‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 4 sur 18 · LE COMTÉ HE LEROUX · texte numérisé non relu

LE COMTÉ HE LEROUX

— Après tout, dit-elle, peu m’importe! Les affronts ne tuopt pas; je serais morte depuis longtemps s’ils blessaient seulement...

Champcarré ne savait que penser de cette subite manifestation de mélancolie, mais il était ému. — Sans prononcer une seule parole, il prit dans ses mains la belle tête de l’Italienne et la couvrit de baisers.

— Merci, je vous comprends, lui dit la Borghetta, dont les yeux s’humectaient de larmes.

— Habille-toi, mon ange, fit Mathieu, après avoir baisé encore cent fois ses épaules et ses cheveux. Il n’v a que la laideur ou la jalousie qui puissent se détourner de toi. Tu es jeune, 'tu es belle; je t’aime, que désires-tu de plus?

La Borghetta s’habilla vivement sans avoir besoin de femme de chambre.

Par un sentiment de pudeur, Mathieu avait passé dans son petit salon où il se promenait à grands pas en attendant que sa maîtresse eût terminé sa toilette.

Il réfléchissait aussi.

Malgré les premiers enivrements d’unp existence tpute nouvelle, il ne s’était pas laissé entraîner au-delà des bornes du bon sens. — Ce jugement lent, mais sûr, particulier aux races comtoises, lui revenait surtout en ce moment pù la possession de la femme si ardemment convoitée avait amoindri pour quelque temps l’exaltation de sort amour.

— Elle-est bien belle et bien séduisante, se cjit-il ; mais je ne l’aimerai pas d’amour... C’est une courtisane | M .

Au bois de Boulogne.

La journée était en effet magnifique.

Un joyeux soleil de mai rayait de lumineuses traînées l’asphalte sombre des boulevards. Paris, ce vieux forçat de la pluie à perpétuité, avait pris un air de fête, et les amateurs de paradoxesqui prétendent que le printemps n’existe que dans les poésies de Delille ou de Michaud, répétaient avec effroi la strophe célèbre de Lefranc de Pompignan :

Le Dieu poursuivant sa carrière Verse des torrents de lumière.

Sur ses obscurs blasphémateurs.

On constatait même ce jour-là qu’un autre poète qui met toute sa chaleur dans ses vers et n’en conserve point pour lui, Méry, venait de quitter son domicile avec un seul manteau.

La voiture de ChampCarré, traînée par ses deux mecklembourgeois, apparut, comme une heure sonnait, à l’angle du boulevard des Capucines, descendit au grand trot la rue Royale, remonta jusqu’à l’arc de triomphe de l’Étoile, l’avenue des Champs-Elysées et s’engagea dans l’avenue qui conduit à Neuilly.

San Colombano s’était décidé pour cette dernière localité parce qu’elle n’est pas fréquentée par la plèbe en goguette.

— Nous pourrons là, avait-il dit, canoter si nous le voulons, aussi bien qu’à Saint-Ouen, et si Mathieu le désire, lui qui ne connaît pas les environs de Paris, nous irons visiter le château.

Champcarré balbutia un remerciment.

— Je canoterai volontiers, dit-il, j’ai le bras solidfc ; mais je ne tiens pas à visiter ce château qui porte peut-être encore les traces des envahisseurs de 1848. Cela me donnerait l’envie de rosser le premier Parisien que ie rencontrerais. Je ne comprends point le vandalisme. Les gredins qui sont venus à Neuilly n’ont eu du courage que pour saccager et

LE COMPÉHE LEROUX.

démolir. Ce ne sont certainement pas eux qui ont essuyé le t'eu des municipaux, les lâches !

— Tudieu! mon cher, je t’engage à te poser comme candidat à la députation dans ton département. Tu as l'éloquence conservatrice. Mais ce n’est peut-être pas le moment de la faire briller. Regarde l’admirable coup d’œil, il vaut mieux que toutes les politiques du monde.

— C’est vrai! fit Moustache. De l’herbe, de la verdure, des arbres, vrai, c’est plus beau que n’importe quoi. Je raffole de la nature. Si je mettais des bas-bleus comme madame Sand, je voudrais être réaliste.

— N’importe! dit la Borghetta, je trouve que Mathieu a raison. Il est triste de penser que cette campagne délicieuse a servi de passage à- des bandes de scélérats qui se ruaient sur les débris d’une royauté vaincue. Pour mon compte, je n’ai jamais aimé ce que les révolutionnaires appellent le peuple, et qu’on appelle mieux la canaille. Ça ne vous a ni cœur ni esprit. C’est bêtement méchant, et c’est méchamment bête. La canaille absout le despotisme, car les gens qui composent cette classe ressemblent aux chiens de boucher. Passez en ayant l’air de leur faire une concession craintive, ils vous mordront; serrez-leur vaillamment le museau, ils vous lécheront les pieds

San Colombano fit un geste de mauvaise humeur.

— Allons! dit-il, vous êtes dignes de vous entendre tous deux! mais permetlez-moi de vous faire observer que nous entrons au bois de Boulogne.

— Comment! fit la Borghetta; nous avons déjà dépassé la porte Maillot?

Et elle se pencha pour la première fois à la portière.

