I,E COMPÈRE LEROCX
vicomte Raphaël de San Colombano. Je le crois fort lié avec Lehmann.
— Ali ! dit le préfet, qu’est-ce que vous savez à l'égard de ce jeune homme?
— C’est aussi l’un des compères de Lehmann. Comme il ' est jeune, beau, spirituel, sans préjugés, le juif s’en sert pour attirer l’eau à son moulin...
— Je comprends, — c’est lui qui se charge de dorer les pièges de Lehmann.
— Précisément. L’Israélite possède une foule de correspondants en province. Quand un jeune homme riche quitte sa ville natale pour arriver à Paris, Lehmann en est averti. Il dépêche immédiatement le vicomte au devant du provincial. Le vicomte, qui a de l’imagination, trouve toujours moyen de lier connaissance avec ledit provincial. De fil en aiguille, il l’amène à faire h peu près ce qu’il veut...
— C’est le vicomte qui a été dépêché, à M. de Champcarré? demanda le préfet.
— Oui, monsieur. Ils se sont même logés dans la même maison et ils paraissent toujours très-liés.
— Vous ne connaissez rien de particulier, relativement à ce vicomte?
— Non, monsieur. Cependant je suis fondé à croire que M. de San Colombano est complètement ruiné depuis fort longtemps, et que s’il mène encore un certain train de maison, c’est à Lehmann qu’il le doit. En outre, c’est lui qui s’est chargé du placement d’une partie des actions sur les soufrières de l’Hymalaya.
Le préfet sonna les gardiens.
— Remmenez cet homme au dépôt, dit-il ; ou plutôt eonservez-le dans une pièce séparée, il ne faut pas qu’il puisse causer avec ses complices
Les gardiens obéirent.
Le magistrat et le maître d’armes en savaient assez ; il n’était plus possible, après une déposition aussi claire, aussi précise, de mettre en doute la culpabilité de Lehmann.
LE COMPÈRE LEROUX. 2‘J!)
Néanmoins, il fallait agir vis-à-vis de lui avec la plus grande circonspection.
La maison Triel s’était acquis dans le monde financier et industriel une telle influence; elle remuait tant de capitaux, qu’il était impossible de toucher à son chef sans que la banqueroute ne s’en suivit, et sans que cette banqueroute n’entrainât dans de désastreuses faillites plusieurs maisons secondaires.
Le préfet comprit toute la délicatesse de la situation.
Il s’arrêta à ce plan : à savoir que Lehmann serait consigné chez lui et gardé à vue jusqu’à ce que tout fût liquidé; que pendant ce temps un employé supérieur de la banque de France prendrait en main toutes les affaires de la maison Triel, ferait rentrer les actions fallacieuses, encaisserait les billets dont la source serait jugée pure, rembourserait les avances faites au juif par les petites banques de Paris et de la province, ou par les particuliers qui avaient placé leur argent entre ses mains.
Ce plan était fort simple, et son exécution devait conci- s lier les exigences légitimes des créanciers et des débiteurs de Lehmann.
Pour ne pas laisser à celui-ci le temps de faire disparaître ses papiers les plus compromettants ou d’échapper par la fuite à la juste punition correctionnelle qu’il méritait, le préfet voulut se rendre immédiatement chez lui.
Il fit donc avancer sa voiture, prit avec lui deux agents sur le dévouement desquels il pouvait compter et se rendit rue Joquelet, tandis que Leroux allait raconter à son neveu ce qui s’était passé.
Pauvre Cécile!
Il .était dix heures du matin.
LE COMPÈHE LEROUX.
Champcarré venait de se lever. C’était le lendemain de l’interrogatoire de Triel et de l’entrevue de Raphaël avec Cécile. Les événements, comme on le voit, avaient marché de front.
Le jeune homme, étendu sur un canapé, songeait à ce que son oncle lui avait raconié, et il attendait impatiemment le dénouement du drame qui se jouait autour de lui.
Pour le moment, il ne croyait avoir rien de mieux à faire que de chercher le remède à son ennui dans les flocons de fumée bleuâire qui s’échappaient de son cigare, et dont il suivait de l’œil les fantastiques arabesques.
Un coup de sonnette le fit tressaillir.
Quelques secondes après que les vibrations argentines se furent éteintes, le bruit d’un pas de femme retentit, et la Borghetta entra dans la chambre où se trouvait son ancien amant.
— Vous, ici ! s’écria le jeune homme avec une vive surprise.
— Oui, répondit l’ex-danseuse en l’embrassant au front; il s’agit d’une chose fort grave.
Champcarré fit une place auprès de lui à la Borghetta et l’engagea ù s’asseoir. En même temps il envelopait d’un long regard circulaire sa fraiche et gracieuse toilette.
— Plus charmante que jamais ! dit-il, en baisant le bout de ses doigts roses.
— il n’est pas question de cela, répondit-elle. J’ai vu votre fiancée hier.
— Cécile !...
— Oui. Est-ce que vous l’aimez toujours?
— Certainement, puisqu’elle doit être ma femme dans quinze jours. Je viens de recevoir une lettre du général. Voulez-vous que je vous donne un échantillon de son style?
— Inutile, mon ami ; cela doit sentir le Rouillard d'une façon trop prononcée. Mais vous me dites que vous aimez Cécile parce que vous allez l’épouser. Ceci ne me parait pas bien... raisonnable.
— Que voulez-vous, ma chère belle ! je ne l’aime pas encore
autrement. Ah! Bor'ghetta, si vous vous appeliez Cécile!...
L’actrice comprit ; elle baissa les yeux.
— N’y pensons plus, dit-elle.
