‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 3 sur 18 · Partie carrée · texte numérisé non relu

Partie carrée

C’était un petit salon rose, enfermé tout au beau milieu des autres pièces de l’appartement, entre la salle à manger, le grand salon, le cabinet de toilette et la chambre à coucher, et si sourd que l’on aurait pu s’y brûler la cervelle avec une demi-douzaine de révolvcrs, sans que le bruit delà détonation vint frapper l’oreille soupçonneuse du sergent de ville flânant sur le boulevard.

Une large et longue table à pieds sculptés était dressée au point central, si bien qu’il ne restait autour d’elle que juste assez de place pour huit sièges très-rapprochés l’un de l’autre.

Un grand lustre, dont les cristaux réfractaient la lumière avec toutes les couleurs du prisme et dont les branches se terminaient en cul-de-lampe délicatement fouillés, éclairait le salon et projetait des ombres transparentes dans les angles de la tapisserie et les plis des rideaux.

Les plats du souper fourni par Chevet fumaient sur la table et attendaient les convives.

Minuit était sonné depuis près d’un quart d’heure, lorsqu’une voiture entra dans la cour de l’hôtel; on entendit sur l’escalier des chuchotements mêlés à des éclats de rire; des portes s’ouvrirent et se refermèrent, enfin on envahit le salon.

Quatre femmes se placèrent d’abord autour de la table, à un fauteuil de distance l’une de l’autre ; puis quatre hommes complétèrent la mosaïque vivante en s’enchâssanUians les autres sièges.

Nous connaissons déjà la Borghetta. — Un trait de crayon pour chacune de ses compagnes.

Celle à qui San Coloinbano avait donné le bras se nommait Léontine. Ses amies l’appelaient : Moustache, à cause du brun duvet qui estompait sa lèvre supérieure; elle était pâle et maigrelette, mais le feu de ses yeux gris foncé et le dessin sensuel de ses lèvres décelaient une organisation ardente et nerveuse. On la disait fort spirituelle.

Mademoiselle Coralie, qui avait le comte de Barloy pour cavalier, représentait la santé dans ce qu’elle a de plus rose et de plus blond. On aurait pu lui reprocher un peu d’embonpoint, mais selon l’expression réaliste de l’ogre du petit Poucet elle exhalait l’odeur de la chair fraîche. — Ses bras étaient blancs et polis comme l’ivoire. Les littérateurs du premier empire eussent célébré à l'envi son teint de lis et de roses. Ses compagnes l’avaient surnommée : la Maman ; et elle était trop nonchalante pour avoir la force de se fâcher.

Le marquis de Pen-Goët serrait de fort près mademoiselle Céeilia, une petite brunette, vive, pétulante, minois chiffonné, esprit plein de verve et de saillies, aimant le plaisir par-dessus tout, riant à belles dents et éparpillant sur tous les sujets sa parole railleuse. On l’appelait mademoiselle Babel.

Deux mots maintenant pour le comte de Barloy et le marquis de Pen-Goët.

Le premier avait trente-cinq ans, le second vingt-neuf. — Barloy, haut en couleur, barbu et moustachu, avait le sévère profil d’un portrait de Van-Dick. C’était ce qu’on est convenu de nommer un bd homme. — Pen-Goët avait les épaules larges, le torse ramassé ; mais son visage était agréable et il racontait aux dames qui raffolaient de lui une foule

d’émouvantes histoires maritimes dont il avait été le héros.

En somme, les huit convives formaient une réunion charmante d’élégance, de grâce, de beauté, de jeunesse. — La gaieté n’était point encore venue.

On soupa.

Pendant les premiers services, le silence ne fut guère interrompu que par les exclamations de mademoiselle Babel, qui trouvait tout délicieux et se croyait obligée de manifester son admiration pour les qualités culinaires du ménu de Chevet.

La Borghetta mangeait comme un oiseau et trempait à peine le bord de ses lèvres roses dans le cristal du verre , quant à l’amphytrion, il environnait son idole d’une foule de prévenances dont la simplicité neparaissait, en cette occasion, ridicule à personne ; car tout le monde était légèrement embarrassé.

San Colombano rompit la glace.

Il remplit son verre d’un excellent vin du clos Saint- Georges et but à la santé de l’Italienne.

— Vous êtes toujours charmante, Borghetta, lui dit-il; mais ce soir vous avez été admirable!...

La Borghetta tendit son verre à Champcarré qui.l’emplit.

— Je vous fais raison, vicomte, dit-elle; et j’accepte vos compliments avec d’autant plus de plaisir qu’ils sont plus rares.

