I.E COMPÈRE LEROUX
La Borghetta se rejeta vivement dans le fond de la voiture pour ne pas être vue.
A l’aspect de l’équipage bien connu de Champcarré, le vicomte tourna le dos et descendit ù grands pas la rue Saint- Jacques. Puis il se dirigea du côté de son logis.
La Borghetta entra chez le général.
Selon l’antique habitude, ce fut Rouillard qui la reçut; mais, contrairement à l’habitude antique, il la reçut avec la plus gracieuse politesse.
— Ah! vous allez bien, madame? lui dit-il. Enchanté! madame... Votre visite nous fait z’un sensible plaisir... Gré nom! que je marronne que mon général ne soit point z’ici...
— Ah ! M. de Vadans est ,sorti ?
— Sacrebleu! oui, madame. — Toinon se porte toujours bien?
Toinon était le nom de la grosse cuisinière.
— A merveille, mon cher monsieur Rouillard; comme vous.
— Oui, il est de fait que je fais plus gagner z’au boulanger qu’au médecin, et j’ai plus d’appétit que de dévotion... Mais veuillez vous donner celle d’entrer; je vais prévenir mam’selle Cécile que vous voici.
— Il est inutile de la déranger. Indiquez-moi sa chambre; j’irai la trouver moi-même.
— Permettez-moi, madame, d’être subsidiairement votre prédécesseur dans l’escalier.
Rouillard précéda la baronne et vint frapper à la porte de Cécile.
A la vue de madame d’Elvino , la jeune fille poussa un cri de joie et vint se précipiter dans ses bras en murmurant :
— Oh! que vous êtes bonne! madame, d’être venue nous voir. Combien je vous remercie!...
Les deux femmes entrèrent dans la petite chambre que nous connaissons, et, après que-Rouillard fut redescendu au rez-de-chaussée, elles allèrent s’asseoir toutes deux sur un divan placé auprès de la fenêtre.
Cécile s’aperçut alors pour la première fois de l’air sérieux de la baronne.
— 0 mon Dieu ! dit-elle , auriez-vous quelque sujet de chagrin?
— Non, mon enfant, répondit affectue usement la Borghella; mais je crois que vous vous ôtes trop pressée de me remercier.
Cécile pâlit.
— Quoi donc? murmura-t-elle; est-ce que vous n'auriez pas réussi dans l’ambassade que... vous savez?
— Pardon ! J’étais sûre de réussir.
Mademoiselle de Vadans respira.
— Oh! — balbutia-t-elle — je vous remercie toujours, quelle que soit la nouvelle que vous m’apportiez!...
— Attendez la fin ! M. de Champcarré se résigne âne pas vous épouser. Mais peut-être ne vous êtes-vous pas rendu compte exactement de la position de M. de San Colombano vis-à-vis de vous!...
— Comment! Veuillez, je vous prie, vous expliquer!
— Répondrez-vous franchement à toutes mes questions?
— Oui!
— Même à celles qui toucheront les... choses... les plus... délicates.
La Borghetta scanda toutes ces paroles avec un accent qui fit comprendre mieux sa pensée que les mots eux-mêmes.
— Oui ! soupira Cécile en rougissant. Ai-je quelque chose à vous cacher, à vous qui êles ma seule amie?
Et l’ardente jeune fille se jeta au cou de l’ancienne actrice.
La Borghetta reprit :
— Vous aimez toujours le vicomte?
— Oh ! madame, plus que jamais !
— Je vous plains alors, mon enfant !
— Pourquoi donc ?
— Je vous le dirai tout à l’heure; mais je poursuis: si l’on vous apprenait que cet homme ne vous aime pas véri-
ont — - qu’en vous épousant il ne fait qu’une spéculation q«c penseriez-vous?
H madame! je ne sais!...
- Vous devez cependant avoir quelque idée ;'i eet égard. Aucune , madame; je pleurerais, mais je l’aimerais
toujours. . ,
1 a Borglietta était émue de cette tendresse naïve et profonde.
jj ais en (in, - continua-t-elle, — vous a-t-il dit qu’il
vous aimait?
yjj i madame j’ai huit lettres de lui ; si vous voulez les
lire vous verrez combien i! m aime.
— Il vous a sans doute demandé quelque rendez-vous?...
jl est entr é une seule fois dans ma chambre.
La Borglietta frémit.
— Pendant la nuit . s écria-t-elle.
Q ui , mur mura la jeune tille, mais il m a respectée
comme il aurait respecté sa sœur...
Une éclatante rougeur colora ses joues. Elle n’osa point ajouter que c’était grâce au mal de dents du brave Rouillard qu’elle n’avait point succombé.
C’est un grand bonheur, ma chère Cécile, car il y a
entre vous et le vicomte.. •. un abîme.
— Un abîme' fit sourdement la jeune fille.
— Oui! mon enfant. Mais vous sentez-vous assez forte pour écouter jusqu’au bout la confidence que j’ai à vous faire?