— nous traversions le bois à pied, dit Moustache. 11 n’y a rien de charmant comme une promenade sous les arbres.

— Veux-tu, Borghetta? demanda le jeune homme.

— Volontiers, mon ami, répondit la danseuse.

Ils descendirent tous les quatre de la voiture.

— John, dit le vicomte au cocher, vous irez au pas et vous nous attendrez à la porte des Subions.

— Éloignons-nous un peu, dit la Borghetta à voix basse à son cavalier. Je connais parfaitement les allées et les routes du bois.

Moustache faisait la même proposition à San Colombano.

— Dis donc, Champcarré, cria celui-ci, quel chemin prends-tu ?

— Le premier venu répondit le provincial.

— Moustache veut absolument que nous nous séparions en deux troupes. Je prends cette allée-ci ; nous nous retrouverons au carrefour des Bouleaux.

Moustache avait pincé rudement le bras de son cavalier.

— N’écoutez pas ce mauvais sujet , au moins, s’écriat-elle.

— Je l’écoute beaucoup, au contraire, fit Mathieu ; n’estce pas aujourd’hui votre jour de besoin ?

Léontine se mordit les lèvres en jetant au provincial déniaisé si rapidement, un regard plus agaçant que fâché. Puis elle prit le bras du vicomte et ils s’enfoncèrent tous deux dans la route des Érables.

— Marchons droit devant nous, dit la Borghetta, nous trouverons l’allée d’Armenonvillc qui nousconduira au carrefour des Bouleaux.

Et ils disparurent leur tour.

Avez-vous vu le bois de Boulogne nu printemps, non pas tel qu’il est aujourd’hui avec ses gardes en espaliers et ses écriteaux remplaçant les feuilles, mais tel qu’il était il y a trois siècles, je veux dire trois ans?

Alors le pré Catelan commençait à poser ses longues affiches représentant des cabriolets, des chevaux, des piétons, des cavaliers, des lions et des biches; mais le monde n’apparaissait guère que sur cette pompeuse affiche, et cet abandon se comprend. Le pré Catelan n’était point terminé.

On ne voyait auprès du lac* qu’un apprenti photographe réduit à se peindre lui -même, faute de clients désireux de

' I.K COMI’KUE LERDCX.

mettre le pinceau entre les mains rayonnantes du soleil. Cet artiste (nous ne parlons point du soleil), élève de Bisson, croyons-nous, charmait ses loisirs en péchant à la ligne à l’heure où il ne se photographiait pas; mais le guignon le poursuivait partout et il n’attrapait guère que des rhumes de cerveau, en attendant l’ouverture du somptueux palais des Sylvains et des Dryades.

Donc, à l’exception du rond Mortemart, du rond Royal et de l'allée des Princes , le bois de Boulogne jouissait d’un silence... relatif. — L’avenue de Longchamps elle -même, cette magnifique route que suivaient les dames et les courtisans, avant 1789, pour aller entendre le chant des amours dans la forêt et le chant des religieuses au couvent fondé par sainte Isabelle, sœur de saint Louis, l’avenue de Longchamps elle-même était à peu près déserte.

A cette époque de l’année, du reste, le monde élégant sortait à peine des fourrures de l’hiver; aussi nos héros étaient-ils ù peu près les premiers qui fussent Venus saluer les vieux arceaux de la forêt.

Et cependant les arbres étaient verts. Une brise légère agitait la tête chenue des hêtres et des bouleaux qui se plaignaient de vieillesse en empruntant la voix de leurs oiseaux et le bruissement de leurs feuilles; une harmonie grave et douce s’élevait sous les voûtes sonores du bois; mais cette harmonie avait, si nous pouvons nous exprimer ainsi, moins d’opacité que le silence lui-même, car le moindre frôlement d’une aile de geai, le moindre craquement des branches, le moindre soupir du fleuve lointain, arrivaient aux oreilles d’une façon très-distincte.

La rosée de la nuit n’apparaissait plus qu’en forme de perles d'argent à la cime des tiges de mousse remuées par les scarabées d’or, et le long des flancs humides des arbres. **— Le soleil qui pénétrait par les interstices du feuillage avait'bu une partie de cette eau que Dieu verse sur la terre comme dans une coupe offerte à l’astre altéré.

Et les insectes couraient dans l’herbe avec mille petits cris stridents ; les gros bourdons vibraient autour des fleurs

le compare lerovx.

nouvelles comme pour leur adresser des remontrances sur leur coquetterie ; les abeilles bourdonnaient en cherchant des ruches; tout vivait, tout se hâtait de s’épanouir aux caresses de mai. . y '

La Borgbetta paraissait émue à la vue de ce spectacle grandiose qu’offre la nature aux premiers jours du printemps. Sa poitrine se dilatait à cet air pur, ses narines gonflées aspiraient les parfums qui flottaient autour d’elle.

— N’est-ce point Moïse, demanda-t-elle, ou Jésus-Christ, qui voulait élever trois tentes je ne sais plus dans quelle campagne ? Cette idée-là me poursuit ici depuis un quart d’heure. Je voudrais vivre dans cette forêt, ta tente auprès de la mienne.