— Bah ! je ne les marchande jamais aux véritables talents. Est-ce que vous pourriez me blâmer de ce que je n’applaudis pas la Rezzioni?

— Bon Dieu! s’écria mademoiselle Babel, je nie suis demandé souvent pourquoi les journaux retentissent perpétuellement de louanges à l’adresse de notre bonne amie Rezzioni. Je crois avoir trouvé le mot de l’énigme.

— Pardieu ! fit Moustache, elle paie les réclames.

— Ce n’est pas cela. ^

4tJ CE COMPÈRE lEhOUX.

— Elle a quelque amant parmi les journalistes, hasarda la Maman.

— Les journalistes sont trop pauvres.

— Je demande le mot, dit la Borghetta.

— Eh bien! messieurs et mesdames, le voici : 11 y a de par le monde un vieux sculpteur qui a voulu représenter une danseuse espagnole dans l’exercice de ses fonctions... chorégraphiques. — 11 a construit d’imagination une femme sèche, grêle, dépourvue de formes, sans hanches, sans épaules, sans tournure, dégingandée, quelque chose d’affreux, un type d’écorchée!...

— Je vais m’évanouir si lu continues cette description, Babel, fit la grosse Coralie.

— J’abrège. Bref, c’était un phénomène de laideur. Tout le monde criait à l’invraisemblance! Le pauvre sculpteur fut obligé de changer de métier. 11 se fit homme de lettres et parvint au feuilleton. Un jour, à l’Opéra, il aperçut la Rezzioni.

«Voilà mon modèle! » s’écria-t-il.

Depuis ce temps, et toujours en vue de sa réputation de statuaire, il donne de l’encensoir par le nez de notre bonne amie.

— Par saint Gildas de Ruys, comme disent les marins de mon pays, fit le marquis de Pen-Goët... est-ce que celte statue est à vendre?

— Je le suppose, répondit Cécilia, car personne n’a cru devoir l’acheter.

— Je l’achèterai, moi, et je vous en ferai cadeau, Cécilia.

— Je t’engage, Babel, fit la Borghetta, à la placer au foyer du théâtre. La Rezzioni nous appartient à toutes.

— Vous parlez de maigreur, mesdames! dit le marquis. J’ai vu aux Antilles quelque chose de prodigieux en ce genre. C’était un homme de couleur. Il était tellement sec qu’en lui plaçant une lanterne sur la poitrine et en regardant son dos on apercevait très-distinctement l'intérieur de son corps.

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— Marquis, dit Barloy, Vous allez un peu loin. Si cet homme était aussi maigre que vous le dites, il ne devait rien avoir dans l’intérieur du corps.

— Pardon! Je vais vous décrire anatomiquement.. .

— Marquis, marquis, je vous en prie, fit Coralie, je vais manquer encore une fois de m’évanouir.

— Si ces messieurs le veulent bien, dit laBorghelta,noüs te nommerons présidente, Coralie. Tu rappelleras à l’ordre ceux ou celles qui dépasseront les bornes.

— Je tiens à savoir quelles bornes ! — fit le marquis.

— De la vérité historique, répondit malicieusement la déesse.

— Bravo! dirent les hommes. Nous adoptons votre choix à l’unanimité!... Entrez en fonctions!. .<

Coralie s’appropria la clochette.

— Je vous préviens, fit observer Champcarré, qu’au premier tintement de cette clochette mes valets accourront.

*— Je sonnerai en sourdine, répliqua la présidente.

Ce premier épisode s’épuisa de lui-même. Ce n’était qu’un prologue. Lorsque les pimenlseurent mis les gosiers en feu; que les verres se vidèrent plus souvent et que les belles invitées se trouvèrent à leur aise, grâce aux libations et à la connaissance plus complète de leurs cavaliers, la conversation devint presqu’intime.

Deux fois déjà le comte de Barloy avait embrassé lesblanches épaules de la présidente, sans que celle-ci eût cru l'occasion venue de faire retentir sa clochette.

Cet exemple avait été suivi par le marquis, tandis que San Colombano agaçait du coude et de l’œil mademoiselle Moustache.

L’atnphytrion seul reculait devant une pareille témérité. Il voyait la Borghetta tellement supérieure à ses amies qu’il craignait qp’elle n’acceptât pas ses caresses avec autant d’abandon.

L’Italienne remarqua l’hésitation du provincial. Aussi, prétextant une trop grande chaleur, elle dégrafa à demi le corsage de sa robe, de manière à laisser voir à Mathieu,

dont le bras touchait le sien, dés rondeurs à peine dissimulées par sa gorgerelle de dentelles.

