— Aurais-je devant les yeux, dit le préfet, en s’adressant à Leroux sans tenir compte de la présence de Surrey, un de ces hommes étranges qui se croient intimement le droit de faire ce que bon leur semble, sans avoir à en rendre compte à personne? Un tel aplomb me confond et m’étonne. Nous demanderons tout à l’heure à Triel l’exposé de sa philosophie.

' Il continua son interrogatoire.

— Vous n’êtes pas resté longtemps dans votre famille?

— Non, monsieur. Je suis venu à Paris où j’ai vécu pendant quelques années en donnant des leçons.

— Qui fréquentiez-vous à Paris ?

— Les mécaniciens des chemins de fer. Je leur apprenais

à calculer, et à faire des plans de machines; c’est à peu près ma spécialité. J’ai exécuté au canif une locomotive en bois que je pourrai vous faire voir et qui contient toutes les pièces des grandes locomotives ; c’est une machine de haute pression , sans condensation , munie de sa chaudière tubulaire, de son piston, de ses bielles, en un mot de tout ce qui constitue une véritable machine à vapeur capable de traîner des wagons. '

— C’est vrai, dit-Leroux, j’ai vu cette machine; c’est un véritable chef-d’œuvre.

— Comment se fait-il donc, Trie!, demanda le préfet, qu’avec une grande intelligence scientifique vous n’ayez pas trouvé les moyens de gagner votre vie autrement que par le crime?...

— Oh ! monsieur, je n’ai jamais commis de crimes. Tout le monde peut me rendre cette justice que je me conduis parfaitement et que je ne dois rien à personne. Je suis fâché que les jurisconsultes ne soient pas de mon avis ; mais tant pis pour eux. Ils ne me feront pas changer de manière de voir. Tout travail doit porter ses fruits, c’est-à-dire rapporter sa somme de jouissance et de bien-être. Or, j’ai beaucoup travaillé toute ma vie; je travaille encore. La société me doit un salaire. Je le prends où je le trouve. J’ai fait, j’ai chez moi des calculs qui auraient rendu fou le grand Arago luimême et auprès desquels les tables de logarythmes , le calcul des longitudes et des projections ne sont rien. Ce sont des combinaisons dont une seule remplirait toute l’existence d’un homme; et c’est moi qui les ai trouvées. Avec ma méthode, découverte à force de labeurs gigantesques, plus rien n’est soumis à cette puissance aveugle que les imbéciles appellent le hasard. Tout, au contraire, se meut dans une harmonie parfaite dont je tiens le diapason. — Que je vive seulement quatre-vingts ans, je réformerai toutes les scien-

LE COMI’ÈUE LEKOUX. • 280

ces. Les hypothèses se transformeront en axiomes ; et cela dans tous les domaines, dans la philosophie, dans la science de la terre et la science des firmaments. Que je vive seulement quatre-vingts ans, .il n’y aura plus qu’un corps simple : la pluie et le beau temps seront prévus, la volonté humaine elle-même se trouvera expliquée et dirigée dans jnes calculs. On saura quel jour la* tempête bouleversera le sein des mers ; à quelle heure tel nuage envahira notre horizon ; à quelle minute le Vésuve éclatera pour engloutir d’autres Herculanum. On n’aura qu’à jeter les yeux sur un tableau synoptique que j’élabore pour trouver toutes les solutions désirables ! — Tenez ! vous voyez ce toit d’ici. Eh bien ! lorsque je saurai combien il supportera de tuiles, quelle est l’épaisseur de chaque tuile, quel angle forme le plan d’inclinaison de ce toit, je vous dirai à une minute près quelle tuile en tombera, et si elle tombera sur quelqu’un. Cela vous étonne ! Eh bien ! j’ai calculé pour les trois cent soixantecinq jours de l’année, combien de gens passaient sur chaque pavé et combien de fois par jour; et je parierais ma tête qu’à une personne et un pavé près, ma statistique est d’une entière justesse. J’ai fait la part de tout , de la température que j’ai prévue, des occupations que j’ai prévues aussi, des promenades des gens oisifs, et je sais que sur cinquante tuiles, quarante-neuf tomberont où je l’ai dit; car les chiffres, messieurs, signifient tous quelque chose et sont plus sûrs que toutes les prophéties des grands et des petits prophètes. — Si donc j’ai découvert tout cela, moi qui vous parle, il est juste, il est naturel que je sois indemnisé de mon travail. Comme la société est une ingrate qui ne sait apprécier que ceux qui vivent sur elle comme des moucherons sur une vieille carcasse, c’est-à-dire sans lui donner la moindre parcelle de travail sérieux , sans la faire progresser d’un centimètre dans la voie du progrès, je m’indemnise moi-même, et c’est justice. A côté de mes grands travaux qui sont ma vie éternelle, j’ai entrepris d’autres travaux moins importants, mais qui me procurent la vie matérielle. Ainsi je ferai faire aux cartes tout ce que je voudrai. J’ai dompté les da~