— L’ennüi te gagnerait bientôt, Borghetta. Tu es faite pour briller, pour fouler la scène de ton petit pied de déesse, et recevoir les couronnes de la foule.

L’actrice poussa un soupir.

— Ces couronnes-là, Mathieu, reprit-elle, sont des couronnes d’épines. Tu m’as vue ces jours derniers dans un rôle étrange, n’est-ce pas ?

— Hier.

— Oui ! hier, mais 11 me semble qu’il y a un an je devais te connaître ; avant-hier soir donc je représentais une pauvre femme tombée'comme la Marion de Hugo et qui cherchait comme elle à se relever par un amour chaste ! Hélas ! elle eut beau faire ! elle eut beau s’agenouiller devant l’homme qu’elle aimait, devenir son esclave, donner pour lui tout ce qu’elle avait au monde, hasarder cent fois son existence; la fatalité voulut que cet homme ne l’aimât pas, qu’il la repoussât, qu’il l’accablât d’affronts, qu’il entassât sur sa joue tous les soufflets honteux. — L’ange déchu souffrit tout avec la résignation d’un ange céleste. Son repentir l’avait épurée. Un jour qu’elle avait vendu sa dernière bague pour son amant, celui-ci brisa d’un mot l’humble Magdeleine : «Courtisane!... » lui dit-il... La pécheresse devint folle. Mais Dieu, qui lui avait pardonné, la rap-

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pela peu de temps après vers lui. Hein ! quelle lamentable histoire, mon ami ?

— Triste ! triste, lit le jeune homme qui répétait involontairement le mot d’Hamlet, et dont l’œil était*devcnu rêveur.

— Hé bien ! continua l’Italienne, tandis que je remplissais ce rôle avec cet accent de vérité, car la danse possède aussi son accentuation comme la déclamation, accent de vérité, dis-je, qui fit gronder dans la salle un tonnerre d’applaudissements, je ne sais pourquoi je me sentais le cœur serré. Je m’étais identifiée avec cette pauvre femme dont j’interprétais les douleurs. Il me semblait que j’étais en scène pour mon compte personnel et que le bout de ma chaussure écrivait sur le plancher mon autobiographie!

— Toutes les grandes artistes, Borghetta, éprouvent le même le sentiment et s’identifiient avec leurs rôles. Mesdemoiselles Georges et Rachel étaient de véritables Camille, de véritables Hermione.

La Borghetta fit un geste de dénégation en mettant la main sur son cœur, et ne répondit rien.

Ils venaient de dépasser le carrefour <V Armenonville et s’engageaient dans la route du Parc.

Tout à coup une double détonation retentit à leur droite.

— Ce sont des braconniers, fit le jeune homme.

La Borghetta était devenue toute pôle.

— On ne tire pas sur le gibier à .coup de pistolet et en plein jour, dit-elle. Je crains plutôt que ce ne soit autre chose... un duel, par exemple.

-r- Assurons-nous-en, fit le jeune homme ; ce pourrait être tout aussi bien un assassinat.

L’actrice tremblait comme une feuille au vent.

— O mon ami ! dit-elle, il vaut peut-êlre mieux que nous retournions sur la route de Neuilly.

— Ne crains rien, ma Borghetta! fit le jeune homme; ne suis-je pas avec toi?

Il prit l’Italienne par le bras et s’enfonça avec elle dans les taillis, suivant la direction indiquée par le bruit qu’ils venaient d’entendre.

Digifeed by GoogI

En quelques minutes ils arrivèrent à l’extrémité d’une éclaircie de bois large d’une dizaine de mètres et dont le sol était battu comme l’aire d’une grange. Les grands arbres penchés couvraient pendant lesmois d’été cette éclaircie d’un parasol de feuillage, et c’était un lieu de rendez-vous pour les amateurs de repas en plein air. On y arrivait de l’allée des Princes par une voie carrossable assez large.

La Borghetta poussa un cri en apercevant le triste spectacle que présentait l’éclaircie.

Quatre hommes étaient réunis autour d’un cinquième personnage qui, blessé à mort, se débattait dans les dernières convulsions de l’agonie.

L’un d’eux, vêtu de noir et cravaté de blanc, se penchait anxieusement sur l’homme étendu.

C’était le médecin.

Après avoir tâté le pouls du blessé et constaté à l’aide de la sonde le chemin qu’avait fait la balle dans le corps du malheureux, il sc redressa.

— 11 n’y a plus d’espoir ! dit-il. Le plomb a traversé le diaphragme et brisé la colonne vertébrale.

Mue par ce sentiment de curiosité qui l’emporte sur tous les autres sentiments, la Borghetta s’avança vers le blessé :

— Le chevalier de Brugnière ! s’écria-t-elle.

En entendant prononcer son nom, le moribond ouvrit les yeux et reconnut l’Italienne.

— Vous... vous... Borghetta !... balbutia-t-il. Je suis heureux de vous voir.. .donnez-moi votre belle main blanche!... Je n’ai pas trop mauvaise façon en mourant... n’est-ce pas?

L’actrice s’agenouilla en sanglotant auprès du chevalic

— Où est mon adversaire? — demanda-t-il.

Un jeune homme plus pâle encore que lui et dont les yeux étaient pleins de larmes s’approcha de lui.