— Oht oui madame, achevez!... I)ussé-je en mourir!... — Et des larmes coulèrent lentement et une à une sur les joues de Cécile
~ ei, J)jen dit solennellement la Borglietta, le vicomle est un chevalier d’industrie qui sera arrêté demain par or-
dr< ; ., du préfet de police. .
Cécile avait mal auguré de son empire sur elle-même. En entendant ces foudroyantes paroles, elle tomba à la renverse sur le divan et s’évanouit.
Ua Borglietta retint un cri près de jaillir de ses lèvres.
LF. COMPÈRE LEROUX.
Elle s’empressa d’ouvrir la fenêtre, puis elle dégrafa la robe de la jeune fille, et lui fit respirer un flacon d’éther qu’elle portait toujours sur elle.
Cécile ne tarda pas à rouvrir les veux; mais la secousse avait été trop forte, elle tomba dans un état de somnolence voisin de l’engourdissement.
La Borghetta tremblait à chaque instant que quelqu’un n’arrivât pendant cette syncope qu’elle n’aurait pu expliquer d’une façon plausible.
Elle résolut d’employer pour faire revenir Cécile à elle un vieux moyen mélodramatique dont les romanciers vieux ef nouveaux font un assez fréquent usage.
Elle approcha sa bouche de l’oreille de la jeune fille et cria:
— Raphaël !...
L’efTet que ce nom produisit fut instantané et dépassa toutes les prévisions de l’actrice. — Cécile releva la tête et se mit sur son séant les yeux largement ouverts.
L’aspect de la Borghetta ranima ses esprits; de nouvelles larmes, plus abondantes que les premières, jaillirent de ses paupières.
— Vous pleurez, mon enfant, lui dit l’Italienne. Prenez garde que quelqu’un ne voie vos larmes.
— Vous avez raison, fit Cécile en s’essuyant les yeux.
Puis, elle ajouta :
— Oh ! comme il m’a trompée, le misérable !... Qui vous a donc appris tout cela, madame la baronne? Est-ce bien vrai?
— Trop vrai, mademoiselle. — Le vicomte est aux gages d’un usurier juif, qui ruine les jeunes gens assez naïfs pour écouter les insidieuses paroles de San Colombano.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas appris plus tôt?
— Je ne le sais que d’aujourd’hui. Il a volé quatre cent mille francs à votre cousin, M. de Champcarré.
— O mon Dieu ! et lui qui, tout à l’heure encore, était au bas de ma fenêtre, lui qui me prodiguait les paroles les plus passionnées et les plus tendres serments!...
— Il ne vous aime pas, mademoiselle. — Il n’a plus as-
sez de cœur pour aimer ! Prévoyant que les escroqueries de son complice allaicntêtre découvertes, il voulait trouver chez vous un refuge, et mettre votre nom entre la justice et lui.
— Le lâche!... le misérable!... Et pourtant, je l’aimais!
Elle ajouta tout bas :
— Hélas! et je l’aime encore...
— Ma triste mission est accomplie, ma chère enfant; voilà ce quej’avais à vous dire; me pardonuez-vous tout le mal que je vous ai fait?
— Oh! madame, je vous remercie de ce que vous m’avez dit; vous m’aimez, vous!...
— Oui, mon enfant. Aussi, je compatis à votre malheuî; je me rappelle à cet égard un vieux vers de Virgile, qui sert d’épigraphe à un livre de ma bibliothèque, et qui signifie qu’ayant éprouvé moi-même toutes les misères, je sais pleurer sur celles des autres.
— Oh ! madame, je ne crois pas que vous aviez été jamais aussi malheureuse que moi. Je n’existe plus, je n’ai plus de sang et plus de pensées, je ne vivrai pas longtemps, allez, madame. — Depuis que j’ai aimé je n’ai vécu que par mon amour, maintenant c’est fini... — J’ai un cancer au cœur; on ne guérit pas ces maladies-là.
— Enfant! vous ne souffrez que de regref, vous ne souffrez pas de remords, et l’ange gardien de la pudeur et de la virginité vous consolera.
Cécile baissa les yeux vers la terre. — Ses beaux yeux bleus, qui rayonnaient auparavant d’un éclat comparable à celui du ciel, étaient devenus d’une couleur sombre au reflet des pensées de celte jeune âme tourmentée par l’orage.
La Borghelta ne put s’empêcher de frissonner.
L’attitude de la pauvre enfant n’était plus une attitude humaine ; elle semblait être déjà sur le seuil de l’éternité, où les anges chantent, au milieu du silence de Dieu, les psaumes de l’infini.
Aveu.
Un bruiC de pas se lit entendre.
Cécile se releva vivement, passa son mouchoir sur son visage après s’êlre regardée dans la glace : i
— On ne voit pas que j’ai pleuré.? demanda-t-elle.
— Vos yeux sont encore un peu rouges, répondit la Borghetta.