mes el les échecs. Le billard lui-même, qui semble un jeu d’adresse, n’est qu’une combinaison mathématique d’angles, de triangles et de lignes, je gagnerais à tout coup à tous ces jeux. Il n’v a que pour la roulette que je n’ai encore rien découvert, mais ma martingale existe, et dans quelque temps je pourrai dire comme Archimède : Eurêka !

Interrogatoire.

Le préfet et le maître d’armes se regardèrent avec stupéfaction.

Cette exposition de principes, si singulièrement déduite et improvisée avec un accent de conviction auquel il était impossible de se méprendre, les frappa tous deux d’un profond étonnement.

Surrey était-il atteint de monomanie, ou appartenait-il à l’une de ces écoles socialistes où les plus absurdes théories trouvent des sectateurs fervents?

A part une certaine croyance exagérée dans la force de la science, il n’avait rien dit qui pût le faire passer pour un fou. Ses idées ne manquaient pas de celte suite logique qui fait défaut aux aliénés. Il était parti d’un principe sophistique; mais il n’en avait tiré que des conséquences rigoureusement raisonnables.

Il fallait donc éloigner la question de démence. Du reste, sous toutes les paroles du chevalier d’industrie, il était facile de deviner la môme idée fondamentale, première, reproduite sous diverses formes; à savoir, que l’homme n’est point coupable lorsqu’il ne s’adjuge que le salaire de son travail.

Mais le préfet attendait les explications que Triel devait

donner pour justifier ou moliver ses faux et son assassinat.

Il poursuivit donc la série de ses questions sans prendre la peine de faire au chevalier d’industrie la moindre objection à propos de sa bizarre profession de foi, ni de relever dans cette profession de foi quelques passages qui n’auraient pu soutenir la' discussion.

— Que faisiez-vous, lui *dit-il, pour les mécaniciens du chemin de fer?

— Je vous l’ai dit, monsieur, je leur donnais toutes sortes i

de leçons. v

' — Vous ne jouiez donc pas, à cette époque?

— Très-peu; par distraction.

— Néanmoins, vous vous occupiez déjà de vos martingales?

— J’avais trouvé celle du lansquenet depuis longtemps; mais je n’en avais fait usage que deux ou trois fois dans les

soirées du préfet de Blois. J

— Comment! vous osiez exercer ce talent... de société, aux soirées de la préfecture ?

— Certainement, monsieur. Je gagnais quelquefois ainsi jusqu’à cinq ou six cents francs par soirée.

— Je vous ferai observer, monsieur le préfet, dit Leroux, que la martingale de Surrey pour le lansquenet n’est autre

chose qu’une filouterie assez habilement dissimulée, mais ..

qui ne supporte pas un examen attentif.

— Entendez-vous ce que dit M. Leroux, Triel ?

— M. Leroux est libre de penser ce qu’il voudra; mais je sais à quoi m’en tenir à cet égard. Je fais la banque; on coupe, je donne, comment voulez-vous que je gagne si je n’ai pas mon calcul dans ma tête. Faire sauter la coupe est un tour d’escamoteur; gagner à force de calcul est le fait d’un mathématicien.