— Votre main? lui dit-il.

L’adversaire tendit au chevalier sa main qui tremblait.

— Partez pour la Suisse ou pour l’Angleterre, lui dit-il... Si vous restiez à Paris, vous seriez inquiété d’abord, et ruiné ensuite.

LE OOMl’fïHE LEftOl'X.

Il tourna ses yeux vers les deux témoins en murmurant :

— Merci, messieurs...

Et, avec une force qu’on n 'aurait pas soupçonnée, il attira la Borghetta près de lui :

— Dites à San Colombano que je lui pardonne! fit-il d’une voix basse et sourde.

' Cet effort avait achevé d’épuiser le peu d'existence qui lui restait .* une gorgée de sang s’échappa de sa boüche ; il quitta la main de la Borghetta, qui tomba évanouie entre lés bras de Mathieu.

Il essaya de se remettre encore une fois sur son séant.

— Ma pauvre mère ! s’écria-t-il....

Une nouvelle gorgée de sang lui coupa la parole, ses mains se crispèrent, ses bras se roidirent.

II venait de mourir.

— Portez le cadavre dans ma voiture, fit le médecin.

El s’avançant vers Champcarré, il ajouta :

— Je vousdemande le secret sur cette affaire, monsieur...

Champcarré serra la main du docteur.

En ce moment, San Colombano et Moustache, attirés comme le premier couple par la détonation sur le théAtre du combat, débouchèrent par la droite de l’éclaircie.

A la vue du cadavre, le vicomte entraîna vivement Léontine dans le fourré.

-*■ Il né pouvait s’attendre qu’à cela ! ditnl en haussant les épaules. Lalssons-les passer.

Dès que la lugubre voiture se fut mise en route, le vicomte revint à son ami qui, aidé par Uh des témoins du combat, jetait de l’eau au visage de la Borghetta et cherchait à la faire revenir de son évanouissement.

Ce personnage, qui doit jouer un rôle dans le courant de cette histoire, pouvait avoir une cinquantaine d’années. Il ressemblait pour la maigreur au général de Vadans ; ses rares cheveux offraient une couleur indécise mélangée de blanc et de roux. On voyait que cet homme avait dû beaucoup souffrir, car ses paupières ridées tombaient à demi

LE COMPÈRE LEROUX. 7i

sur des yeux ternis, et ses lèvres semblaient être depuis longtemps veuves du sourire.

San Çolombano le connaissait.

— Encore un de vos élèves de moins, compère Leroux, lui djt-il en lui frappant sur l’épaule.

itt Hélas, oui, monsieur! répondit l’homme maigre. J’exerce une terrible profession ! Brugnière est le cinquième depuis dix ans qui est allé présenter les armes à notre chef de file éternel.

Et il ajouta en soupirant;

— Tandis que moi je suis encore de ce monde...

Le vicomte eut un accès de mélancolie.

— Moi aussi, dit-il, je suis votre élève, papa Leroux ; et je m’étonne parfois de ne pas avoir tiré ma dernière botte.

— Votre tour viendra, jeune homme !

— Ma foi, je né demanderai pas à le changer.

— Voilà bien, fit le compère Leroux, la jeunesse d’aujourd’hui. Ça vit vingt ans en enfance, deux ou trois ans d’une autre façon, et ça vous est vieux comme llérode après, tt B rugnière a été tué bêtement, mais il a préféré ceia au suir eide.

La Borghetta rouvrit les yeux et les attachant sur San Çolombano :

— Il m’a dit en mourant, murmura-t-elle, qu’j} vous pardonnait, vicomte.

San Çolombano rougit et pâlit tour à tour, mais devant Champcarré il voulut se maîtriser.

— Pauvre garçon ! fit-il. — Partons-nous, Champcarré ?

Dans une maison d’assez bonne apparence, rue Neuve*

LE C0UPEKE LEROUX.

Saint-Augustin, au rez-de-chaussée, on voit un épicier dont l’abdomen phénoménalement développé pourrait donner aux habitants du Caire une assez juste idée des proportions du bœuf Apis.

Ce personnage, qui est propriétaire de la maison et qui ne s’occupe plus beaucoup de son commerce, parade presque constamment devant sa porte, au grand ébahissement des lions fluets qui traversent cette rue et à la grande joie des gamins et des bohèmes qui accablent de quolibets plus ou moins spirituels le majestueux marchand de denrées coloniales.

Le déluge d’épigrammes qui l’inondent le trouve d’autant plus impassible qu’il est imperméable... nous voulons dire sourd comme la vieille marquise de Breuil.

Tranquille sur son trottoir, à la façon de Marius sur les, ruines de Carthage, il semble n’avoir d’autre but que de se faire admirer par les passants ou d’admirer ceux-ci.

Mais si nous levons les yeux un peu plus haut que la tète de l’inamovible épicier, nous expliquerons la cause de ce perpétuel stationnement.

En effet, sur la façade entre la boutique et le premier étage, on voit une enseigne portant ces mots pour légende : Leroux, maître il’ armes; et au-dessous représentant deux hommes qui s’enferrent.

L’un d’eux offre le portrait frappant de l’épicier; aussi, le . digne homme qui lient à prouver que cette enseigne n’est point historiée de personnages imaginaires, se fait-il un devoir de servir de bas-relief à sa ressemblance.