Un nuage de sang monta au visage du jeune homme.

Pour cacher son trouble il vida d'un trait son verre rempli jusqu’au bord.

La présidente et mademoiselle Babel enchérissant sur le laisser-aller de la Borghelta, se dégrafèrent à leur tour, étalant aux yeux de leurs cavaliers respectifs et de l’amphytrion abasourdi les trésors de leur poitrine d’albâtre et de satin.

Emu et agité, l’œil humide et vague, Mathieu regardait tout sans avoir conscience de ce qu’il voyait. 11 en vint à croire qu’il faisait un de ces rêves lascifs qui dégoûtent de la réalité, et plongent le poète dans l’âpre contemplation de l’idéal.

Cependant, les vins capiteux qui circulaient sans relâche n’avaient point encore eu le temps de monter en fumée vertigineuse dans son cerveau. Leur influence n’agissait sur lui que d’une façon lente. — Il arrivait néanmoins à la période de la hardiesse.

Profitant du moment où tout le monde parlait à la fois, ce qui arrive fort souvent même dans une assemblée présidée par un véritable président, il se baissa et déposa sur l’épaule gauche de la Borghetta un baiser fiévreux.

La danseuse tressaillit, et tournant ses grands yeux sur le jeune homme :

— Votre baiser m’a brûlée, dit-elle à voix basse.

— Il y a longtemps, répondit Champcarré, que vos yeux me font éprouver le même adorable supplice.

Ces paroles avaient été prononcées avec cet accent saccadé qui n’échappe jamais à la femme galante dans le sens que Brantôme appliquait à ce mot. La Borghetta sentit que Mathieu l’aimait, sinon d’un véritable et sérieux amour, du moins avec passion.

Un instant l’idée lui vint d’aiguillonner encore cet amour par une apparence de froideur; mais elle craignit que la ti-

midité de son amant ne Vempêchât de regagner le terrain qu’elle lui aurait fait perdre.

Elle pencha sa tête royale sur le bras du jeune homme.

— Vous m’aimez donc un peu? lui demanda-t-elle.

— Si je vous aime !.. . Non ! ce n’est pas du mot aimer qu’il faut se servir, mais d'une autre expression que personne n’a jamais trouvée! Je fais plus que vous adorer! Je suis vous et vous êtes moi. Votre souffle est mon souffle. Un de vos regards me ferait mourir. Un de vos baisers me ressusciterait !..

— Caprice d’un jour!...

— Peut-être. Mais pour satisfaire ce caprice-là, je donnerais gaîment ma fortune à un pauvre, mon corps à la terre, et mon Ame à qui la voudrait prendre.

— Enfant!

— Vous ne me comprenez pas, Borghetta. Vous n’avez jamais aimé !

Un nuage de mélancolie passa sur le front de l’actrice.

— Non, dit-elle je n’ai jamais aimé !

— Oh! tant mieux! Peut-être... Mais non! que vais-je penser ? c’est le vin qui me trouble la tête ! Non ! n’est-ce pas, Borghetta, que tu ne m’aimeras jamais?

— Qui sait, mon ami ! Vous êtes jeune; vous êtes beau. Vous avez l’œil fier et franc. Et si je ne vous aime pas, moi qui appartiens à tout le monde, d’autrps plus pures que moi vous aimeront.

— Moi je ne les aimerai jamais, celles-là...

La Borghetta se prit à considérer de nouveau ce virginal jeune homme, dont le visage reflétait la pensée. La passion exaltée le rendait beau, d’une beauté hardie, puissante et ardente. Elle fut un instant émue; elle fit un mouvement et ses lèvres touchèrent celles de Mathieu, qui, jetant ses bras autour du cou de l’actrice, lui rendit son baiser au centuple.

Le bruit de la clochette le fit tressaillir.

— Je rappelle à l’ordre notre amphvtrion, fit la présidente.

Mathieu nageait dans une atmosphère de bonheur. Il avait conquis ses éperons.

L£ COMPfeni! LEROUX.

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— Est-ce que j’ai déplissé les bornes de la vérité historique? dil-il en riant. 11 nie semble quo c’est l'affaire du marquis.

— Champcarré, mon bon ami, vous portez sur moi un jugement téméraire. Aussi j’appuie de mon adhésion le rappel que notre gracieuse présidente vous inflige. 11 est histo* riquement vrai que vous aimez la Borghetta; mais votre démonstration prouvant plus que de l’amour, vous avez blessé la vérité historique.