— Depuis quel temps exercez-vous le métier de joueur?

— je ne l’ai jamais exercé.

— Vous me cherchez-là une querelle de mots. Je vous demande depuis quel temps vous cherchez dans le jeu ce

que vous appelez le salaire de vos élucubrations seienlifiques?

— Oh ! il y a longtemps. Sous le règne de Louis-Philippe j’étais déjà fort connu, et connu fort avantageusement dans les tripots de Paris et de la banlieue.

— Comment se fait-il que vous ayez été condamné pour faux à celte époque?

— Aberration de la justice humaine, monsieur le préfet. — A la place des juges, vous ne m’auriez certainement pas condamné. Voici comment je procède à propos dcees billets. Vous verrez si l’on peut faire peser suf moi la moindre culpabilité. Quand je n’ai pas de quoi payer, je fabrique un billet signé par un personnage en crédit; je le donne à condition qu’on ne le négociera pas avant un certain temps que je fixe. Comme je rembourse avant ce délai, les billets ne peuvent pas être taxés de faux. Une fois il arriva que je ne pus rembourser assez tût; alors on me condamna.

La stupéfaction du préfet et du maitre d’armes allait croissant.

— Certes, dit le magistrat, vous avez, monsieur Triel, des notions très-fantaisistes au sujet du bien et du mal. — M’expliquercz-vous aussi facilement l’attentat dont Verly a été la victime.

— Pour cela, monsieur, j’avoue que nous avons agi un peu trop précipitamment; c’est-à-dire que noys avons poussé les choses un peu au-delà des bornes.

Leroux ne put conserver son sang-froid.

— Comment, misérable, s’écria-t-il, vous osez vous exprimer ainsi de celte façon au sujet d’un forfait aussi exécrable !

— Distinguons, monsieur, répondit le chevalier d’industrie avec le plus grand flegme, le fait serait exécrable, en effet, si ce crime n’avait aucun motif que la cupidité ou un autre sentiment vil. Mais ici, il s’agissait d'une question de principes. Je n’admets pas qu’un préfet de police ou un sergent de ville, je vous demande humblement pardon de ce rapprochement, monsieur le préfet, ait le droit de s’opposer

LE COMPARE LEROl'X.

j'i l’exercice absolu de ma liberté. Dans l’espèce, tna liberté était en jeu. En usant de celle liberté, je ne faisais de mal à personne. Remarquez que c’est toujours de leur bonne volonté que les gens vont au tripot; je ne forçais point. Le sieur Verly a voulu mettre des obstacles au développement de ma liberté; je l’ai puni. Quiconque pèse sur la liberté d’un autre est un tyran. J’approuve le tyrannicide comme l’ont approuvé le cordelier Petit au temps de Jean-sans- Peur, et le jésuite Mariana au dix-septième siècle. Question philosophique, et voilà tout, monsieur le préfet!

Cette fois, l’étonnement des deux auditeurs se transforma en indignation.

Mais la netteté avec laquelle Surrey exprimait son opinion les convainquit qu’ils avaient affaire à un sectateur qui poussait son dévouement à une idée jusqu’au fanatisme de l’assassinat.

— Vous avouez donc, dit le préfet, que vous ôtes l’auteur du forfait?

— Oui, monsieur. J’y ai volontairement participé, et je recommencerais encore dans une semblable occasion.

Le préfet avait peine à comprendre qu’une résolution aussi implacablement cruelle se fût ancrée dans l’esprit d’un homme dont l’apparence était si chétive qu’il semblait qu’un souffle eût pu le renverser. Il reconnut bien qu’il n’avait pas été seul pour commettre le crime.

— Qui vous a aidé? lui demanda-t-il. Le marchand de vins avoue qu’il vous a prêté son assistance.

— C’est vrai. Puisqu’il vous l’a dit, je ne fais qu’appuyer son dire, je ne le dénonce pas.

Il ajouta plus haut, l’œil fixé sur Leroux :

— Je ne m’abaisserai jamais au rôle de dénonciateur.