De plus, il est pour l’heureux professeur d’escrime une réclame vivante. 11 fait le métier de statue désignatrice. Son doigt, tendu dans la direction d’une petite cour attenante à la maison, indique le logement du maître d’armes, parfois même il pousse la complaisance jusqu’au point de dire :

— A l’entresol, monsieur! première porte à gauche, madame *!

LE COMI’ÈRE LEROUX

Avant de suivre l’indication du monstrueux propriétaire, constatons deux faits :

D’abord le compère Leroux a eu le bon esprit de ne placer sur son enseigne que le simple mot : maître d’armes, tandis qu’une foule de ses confrères illustrent les leurs de tant de titres, qu’il est difficile de savoir parfaitement à quoi s’en tenir sur la profession qu’ils exercent. Nous relevons une de ces enseignes que nous avons vue il y a quelque temps et qui pose une énigme indéchiffrable pour tout homme ne sachant pas le grec :

« M. Trois-Ê toiles, professeur d’oplosophie électique (i).

En second lieu,. si l’épicier se permet de dire parfois madame , c’est parce que Leroux compte au nombre de ses élèves quelques personnes de ce sexe à qui M. Legouvé doit sa mère. Un certain nombre de jolies femmes, qui s’évanouiraient à la vue d’un chien malade, tirent le pistolet comme Dumas et l’épée comme feu Saint-Georges; ceci soit dit pour nos lecteurs et lectrices de province.

Et passons.

Le lendemain du duel de Brugnières, vers dix heures du matin , au moment où l’épicier prenait sur le seuil de la porte sa* faction accoutumée, Leroux, ganté et masqué, venait de donner une leçon à une actrice de l’Opéra-Comique. 11 s’était hâté d’expédier sa cliente, cl, sans prendre le temps de se dépouiller de l’uniforme professionnel, il s’était assis dans un coin de sa salle d’armes, la tête enfoncée entre ses mains.

On aurait deviné difficilement quelle impression produisaient sur le professeur d’escrime les méditations dans lesquelles il paraissait plongé.

Tantôt son front sillonné de rides pénibles se fronçait tristement, tantôt un sourire orgueilleux flottait sur ses lèvres.

(t) Oplosopuië. De oplos, aimes et sophia, science. Electique, de erlegô, choisir. — Peut se traduire par : Professeur de science d’armes choisies. (Oh !)

LE COMPERE LEH01X.

Il se leva et lit deux ou trois fois le tour. de la salle; ses pieds se dépiaf aient avec une agitation fébrile qui, chez certains vieillards, est l’indice de l’inquiétude ou de la colère arrivées au plus haut point d’intensité.

Puis il ôta son masque, ses gantelets et son plastron, jeta le tout pêle-mêle dans un coin de la salle, endossa rapidement une redingote de coupe militaire et descendit en deux bonds -son escalier.

— Diable! fit l’épicier en le saisissant au passage de la porte cochère, où allez-vous donc si vite, mon bonhomme? Vos élèves vont venir.

Le maître d’armes se débarrassa comme il put de l’étreinte de l'homo-bos :

— Vous leur annoncerez, s’écria-t-il, que je suis allé prendre des douches à Bicètre !

Une fois libre, il détala de toute la rapidité de ses longues jambes dans la rue d'Antin, puis dans la rue du Marché, suivit jusqu’au bout la rue Saint-llonoré et vint s’adresser à un concierge de la rue Castellane : .

— Le vicomte Raphaël de San Colombano? demandat-il.

Le concierge se recueillit un instant et laissant ses paroles tomber une ù une comme les perles d’un collier :

— Ce noble, répondit-il, n’habite plus céans depuis 1851 ! ’ ,

— Son adresse ?

— Ce légitimiste ayant quitté l’immeuble depuis un laps de temps aussi conséquent, je ne puis vous donner que des indications approximativement vagues.

— Dites toujours !

— Cet aristo doit résider actuellement non loin des boulevards.

— C’est en effet très- vague.

— On rencontre ce gentilhomme maison Lehmann...

' La patience n’était pas la vertu dominante du compère Leroux; il fit un geste de menace, et, fermant la porte de la loge au nez du concierge :

— Vous n’êtes qu’un animal, portier ! lui dit-il. .le trouverai bien sans vous.

Et il sortit aussi précipitamment qu’il était entré.

Le nom de Lehmann, prononcé par le cerbère, avait fait luire un rayon de lumière dans son esprit.

— Ce maquignon, pensa-t-il, doit nécessairement connaître l’adresse du vicomte. — Me la donnera-t-il? — c’est ce que nous verrons.

11 traversa donc la rue de la Paix et s’engagea dans la me Neuve-Saint-Augustin. En passant devant chez lui, l’épicier le héla.

— 11 y a là un jeune homme qui demande après vous! lui dit-il.

— Dites-lui, répondit le maître d’armes, que n’ayant pas trouvé de douches à Bicêtre, je vais en chercher à Charenton.

Il passa.

Arrivé dans la rue Joquelet , il sonna à la porte de Lehmann.

lin domestique vint ouvrir.