— Peu importe; je dirai que j’ai mal à la tète. Vous me promettez le secret, n’est-ce pas. madame?
— Ne craignez rien, ma chère enfant, vous savez que je suis toute dévouée à vos intérêts. Je ne dirai rien qui puisse
vous faire de la peine. ! J
Cécile se jeta de nouveau au cou de l’actrice en balbutiant :
— Merci, madame. Seule je consommerai mieux mon sacrifice ; je ne veux pas que mon père le partage avec moi.
Un quart de mon chagrin le tuerait.
Le général entra dans la chambre de sa tille.
Après les politesses d’usage, il annonça ofticiellement à la baronne le mariage de Cécile.
— Vous assisterez à cette fête, madame, dit-il ensuite ; aous voudrez bien dans cette occasion déroger pour une fois à vos résolutions de solitude.
La baronne fit un signe de tète qui ne voulait absolument rien dire.
— Cette pauvre Cécile, répondit-elle, voudrait bien ajourner encore ce mariage.
• — Oh ! madame, je crois que vous vous trompez. J’ai eu avec elle une conversation décisive à cet égard. Elle accepte..
N’est-ce pas, ma fille ?
— Oui, mon père; mais j’ai lieu de croire que M. de Champcarré désire de son côté un 'ajournement.
— Bail !
— Cécile a raison, général. M. de Champcarré est en ce moment débordé par certaines affaires auxquelles il veut mettre ordre, par délicatesse, avant de se marier.
— 11 ne m’en a jamais parlé.'
— 11 est des choses que l’on confie à une amie et que l’on n’ose avouer à un futur beau-père.
— Il s’agit d’une question d’argent ?
— Précisément. -
— Sacrebleu ! M. de San Colombano m’a dit qu’il avait la passion du jeu.
La Borghetta ne put s’empêcher de prendre le parti de Champcarré.
— C’est une calomnie. Il est vrai que M.’de Champcarré a joué... mais une seule fois... et d’après les instances du vicomte qui n’est autre chose.
— Oh ! madame !... fit Cécile.
— Pourquoi nele dirais-je pasà votre père, mademoiselle? San Colombano n’est autre chose qu’un chevalier d’industrie ?
— Ah ! bon Dieu ! fit le général. Et moi qui l’ai reçu chez moi ! Moi qui lui ai pris trente actions des soufrières de l’Hymalaya et qui ai accepté la place d’administrateur de sa compagnie. Dites-vous vrai, madame?
— Oui, malheureusement trop vrai... général !
— Tonnerre !... quinze mille francs de fichus. Car ces soufrières sont probablement de la filouterie...
— Très-certainement.
— Rouillard ! Rouillard !...
L’ex-caporal apparut.
— Voilà, mon général ! dit-il.
— Donne-moi deux fleurets démouchetés et viens avec moi !
Rouillard tourna les talons.
. Cécile se traîna aux genoux de son père en murmurant :
— Qu’allez- vous faire, mon Dieu ?
— Parbleu ! je vais châtier vertement ce drôle, ce fripon ! Je me moque encore de la somme qu’il me vole ; mais c’est mon nom que ce coquin a livré aux turlupinades des journaux et du public ! Sacrebleu ! tonnerre !... il ne sera pas dit que le général de Vadans aura laissé la moindre offense impunie !...
Cécile se redressa. Une suprême résolution brillait dans ses yeux.
— Vous n’irez pas, mon père ! On ne se bat point avec / des gens pareils. On les livre à la justice et voilà tout.
La Borglielta sentait combien cette scène était douloureuse pour la jeune fille ; mais elle avait pensé qu’il valait mieux précipiter les crises que de les laisser se produire à divers intervalles, et devenir par là plus terribles. Aussi ne crutelle pas devoir s’interposer.
Le général était furieux. 11 n’écoutait point ce que lui disait sa fille.
— Je veux le tuer!... répéta-t-il. Le brigand !... abuser ainsi de l’hospitalité que je lui ai donnée !... Ali ! gredin !...
— Voulez- vous m’entendre, mon père ? reprit la jeune fille.
— Non ! Je ne veux en faire qu'à ma tête ! tonnerre ! Il me semble qu’à mon âge je suis bien libre de mes actions.
Cécile s’élança vers la porte.
— Vous m’entendrez, reprit-elle avec une fermeté qui produisit sur le général un effet électrique. Vous m’entendrez, ou vous me tuerez avant de sortir d’ici.
M. de Vadans fit deux pas en arrière et regarda fixement sa fille.
Les yeux de Cécile brillaient d’un fauve éclat. Ses lèvres étaient plissées et tremblantes.
-- Sacrebleu ! tonnerre ! dit le général qui ne trouvait plus de force que pour articuler ses deux jurons favoris.
— Etes-vous disposé à m’entendre, maintenant ? balbutia la jeune fille.
— Oui ! voyons... Qu’esl-ceque tu veuxjne dire? Parle... tonnerre !... Je ne sais pas ce qui me serre le cou !... Allons!