— Ce que vous dites, marquis, est spécieux et sophistique. D’abord je n’aime pas la Borghetta, j’en suis fou. Ensuite, l'aimerais-je comme vous l’entendez, que ce n’est pas une vérité historique; car je suis bel et bien vivant; et ce n’est qu’après ma mort que j’appartiendrai à l’histoire, si l’histoire veut bien Paire mon acquisition.

Le comte de Barloy se leva.

-- Bravo, Champcarré ! Voilà que tu te révèles : je déclare qu’à l’avenir je ne t’appellerai plus Virgile. Tu es digne d’entrer dans l’honorable corps des viveurs! — Dignus es intrare. En qualité d’ancien, je te baptise. Tu es désormais des nôtres.

— Approuvé!... firent à la fois le marquis et San Colombano.

— Seulement, ajouta le vicomte, il faut que tout le monde participe à ton baptême !

11 déboucha une bouteille do vin do Hongrie et emplit tous les verres.

Les huit commensaux vidèrent chacun le leur avec la môme dextérité.

Dès lors, le signal fut donné. L’orgie commença; mais une de ces orgies de bon ton qui sont les plus complètes saturnales des Parisiens de la décadence.

Moustache prit avec un entrait! merveilleux le dé de la conversation. Elle se mit à causer de tout et de tous avec un luxe d’expressions, une abondance, une verve, qui désespéraient mademoiselle Babel elle-môme.

LK (30MPÊRÈ LEROUX. 51

L’entretien, qui avait d’abord un peu dévié, revint à son cours naturel, c’est-à-dire aux questions amoureuses

— Comment comprends-tu l’amour, Moustache? demanda Cécilia.

— Chacun aime à sa manière, répondit Léontine; l’un par besoin, celui-ci par habitude, l’autre par passe-temps, celui-là par passion. J’aime de toutes ces façons. Aujourd’hui je raffole de mon petit vicomte Raphaël, je l’aimerai peut-être quatre jours, ce soir par passion, demain par besoin, après-demain par passe-temps! c’est le dernier jour que commence l’habitude. Elle cesse quand une autre passion revient.

— Cela n’est pas de l’amour, dit la Borghelta. Le véritable amour dure toute la vie. Il réchauffe encore l’homme en cheveux blancs. Si j’aime jamais quelqu’un, je l’aimerai de cette façon...

— Ma foi, dit la nonchalante Coralic, je ne sais pas comment j’aime; je crois que c’est pour ne pas m’ennuyer.

— Moi, fit cyniquement mademoiselle Babel, j’aime par nécessité. Je crois que le bon Dieu m’a créée pour l’homme et à créé l’homme pour moi. Si je passais un seul jour sans causer comme ce soir, il me manquerait quelque chose.

Trois heures sonnèrent à une pendule de Boule fixée au mur du pettysalon.

San Colombano se leva de table et présentant la main à Léontine:

— Viens m’aimer de toutes les façons, lui dit-il.

*— Viens m’aimer par nécessité, dit dé Pen-Goët à mademoiselle Babel

— Viens m’aimer 'pour tuer ie temps, dit Barloy à Coralie.

Les trois couples précédés par les deux valets de pied et

le valet de chambre de Champcarré, qui portaient des flambeaux, descendirent l’escalier, à l’exception de San Colombano qui demeurait, comme nous le savons, dans la même maison et au même étage que son ami, puis ils se perdirent dans l’ombre de la nuit.

Resté seul avec la Borghetta, Mathieu s’agenouilla de-

vant elle : il couvrit de baisers les belles mains patriciennes quelle lui abandonnait.

— Et nous, dit-il, ô ma reine, comment nous aimeronsnous?

L’Italienne était étendue dans son fauteuil, comme si elle eût été évanouie, seulement ses yeux à demi clos laissaient tomber sur le jeune homme des parcelles de ce fluide invisible qui porte dans lame l’ivresse de 4a folie et celle de l’amour.

— Nous nous aimerons, dit-elle d’une voix lente et douce; nous nous aimerons... — N’est-ce pas assez? voulez- vous que j’ajoute encore un mot ?

— Oui, je le veux !...

La Borghetta prit dans son corset le billet de mille francs ' sur l’envers duquel Mathieu avait écrit sa demande de rendez-vous.

— Tenez 1 reprenez cela, dit-elle ! — Ce n’est pas que vous m’ayez mal jugée. Non ! Je donne à qui l’achète une apparence d’amour, et on me paye ce rôle-là comme mes rôles de théâtre ; mais auprès de vous qui n’aimez et ne désirez que la femme et non l’actrice en vogue, je veux être moi-même et pour moi-même ! .

— Oh ! pardonnez-moi !!! — s’écria le provincial! — ce billet infâme sera brûlé !... Il va l’être à l’instant.