— Où est votre maître? lui demanda-t-il.

A l’aspect de cet homme sec, osseux, dont la moustache grise se hérissait, et qui portait, d’après une vieille habitude militaire, un col en crinoline de la plus redoutable espèce, le valet crut avoir affaire à un commissaire de police, ou tout au moins à un sergent de ville en tenue bourgeoise.

— Que désirez-vous, monsieur? murmura-t-il avec humilité.

— Ah çà, mille diables!... fit l’irascible vieillard, est-ce que c’est une balançoire? Tonnerre ! Voilà déjà un idiot de portier qui me fait poser une heure dans sa loge pour me débiter quatre synonymes, et voici un autre drôle qui se permet de m’interroger!... Je veux voir Lehmann!

Le valet se gratta l’oreille :

— Nous recevons peu de monde ! hasarda-t-il.

— Lehniann est-il chez lui, oui ou non?

— Je ne sais..

LE COM l’KUE LEROl'X.

— Tu cs aussi bête que l’autre ; ôte-toi de là.

Leroux bouscula le domestique, grimpa l’escalier avec agilité, enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte du cabinet de travail où nous avons déjà conduit le lecteur et se trouva en face de M. Lehmann.

— Saperlolte ! mon cher compère fit le millionnaire, c’est vous qui produisez toute cette tempête ?

— il faut vous en prendre à votre domestique, cet imbécile me prenait sans doute pour un rccors.

La figure de Lehmann devint grave :

— Mon cher, dit-il, nous ne craignons pas ici ces sortes de gens, Dieu merci !

— Oh ! je sais qu’il vous sont plutôt utiles que nuisibles. Mais il n’est pas question de cela. Vous connaissez l’adresse de San Colombano?

— Est-ce que ce pauvre garçon aurait quelque méchante affaire sur les bras?

— Non ! c’est un renseignement que je veux lui demander.

— Bien pressant ?

— Très-pressant.

Le millionnaire réfléchit un instant, puis levant les yeux sur le maître d’armes :

— J’en suis fâché, mon très-cher, je ne saurai l’adresse de San Colombano que ce soir.

La colère montait comme l’écume dans l’âme de Leroux. — Grâce à un effort d’énergie il se contint cependant.

— Menteur! pensait-il.

— Si vous êtes chez vous ce soir, je vous enverrai cette adresse; car San Colombano doit venir souper avec moi aujourd’hui.

— Grand merci. Si je n’ai pas ce renseignement de suite, je l’obtiendrai dans la journée de tout autre que de Raphaël.

— Indiscrétion à part, de quoi s’agit-il donc?

— Savez-vous ce qui est arrivé hier?...

— Vous voulez sans doute parler des...

— Oui! oui! ne vous retenez pas!... Du duel de Brugnières.

Lehmann prit un air d’immense étonnement.

— Comment, Brugnières? dit-il...

■ — Franchement, vous le saviez déjà ?

— Je vous jure que non !

— Alors parlons d’aulro chose. Le renseignement que je veux obtenir n’est que le corollaire de ce duel.

— Voyons ce corollaire.

Leroux éclata.

— Quoi ! vous me dites que vous ne connaissez pas le duel de Brugnières et vous ne vous informez pas de son issue?

— Je ne suis pas curieux.

— Bah ! pourquoi donc m’interrogez-vous sur un autre sujet ?

— Pour avoir le plaisir de vous renseigner si je le puis.

— Lehmann, mon cher, vous êtes plus fort que moi. Je conviens que je suis battu. Seulement, je jure, moi, que vous savez l’adresse de San Colombano et que vous avez intérêt à ne pas me la faire connaître. Je parie même que vous tenez de la bouche du vicomte tous les détails du duel d’hier.

L’Israélite leva les bras vers le plafond.

— Quelle mauvaise opinion vous avez de moi! dit-il d’un ton moitié sérieux moitié plaisant.

Cette manière philosophique de prendre les choses déplaisait infiniment au compère Leroux. II marmottait entre ses dents quelques exclamations confuses, mais il ne crut pas devoir pousser l’explication plus loin ; il prit donc son chapeau et, après avoir salué Lehmann avec un respect ironique, il se disposa à sortir.

— Vous refusez absolument mes services? lui demanda le juif.

— Oui ! répondit le maître d’armes.

Et il ajouta tout en descendant l’escalier:

— Tiens-toi bien sur tes étriers, vieux coquin; tu peux être sûr que je ne te perdrai plus de vue...

Après quoi il alla s’installer au café du Vaudeville, l’œil fixé sur la porte de la maison Lehmann.

— Il est évident, s’était-il dit, que cet usurier connaît la

LE COMPÈKE LEROUX.

demeure du vicomte. Il ne me l’a pas indiquée: pourquoi ? c’est qu’ils ont ensemble quelques secrètes affaires. Comme cela peut concerner quelqu'un à qui je porte boaucoup d’intérêt, il importe que je pénèlrccc mystère. Il ne serait donc pas impossible que Lehmann envoyât prévenir San Colombano de ma démarche. Entrons ici et attendons!

L’événement ne tarda pas éprouver la rigoureuse justesse de ce raisonnement.