— Votre rôle me paraît en effet plus releyé, fit ironiquement le maître d’armes.

— L’étudiant et le bourgeois sont les seuls qui vous aient secondé ?

— Je n’en sais rien, répondit Surrey.

Le préfet vit bien que le chevalier d’industrie persisterait

ù se renfermer sur ce sujet dans le silence le plus absolu ; aussi, changeant brusquement le cours de ses questions :

— Quelle est la nature de vos relations avec M. Lehmann? dit-il.

— 4e n’ai jamais eu avec ce monsieur que des relations assez restreintes.

— Vous mentez , puisque Lehmann se sert de votre nom pour protéger quelques-unes de ses opérations financières. Vous savez aussi bien que moi que le baron Triel n’existe pas.

Surrey se mit à rire.

— On a fait sur ce nom deux vers assez baroques. Ils expriment la crainte que le grand capitaliste inspire aux financiers :

Tout le grand monde industriel Voudrait voir dans l’Indus Triel.

— Êtes-vous prêt , oui ou non , à me répondre franchement et sérieusement?

— J’ai une ardente envie , monsieur le préfet, d’en finir avec tout ce qui m’entoure. — Je ne suis pas de ce siècle-ci, voyez-vous; aussi, j’en sortirai bientôt, mais veuillez me donner un conseil.

— Je le veux bien.

— Si je suis ce conseil, m’accorderez-vous la faveur que je solliciterai de vous ?

— Il faut savoir laquelle.

— Eh bien ! il me vient à l’instant même une idée que je mettrai prochainement à exécution : je veux me suicider.

Les deux hommes tressaillirent.

— Décidément, il est fou, fille maître d’armes.

— Bah ! reprit Surrey, pas plus fou que Brutus et Caton. La société est tellement ridicule, qu’elle m’emprisonnerait pour le reste de mes jours. — La prison est une tombe. — Mieux vaut la tombe que la prison ; c’est plus sourd et on

dort mieux. D’ailleurs, je suis libre, et j’ai ddeidé cela. Voici donc le conseil que je veux vous demander : Avant de mourir, si je jouais un tour à certaines personnes, si je faisais des révélations?...

— Si elles ont pour résultat de livrer un coupable à la justice, vous agirez bien.

— Alors, je suis prêt à répondre à toutes vos questions ; mais il faut me promettre que vous me ferez passer dans ma prison une fiole d’acide prussique. — Cela tue tout d’un coup ; on ne souffre pas.

Le maître d’armes et le préfet se regardèrent.

— Promettez, fit Leroux.

— Comme magistrat, je ne puis entraver le cours de la justice, même quand je pourrais obtenir à ce prix les plus graves révélations.

— Alors vous ne saurez rien.

— Transigeons, monsieur le préfet, dit le professeur d’escrime. Je me charge de lui porter ce qu'il demande, moi; promettez-moi que vous me ferez donner l’autorisation d’entrer dans sa prison.

Le préfet fit un signe affirmatif.

— Acceptez-vous alors? fil le mailre d’armes, en s’adressant au chevalier d’industrie.

— Oui! répondit celui-ci.

Il se mit narrer dans les plus grands détails tout ce qui se rappelait au banquier juif dans ses relations avec lui. D’abord, il fit de son patron un portrait peu flatté à travea lequel les mots de cuistre, de voleur et d’avare passaient comme les ombres du tableau.

Il fréquentait Lehmann depuis six ans. C’était lui, Triel, qui avait aussi donné à l’Israélite l’idée d’établir un tripot rue ****. Lehmann, pour ne pas être inquiété par la police, avait acheté la maison au nom de Triel qui lui servait de prête-nom ; mais il percevait tous les bénéfices et donnait chaque mois à son homme de paille différentes sommes minimes à litre d’honoraires.

Spéculant également sur le talent de joueur de Triel à qui

LE COMPARE LEROI' X

il avait fait prendre différents noms, se réservant de faire croire que le baron Tricl était un riche négociant américain, il gardait le bénéfice que celui-ci faisait au lansquenet.