— Pensons-y toujours au contraire. Tenez, ma parole d’honneur ! je donnerais beaucoup pour ne vous avoir point connue. Je pressens que je n’aimerai jamais Cécile comme je vous aimerais, si... mais racontez-moi un peu ce qu’elle vous a dit.
— Voulez- vous ne pas vous fâcher de ce que je vais vous apprendre ?
— Je vous le promets.
— Eh bien ! Cécile ne vous aime pas.
La Borghctta croyait avoir frappé un grand coup ; elle s’attendait à ce que le visage de Champcarré allait s’altérer... — ■ Il n’en fut rien. Le jeune homme continua à lancer vers le plafond des nuages de fumée.
— Qu’est-ce que cela me fait ? dit-il ; l’amour lui viendra plus tard... assez tôt peut-être pour me faire repentir de m’être marié avec elle.
— Ma foi ! mon cher Mathieu, j’avoue que vous métonnez.
— Bah ! Est-ce que j’ai consulté mon cœur? Si je suivais son inclination, ce serait à vous, ma sœur, à toi, ma Borghetta, que je me donnerais tout entier, si toutefois tu voulais m’accepter.
La Borghetta mit la main sur son cœur et poussa un profond soupir ; mais elle ne voulut pas répondre à la dernière, pensée exprimée par son amant.
— Comment? lui dit-elle. Est-ce bien vous qui parlez ainsi ?... Quoi ! Paris vous aurait-il corrompu à ce point que vous vouliez vous marier sans amour?
— Eh ! mon Dieu ! comment devrais-je agir, ou plutôt comment pourrais-je agir dans le sens contraire ?
— Vous n’êtes donc pas libre ?
— Croyez-vous que j’oserais dire jamais au général : Je n’aime pas votre fille; par conséquent ne songeons plus au mariage.
— Si Cécile accepte, il faut que j’en passe par là.
LE COMrÈRE LEROUX.
— Puisque je vous dis qu’elle ne vous aime pas.
— Ce ne peut pas être un prétexte.
— Et si je vous disais qu'elle aime quelqu’un, croiriezvous que c’est un prétexte suffisant ?
— Oui certainement, Mais Cécile est trop, jeune et elle sort trop récemment de pension pour avoir déjà laissé prendre son cœur aux gluaux d’un oiseleur quelconque.
— Vous croyez ?
— Parbleu !
— Eh bien ! mon cher, vous vous trompez.
Champcarré regarda la Borghctta avec de grands yeux
béants.
— Bah ! dit-il, serait-ce possible ? *
— Cela est.
— Eh bien ! ma foi, tant mieux! — Je reculais de jour en jour l’époque de ce mariage... Je ne sais trop pourquoi ; maintenant, mes ajournements auront un motif. — Tant mieux! je le répèlle... — Mais quel est l’heureux niortelqui a su toucher le cœur de celte charmante pensionnaire? quelque officier, sans doute?...
— Elle a, je crois, peu de goût pour l’uniforme.
— Enfin, qui donc ?
— Raphaël !
Champcarré se mit à rire.
— Pauvre Cécile! dit-il; elle perd bien ses peines... Le vicomte est l’être le plus complètement blasé que je connaisse. — En outçp, je ne crois pas qu’il veuille se marier.
— Vous vous trompez encore. — Votre mariage manqué, il demandera immédiatement au général la main de sa fille.
— Le vicomte?...
— Oui, mon ami.
— Vous êtes sûre de cela?
— Parfaitement sûre.
— Et vous tenez ces détails?...
— De Cécile elle-même.
Champcarré devint rêveur; puis, après un momejil de silence, il reprit:
— Mais si cela est, machère, c’est une spéculation honteuse que fait ce misérable. — Je ne veux pas obliger ma cousine à m’épouser; mais je ne veux point que le vicomte l’épouse. Tu ignores donc, Borghetta, ce qui se passe depuis deux jours?
— Non.
Le jeune homme lui raconta tout ce que les chapitres précédents ont appris à nos lecteurs, c’est-à-dire la part que San Colombano avait prise à la ruine de Brugnières, et peut-être à sa mort; le rôle honteux qu’il jouait avec Surrey vis-à-vis de Lehmann ; enfin, il lui dépeignit la terrible scène du tripot et la part que son oncle avait prise à tout ce drame.
La baronne d’Elvino ne pouvait revenir de sa stupeur.
— Il n’y a pas un moment à perdre , dit-elle. Pauvre jeune fille! il faut la prévenir, prévenir son père ; peut-être n’est-il déjà plus temps... Cécile n’aurait pas résisté !... O mon Dieu!... Oh'! les dernières paroles de Brugnières, je me les rappelle maintenant.
Champoarré éprouvait un grand embarras.
— Comment en sortirai-je avec le génépi? se demandaitil. Pourrai-je jamais lui dire que sa fille aime un coquin et que je ne veux pas épouser Cécile? La question est fort délicate...
— Je me charge de la résoudre, moi, fit la Borghetta.
— Quoi! tu voudrais?...
— Oui, mon ami... à une conditiôn cependant...
— Laquelle?
— C’est que tu ne chercheras pas à voir le vicomte pendant mon absence.
— Je le promets.
— Prête-moi donc ta voiture et ton cocher.
Champcarré fit atteler ses chevaux, et la Borghetta partit pour la rue de l’Estrapade.
A la hauteur du collège Louis-le-Grand, elle aperçut le vicomte qui, sa main droite dans sa poche et une petite canne dans sa main gauche, errait sur le trottoir d’un air infiniment rêveur.
Il était vêtu avec son élégance habituelle.