La Borghetta lui retint le bras :

— I)onnez-le aux pauvres en mon nom ! lui dit-elle.

Puis elle prit la main du jeune homme en ajoutant :

— Viens ! d’une voix qui fit passer un frisson dans tout le corps de son amant.

Le lustre s’éteignit, on entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait et se fermait, puis le'frôlement d’une robe, et tdut rentra dans le silence profond de la nuit.

Au dehors, les premières voitures commençaient à circuler dans l’ombre. — Le travail s’éveillait à l’heure où le plaisir, son antipode, se mettait au lit.

5lt

Le lendemain.

Vers midi, Mathieu se rendit chez San Colombano.

Le vicomte était déjà levé. Assis sur un divan dans sa chambre à coucher, il philosophait avec mademoiselle Moustache, vôtue d’un peignoir blanp et fumant avec la gravité d’un Andalou une cigarette de Maryland.

— Pardieu ! fit le vicomte, tu viens fort à propos, mon bon, pour donner ton avis dans une délibération trés-sérieuse...

— Avant d’opiner, mon cher Raphaël, permets-moi de demander h Léontine des nouvelles de sa santé... Le blanc vous sied à ravir, mademoiselle.

Moustache fit une grimace de satisfaction.

— Voulez-vous que je vous confectionne une cigarette?... dit-elle ensuite.

Champcarré n’avait jamais fumé; mais il craignit de manquer de galanterie en refusant.

— Faites, dit-il, la main-d’œuvre seule me fera trouver la cigarette délicieuse.

Moustache se renversa sur le divan en riant d’un rire joyeux.

— Voyez-vous, s’écria-t-elle, comme ce diable de Champcarré a de l’esprit aujourd’hui, lui qui hier...

— Était si naïf, n’est-ce pas? — ajouta le jeune homme; — je complète votre pensée.

— Puisque vous le voulez... soit. Seulement celte méta-

morphose devrait vous inspirer pour les femmes la plus grande vénération...

— Je préfère les respecter un peu moins et les aimer davantage.

— Et vous avez raison. 11 vient une époque où l’on est forcé de les respecter ne pouvant plus les aimer. Il y a temps pour tout dans la vie... Mais j’allais exprimer une idée que vous avez effarouchée. Quand elle reviendra je vous la livrerai. Tenez : Voilà votre cigarette.

Elle lendit au jeune homme un petit rouleau de tabac artistement recouvert de papier espagnol. Champcarré prit la cigarette et la main ; il plaça la première entre le pouce et l’index et baisa l’autre.

— Corbleu ! fit le vicomte. Voilà un élève qui ne tardera pas à -dépasser le maître. Je te préviens, mon bon, que je suis jaloux comme un bourgeois.

— Bah ! tu as trop d’esprit pour cela. Mais voyons : De quelle grave délibération s’agit-il ?

— Voici ! dit Moustache. Nous ne savons comment passer la journée. San Colombano n’a rien à faire. Il y a relâche ce soir à l’Opéra. — Je me trouve par conséquent dans le même cas que lui... Nous nous ennuyons.

— Je proteste, fit le vicomte. Aycc toi, Moustache, je trouve toujours moyen de me désennuyer.

— Vous mentez, monsieur Raphaël. Je vous ai vu bâiller trois fois aujourd’hui.

— Parce que vous bâillez, ma belle. Il n’y a rien d’aussi contagieux que le bâillement, c’est vous seule qui vous ennuyez.

— Je le nie. Ce n’est que dans quatre jours que commencera pour moi la période d’ennui, Vous vous rappelez ce que je vous ai dit hier soir ou plutôt ce matin.

— Je suis bien heureux de pouvoir vous servir de distraction pendant ce laps de temps.

— - Tiens ! il y a un ministre qui m’a ennuyée au bout d’un quart d’heure. Vous avez quatre-vingt-quinze heures trois quarts de supériorité sur un des plus hauts fonction-

LE COMPÈK LEHOliX. 5.')

naires de l’État} et vous n’êles pas content? Voudriez-vous une chaumière et mon cœur ?

— Je serais trop à l’étroit dans celle-là, et trop au large dans celui-ci.

— Eh bien ! de quoi vous plaignez-vous?

— Allons, j’ai tort; et vous avez toujours raison, Moustache. Laissez-moi baiser votre bras blanc et que Champearré nous trouve à tous deux une distraction.

Mathieu venait d’ouvrir la fenêtre.

— Il me semble que j’aperçois le soleil, dit-il. Je croyais l’avoir laissé en Franche-Comté. Voulez-Vous en profiter pour aller à la campagne ?