— Précisez-nous quelques faits, dit le préfet de police !

— 'Je ne vous parlerai point de différents jeunes gens

qu’il a successivement ruinés, depuis quelques années, eontina Surrey, je vous parlerai seulement du dernier, le chevalier de Hrugnières.

— xN’est-ce que par le jeu que Lehmann ruine ses clients?

Il fait aussi l’usure sur une grande échelle. Comme c’est

lui qui meuble presque toute la jeunesse aristocratique, il se montre d’abord bonhomme , fait des avances et du crédit, jusqu’au jour où il voit ses victimes dans l’impossibilité de payer. Elles viennent alors pour renouveler leurs billets. Mais Lehmann répond invariablement :

.« — Je ne suis qu’un homme d’affaires, messieurs, que le représentant du fameux capitaliste Triel. — C’est lui qui a mis vos billets en circulation. Cependant, si vous voulez de l’argent, je vais vous indiquer undndividu qui pourra vous en avancer; c’est Lambert, ou sir Georges Surrey, qui est intéressé lui-même dans la maison Trie!.

Les malheureux accourent auprès de moi , je leur prête à un fort intérêt l’argent en question qui n’est autre que celui de Lehmann, on passe une foule d’actes sous-seings privés que je fais payer excessivement cher, et l’on s’en va parfois encore en me bénissant. * 4

« A force de renouvellements de cette nature les fortunes les plus considérables se fondent au creuset de Lehmann, dont les richesses se décuplent au moins chaque année.

« Savez-vous combien il m’a donné pour les quatre cent mille francs que j’ai gagnés à M. de-Champcarré ? huit mille francs, et c’est la première fois qu’il se montre si généreux; i’espôrc que ça ne lui aura servi à rien et que M. de Champcarré sera assez malin pour ne rien lui donner.

— Tout cela, dit le préfet, tend à nous faire considérer M. Lehmann comme un homme vil et méprisable; mais il n y a pas lù matière suffisante pour qu’un mandat d’amener

soit lancé contre lui; un faisceau d’accusations comme celles que vous venez de formuler ne constitue pas un corps de délit palpable. Il faut autre chose que des paroles; je demanderais quelques preuves.

— D’abord, repartit Surrey, comment Lehmann pourrat-il prouver qu’il existe un autre Triel que moi? que répondra-t-il quand on lui demandera pourquoi il a cru devoir s’abriter sous ce prête-nom ?

— La loi ne punit point ce fait.

— Ensuite, comment pourra-t-il indiquer l’origine des billets souscrits par M. de Champcarré? Ils ont tous pour objets : valeur reçue comptant. Est-il naturel de supposer que dans un mois ou deux, M. de Champcarré ait emprunté trois cent mille francs!

— Ceci n’est qu’une prévention.

— Votre religion est bien difficile à éclairer, monsieur le préfet; mais voici un argument que je crois péremptoire. Lorsque Lehmann sera ramené de force l’état de Triel, c’est-à-dire que lui retombera sur la tête toute la responsabilité des actes dudit Triel, on pourra l’arrêter sous préveption d’escroquerie. En effet, il a émis sous mon vrai nom une triple série d’actions de 500 francs chacune pour l’exploitation des soufrières de l’Hymalaya. Or, ces soufrières n’ont jamais existé que dans l’imagination du sieur Lehmann.

— Voilà déjà une preuve.

— Enfin, il ne peut nier que le tripot lui appartienne; c’est un autre grief qui sera apprécié. Pour toutes ces raisons, il peut parfaitement remplir toutes les conditions qui valident le mandat d’amener. J’ose çlonc espérer que bientôt ce millionnaire viendra partager l’oreiller de paille de son pauvre chien... peu fidèle.

— S’il y avait seulement encore un témoin comme Surrey, fit le maître d’armes, l’affaire serait claire.

— Le chevalier de Brugnières aurait pu dire bien des choses, reprit Surrey; mais vous pouvez vous adresser au

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