A peine le maître d’armes eut-il trempé ses lèvres dans son verre plein de cette att'reusc liqueur nommée à bon droit absinthe, que la porte cochère en s’ouvrant donna passage au domestique que Leroux avait si brusquement déplacé.

Arrivé sur la place de la Bourse, il promena ses regards autour de lui et n’apercevant, personne de suspect, il se dirigea du côté du boulevard.

Leroux jeta cinquante centimes sur le comptoir et se mit à la poursuite du messager.

Il le vit descendre le boulevard des Italiens, entrer dans la rue de Grammont et s’introduire dans la cour de l’hôtel que nous connaissons. Il entra en même temps que lui et s le joignit au pied de l’escalier...

En voyant le terrible visiteur de la rue Joquelet, le valet faillit perdre connaissance. Ses jambes flageolaient. Leroux tira de sa poche une pièce de cinq francs et la plaça dans la main du domestique.

— Voilà pour toi, mon ami, lui dit-il, sache une autre fois distinguer ton monde, mille tripes et boyaux !...

— C’est un ancien boucher ! fit le pauvre homme ahuri par l’exclamation triviale de Leroux.

Il n’en prit pas moins l’écu et l’enfouit dans son gousset en remerciant vivement son généreux ennemi. Ensuite il monta chez le vicomte.

Leroux le suivit jusqu’au palier; puis il le précéda dans les appartements de San Colombano.

Raphaël était en ce moment dans son fumoir avec mademoiselle Moustache et la Borghetta. On fumait et l’on causait.

J.E COMPÈRE LEROUX. 79

Quand le maître d’armes entra, il jugea d’un coup d’œil la situation. Moustache riait de ses trente-deux dents; la Borghetta avait l'air d’attendre quelqu’un.

— Champcarré est sorti, pensa Leroux, mais il reviendra bientôt.

Il salua légèrement les dames et donna une insignifiante poignée de main au vicomte.

— Vous devenez donc introuvable, mon cher élève ? lui dit-il. Ce croquant de Lehmann, qui parait s’intéresser à vous, n’a jamais voulu me donner votre adresse... nouvelle. Il craignait probablement que je ne vinsse vous provoquer.

— Lehmann a toujours été sot; l’âge ne l’a point corrigé, mon vieux compère. Asseyez-vous. Voulez-vous fumer un cigare ?

— le préférerais une pipe.

Raphaël se retourna nonchalamment vers Moustache.

— Falma, lui dit-il, emplissez de tabac de Laodicée la chibouque de votre pacha, et donnez-la à ce giaour.

Moustache obéit en riant de plus belle.

— Or çà, mon maître, continua le vicomte, nous ramenez-vous notre ami Mathieu de Champcarré ?

—'Comment ! fit le maître d’armes stupéfait.

La Borghetta s’était levée.

— Il est revenu? dit-elle.

— Expliquez-moi donc un peu cette énigme, mon très-cher élève. Pourquoi me demandez-vous si je vous ai ramené ce... jeune homme ?

— Il m’a dit qu’il allait chez un professeur d’escrime prendre une première leçon et je lui ai donné votreadresse.

— Sacrebleu ! Et moi qui venais vous trouver pour obtenir la pratique de ce jeune hommeL. Il est taillé d’une merveilleuse façon ; s’il fréquentait ma salle pendant deux ans, ce serait un nouveau Jean-Louis.

— Il est chez vous en ce moment.

Leroux se donna sur la tête un énorme coup de poing.

— Triple brute que je suis ! s’écria-t-il.

LE COMPÈRE LEROI X

Un des laquais de San Colombano vint remettre au vicomte un billet du sieur Lebmann.

Ce billet contenait ces simples mots :

« Leroux cherche votre adresse. Que diable veut-il ? »

A la lecture de ce billet, Raphaël se mit à rire, d’un rire qui parut au maître d’armes légèrement forcé. Puis il passa le billet à Leroux.

— Le bonhomme devient fou, ajouta-t-il en forme d’explication ; il m’aime beaucoup trop, pour un pauvre million que je lui ai fait gagner l’année dernière.

Le maître d’armes se serait facilement aperçu que San Colombano, malgré tout son empire sur lui-même, tremblait un peu, soit d’inquiétude, soit de colère; mais, après avoir lu ce billet, il avait assez ù faire de s’adresser des injures à lui-même au sujet de sa stupidité.

— Que va-t-il penser de moi? se demanda-t-il à haute voix. En passant dans ma rue, j’ai dit à celui qui me sert de portier que j’allais prendre des douches. Je suis, morbleu ! assez fou pour en recevoir !

— Consolez-vous, cher maître, Mathieu ne tardera pas à revenir.

— Quel Mathieu?

— Champcarré, parbleu.

— Ah ! il s’appelle Mathieu. 11 est seul de sa famille, ici?

— Absolument seul.

— Fils unique?

— Oui !

Un pas rapide résonna sur l’escalier.

— C’est lui ! fit la Borghelta.

Elle alla au-devant de son amant. Mathieu s’élança tout rouge de colère dans le fumoir.