— C’est une idée ! fit San Colombano.

— Une excellente idée ! ajouta Léontine en battant des mains et bondissant sur le tapis. Décidément vous êtes fort aimable, Champearré, et dans quatre jours je ne sais véritablement pas ce que je serais capable de faire pour yous,...

Champearré n’avait pas tellement épuisé pendant cette nuit la coupe des voluptés, qu’il ne restât rien au fond. Il se prit à regarder Léontine avec moins d’indifférence. Elle ne possédait pas la royale beauté de*la Borghetta ; mais l’ardeur de son regard, son agilité nerveuse, la teinte vigoureuse de ses cheveux qui faisait vivement ressortir la blancheur de son visage, de ses épaules et de son cou, tout, jusqu’au duvet velouté de sa lèvre qui lui avait valu son prosaïque surnom, tout en elle inspirait la passion.

— Je vous rappellerai peut-être ce que vous venez de me dire, Léontine, fit le jeune homme... au risque dépasser pour un ministre, mais si votre Othello n’était pas là je voudrais exiger un baiser pour gage de votre promesse.

“-Je m’y oppose, dit le vicomte. Je veux jouir pleinement de ma royauté de quatre jours.

— Eh bien ! sire, fit la danseuse en s’inclinant profondément devant son amant, Votre Majesté daignera-t-elle accompagner sa très-humble servante à la campagne?

— Ma Majesté, princesse, est entièrement à votre disposition.

Moustache fit une pirouette follement joyeuse, en fredonnant le refrain connu du roi d’Yvetot:

« Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !

« Quel hon petit roi c’était là !

« Là! là !

— J’ai laissé Borghetta dormir, dit le jeune homme. Je vais l’éveiller. Faites votre toilette.

— Où irons-nous? — demanda Moustache.

— San Colombano choisira.

Ohampcarré sortit.

Pendant sa courte absence, la Borghetta n’avait pas dormi. À demi couchée, le coude appuyé sur les oreillers, elle réfléchissait.

C’était une femme singulière que la Borghetta. — Élevée daqs un couvent napolitain, elle en avait été brusquement arrachée à la suite d’un édit de proscription qui frappait sa famille. Son père, ancien colonel dans l’armée royale, mourut peu de temps après sur la terre d’exil , laissant à l’orpheline, pour tout héritage et pour tout souvenir, une somme de dix mille francs et la croix d’honneur que Murat lui avait attachée sur la poitrine à Tolentino.

Sa mère était morte en lui donnant le jour.

Seule, sans appui, sans consolation, sans conseil, ù l’ûge où les passions s’éveillent dans le cœur des brunes filles du Midi, à quinze ans, au milieu de l’immense Paris où tout se fait voix pour séduire, elle ne pouvait manquer de succomber.

Elle eut un amant riche, noble et beau. Quand il la quitta, après une lune de miel rayonnante de toutes les splendeurs de la vie aristocratique, Borghetta, habituée au luxe, au far niente, mot suave exprimant une chose plus suave encore, se vit avec effroi retombée dans sa première médiocrité.

Elle n’en continua pas moins de mener la vie grandes guides jusqu’au jour bien vite arrivé où les dix mille francs rent disparu jusqu’au dernier louis d’or.

LE CO»r RB LEROI' X.

Alors, les créanciers devinrent féroces ; le crédit s’anéantit. La misère hâve, hideuse, squelette dont les doigts sont de fer, passa sa tète dans l’entrebâillement de la porte de la jeune fille. '

Puis les meubles s’envolèrent l’un après l’autre; enfin il ne resta plus que l’humble croix d’honneur, dernière relique de gloire et d’amour dont la contemplation avait seule empêché la Borghetta de se donner à un autre amant.

Elle détacha cette croix de la cheminée et l’ensevelit au fond d’un vieux meuble où elle déposait ses hardes.

— Voile-toi, croix de mon père, dit-elle. Je ne veux pas que celui qui est mort me voie rougir de honte devant toi!

Et ses pleurs coulèrent longtemps.

Mais elle remarqua que lè sillon des larmes creusait ses joues rondes; elle se sourit dans la glace et se tTrouva plus jolie ainsi. Qu’est-ce que les souvenirs, le deuil passé, quand le printemps des jours vous allume les yeux et fait mûrir au bon soleil des dix-sept ans les roses de l’amour et de la galté? ' 0

Au bout d’un mois, Ja Borghetta était protégée par un nouvel amant. — Au bout d’un an elle débutait avec éclat à l’Opéra.

Le luxe était revenu. — Les fournisseurs, plus dociles que jamais, ne hasardaient leurs notes qu’en tremblant; de nouveaux meubles plus riches que les anciens emplissaient les appartements plus somptueux.

L’Italienne était à la mode. Le long des boulevards, dans les cercles de la haute fashion, on répétait son nom sur tous les tons de l’enthousiasme. — Éloges, bouquets, couronnes, richesses, tout pleuvait sur elle à la fois.

Les heureux, ceux qui avaient pu baiser le bas de sa robe ou le bout de ses doigts roses, ceux à qui elle avait souri, ceux qui avaient payé d’une partie de leur fortune et de leur honneur conjugal une de ses nuits voluptueuses, ceux-là se seraient damnés pour elle ou l’auraient portée en palanquin sur leurs épaules aux Champs-Elysées un jour de grande fête.

LK COMPÈRE LEROUX

Un Anglais avait promis de se brûler la cervelle après une heure de lêtc-à-têtc avec elle, et il avait tenu sa promesse.

Que fallait-il de plus à La Borghetta pour être heureuse?

Cependant elle s’abandonnait rarement aux turbulentes orgies de ses compagnes; elle ne riait qu’à ses heures. Ene se livrait avec froideur, comme si elle eut fait l’aumône d’une volupté à ses adorateurs. Elle ne s’affichait ni à Longchamps ni à Chantilly. Quand elle ne jouait pas, on ne la voyait point lorgner impertinemment ses compagnes du haut d’une avant-scène louée par le sultan du jour.

On avait même observé qu’elle n’excellait que dans les rôles sérieux ; les danses dévergondées, les boléros, les fandangos et les madrilènes, toutes ces impudicités chorégraphiques décolletées jusqu’à la ceinture, et même plus bas, lui répugnaient profondément.

— Elle est un'pcu fière, disaient ses amies.

Celles qui voyaient plus clair dans l’âme de l’Italienne la soupçonnaient de nourrir un chagrin secret.

Or, ce chagrin, c’était cette petite étoile à cinq rayons émaillée de blanc, qui le faisait naître et grandir dans son âme.

Elle avait beau se voir encensée, adulée, reine par la beauté, reinç par le talent, elle n’osait affronter la vue de cette croix sainte dont le ruban semblait avoir été trempé dans le sang de son père.

La nuit, quand le bruit des baisers qui cessaient ne tenait plus éloigné l’ange gardien de la pauvre femme, que tout était silencieux autour de la couche impure, cette croix voilée parlait ainsi dans l’ombre avec une voix à la fois austère et tendre-:

— Comment t’es-tu flétrie, ô fleur de Parthénope la vierge? Ce n’est plus la pudeur qui colore ton beau front. Borghetta, tes ailes d’ange sont tombées! L’homme qui est au cimetière arrose de ses pleurs sa couche froide! — Où sont les rêves d’autrefois, quand lu pilais au pied de Notre-

Dame de Santa-Clar», au grondement de l’orgue du monastère!... La mère du Seigneur te regardait avec amour. Ton coeur était pur comme l’or du ciboire, il ne passait devant tes yeux, et tés yeux ne reflétaient que de saintes images.

« Borghetta, ton bonheur est fait d’iniquité; le calme de ton sommeil est composé d’oubli. Tes yeux sont devenus le miroir de tous les regards lubriques. Chacun a pris un lambeau de ta robe d’innocence. Tu as vendu ta beauté, tes caresses et ton cœur. L’or qui brille autour de toi, 4e diamant de ta parure, les perles de ton corsage, sont des témoins muets de ta honte et représentent chacun une des ruines de ton honneur.

« Borghetta, ta patronne du ciel a couvert sa tête d’un voile noir. Elle n’ose plus prier pour toi. Quand Dieu te regarde, le livre des saints sur lequel ton nom était gravé est fermé au feuillet qui te concerne.

« Pauvre femme!... Les tapis que ton pied foule ont le moelleux de la boue. Les yeux du démon qui t’épie luisent dans l’émeraude que la main d’un débauché glisse dans ton écrin...

« Borghetta, le temps marche, l’heure irrévocable sonne et s’envole. La jeunesse va disparaître bientôt. — Que ferastu, quand l’âge qui laboure éternellement le champ de la beauté aura creusé dans ton front sessHlons de rides; quand tes mains trembleront, que l'hiver secouera sa neige sur tes cheveux, que tes pieds qui parlent aujourd’hui le langage de la séduction seront devenus lourds comme ceux des vieillards?

« Hélas! quand tu passeras éclaboussant la foule aux heures du soir, à l’angle sombre des carrefours, à travers la glace de ton carosse ne regarde point ces vagues silhouettes de femmes qui s’agitent dans la fange du ruisseau!...

« Laisse ton aumône monter seule dans la mansarde ou Laïs et Marion expient les- folles orgies d’il y a vingt ans et ont échangé le lit à courtines de dentelles flamandes, contre une poignée de paille oubliée par les palefreniers !..,

« N’entre point dans ces hôpitaux où se tordent les étran-

ges douleurs, où les yeux hagards des misérables qui ont été comme toi les idoles de la foule regardent je ne sais quoi d’affreux dans les ténèbres du passé. . .

« Donne, sans la voir, ^ la sorcière décharnée, hideuse, satanique, dont la main droite s’appuie incertaine et tremblante sur un bâton de noyer et qui te tend la main gauche.

n Borghetta, l’avenir est un problème sombre. Il se venge toujours de ceux qui vivent tout entiers dans le présent, et il les attend au lendemain avec le mot lugubre de sa solution.

« Moi, la croix de ton père, moi qui t’ai vue tout enfant, et à qui tu n’oses plus confier tes secrets, je te dis, Borghetta que tu suis le chemin de l'abîme, qu’il est temps que tu t’arrêtes, â cette heure de jeunesse où la rosée du repentir peut encore faire naître un lys sur ton fumier. »

C’était celte voix que la Borghetta venait d’entendre encore.

Elle réfléchissait, disons-nous. Elle avait trouvé sur son chemin un cœur vierge qui s’était donné à elle. Devait-elle le briser comme elle en avait brisé tant d’autres? car elle connaissait le redoutable pouvoir de ses charmes. Celui qui avait une fois reçu ses caresses devenait son bien, sa propriété, son esclave. Elle arrivait au point de craindre que Mathieu tombât dans cette dépendance fatale.

Après tout, le provincial jeune et naïf comme il l’était, ignorant si les autres femmes exerçaient le même pouvoir, * se laisserait-il prendre au premier jour dans ce filet que tendait involontairement la Borghetta? Ne se fatiguerait-il pas bientôt d’un unique amour, lui qui ne pouvait en juger le prix par la comparaison ?

Cette pensée si complètement opposée â la première, produisait par un phénomène bizarre, la même impression sur le cœur*dc l’Italienne. Elle aurait voulu que Champcarré l’aimât, mais qu’il ne l’aimât pas outre mesure.

San Colombano avait prouvé* qu’il connaissait bien la Borghetta, quand il disait à son ami.

« Elle est elle-même dans tous ses rôles; si elle pouvait

aimer quelqu’un elle aimerait comme Phèdre, voilà pourquoi c’est une, dangereuse maîtresse. »

Mais la danseuse se sentait-elle déjà disposée à aimer le jeune provincial? Avait-il fait dans son cœur un si rapide chemin? Non! Elle éprouvait pour lui un sentiment indéfinissable, quelque chose de pareil à la sympathie qu’éprouve le fort pour le faible, l’Antigone pour l’aveugle qu’elle conduit.

Champcarré débarquait à Paris avec les saints préjugés du pays, que l’éducation un peu voltairienne de l’Université n’avait pu complètement étouffer. Elle prévoyait toutes les luttes qu'il allait subir, elle qui avait sondé la vie jusqu’au déshonneur; elle devinait qu’une foule de faux amis, attirés par l’éclat de sa fortune comme les voleurs par l’éclat d’un diamant, allaient le circonvenir de tentations, hérisser son chemin de pièges, de chausses-trappes, et le conduire de chute en chute jusqu’à la ruine, peut-être jusqu’à la bassesse.

Les exemples ne lui manquaient pas. Elle se rappelait le chevalier de Brugnières,déjà nommé dans notre récit, et qui se trouvait réduit aux plus tristes expédients.

Aussi, était-ce de la pitié qu’elle éprouvait pour le jeune homme.

Lorsqu’il rentra dans sa chambre à coucher il fit part à sa maîtresse du projet qu’il avait-formé.

— Cela vous plaira sans doute, Borghetta, lui dit-il. Depuis que je suis à Paris j’aime beaucoup la campagne; et il fait un temps magnifique.

— J’irai où vous irez, mon ami, seulement je tiendrais

autant que possible à ne pas me montrer au grand jour dans ces villages où la moindre paysanne détourne la tète en voyant les femmes de noire monde. •

— Pourquoi toujours ces idées?

— ■ ■ Je sais ce que je vaux, et j’ai conscience de ce que je suis.

Elle posa sa main sur sa poitrine blanche que soulevait un soupir inexplicable.

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