— Conçois-tu cela, Raphaël, s’écria-t-il sans accorder la moindre attention au compère Leroux, dont le visage était enveloppé d’ailleurs d’un nuage de fumée ; conçois-tu ce fort-en-pointe, ce capitaine Fracasse, qui s’enfuit lorsque

j’arrive et qui me fait dire par une sorte d’éléphant, assis devant la porte, qu’il éprouve le besoin de prendre des douches !

Raphaël, Moustache, la Borghetta elle-même, ne purent s retenir un immense éclat de rire, qui faillit scandaliser Mathieu..

Le maître d’armes s’approcha de lui.

— Voici le coupable!... dit-il. Je voulais me débarrasser de tous mes élèves pour venir vous trouver, et nous avons pris chacun un chemin différent. Je suis excusable parce que je ne savais pas votre adresse.

Champcarré tomba de sa hauteur.

— Ma foi ! dit-il, voilà, monsieur Leroux, un singulier quiproquo ^veuillez me pardonner...

— Bah ! est-ce que je pense à cela?

Correspondance.

Un malin, Champcarré reçut du pays une lettre volumineuse écrite d’une gigantesque écriture un peu tremblée.

— De mon parrain ! lit le jeune homme avec joie.

Et il lut :

« Ton père, mon cher filleul, est malade depuis ton départ, et, depuis qu’il n’est plus maître d’école, on ferait plutôt avaler une meule de foin au père Galoppot que de lui mettre une plume à la main. Il prétend que tu pourrais montrer ses lettres à des académiciens et que ces fortes têtes se moqueraient de lui.

« C’est à moi que cette besogne revient donc, et je m’en tire assez bien, car, à soixante ans, je ne voyais plus clair,

H2 * J.E COMPÈRE I.EROUX.

mais aujourd’hui que j’en ai plus de quatre-vingts je distinguerais un moineau perché sur la crête du coq de notre clocher.

« On dit que c’est mauvais signe. Peu importe ! Je suis assez vieux pour faire un défunt et, bien que les vieillards soient généralement cramponnés à la dernière branche, qui leur reste, je passerai l’arme à gauche sans trop m’effraver. Après ce dernier saut, qu’est-ce que je trouverai ? je n’en sais rien. Le bon Dieu est bon et je n’ai jamais fait pleurer un enfant.

« Nous nous ennuyons beaucoup de ne plus t’avoir. Ta mère surtout pleure pendant toute la sainte journée. J’ai beau lui dire que tu n’es pas perdu ; que dans quinze heures tu peux être ici ; rien ne lui fait. Elle pleure et voilà tout.

« Nous deux ton père, nous avons encore quelques distractions : quand il se sent mieux portant, il visite ses fermiers qui- l’aiment beaucoup; nous dînons tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.

« L’année a de bonnes apparences. Les pommiers sont en fleur > depuis longtemps déjà, et ils n’ont pas été gelés; la vigne non plus. Les navettessemées en automne sont jaunes comme de l’or; les seigles ont dix pouces de hauteur et les blés six pouces. Hier je suis allé au bois et j’ai rapporté du muguet. Il est très-précoce. Si lu voyais le jardin du château tu ne le reconnaîtrais plus, tant il est coquet. Le printemps lui a mis ses habits des dimanches, et il ne se fait aucun scrupule de les conserver pendant toute la semaine.

« En fait de nouvelles, je n’ai pas grand chose à te dire. Tu sais que nous ne fréquentons pas beaucoup de monde ; et que nous ne faisons point de journaux.

« D’un autre côté, la vie de campagne est tellement régulière, que les heures se suivent et se ressemblent toutes. Tu ne tiens pas à savoir que le bœuf de Pierre ou de Jean s’est cassé une jambe; que la servante du curé a un panaris; que le vieux Brégaudet s’est démis l’épaule un jour qu’il était en ribotte ; ni qu’il viendra dimanche à Freysollesun ecclésiastique de ce pays qui est missionnaire aux Grandes-Indes.

« Par exemple, voici qui peut t’intéresser.

« Figure-toi qu’on a emmené hier en prison le fils du comte de Saint-Luc; tu te rappelles... ce beau jeune homme qui est venu chasser avec toi il y a deux ans au château. — , Il paraît qu’il a fait pour deux cent mille francs de billets faux que son père n’a pas pu rembourser.

« Encore une honnête famille déshonorée. Les Saint-Luc sont de vieille noblesse; le grand-père était page de Louis XV. Un des aïeux gouverna la Franche-Comté du temps des Espagnols.

« Tu vois où mènent l’inconduite et la prodigalité. Le petit Saint-Luc a mangé la fortune de son père; aujourd’hui, il a le temps de la digérer.

« Je pars de là pour te faire des recommandations que ton père me charge de t’adresser en son nom.

« J’ai été à Paris dans le temps. Je sais toutes les occasions auxquelles un jeune homme riche est exposé. J’y ai dépensé trois cents francs dans un mois, moi qui étais pauvre et qui ne gagnais que trois francs par jour, en travaillant quatorze heures sur vingt-quatre.

« Tu seras à plus forte raison tenté, surtout si tu n’as pas une occupation sérieuse. L’oisivété est la mère de tous les vices. Un écrivain célèbre dont je relis les œuvres, sans adopter toutefois entièrement ses principes, Voltaire, dit que le travail chasse trois grands ennemis : — le vice, l’ennui et la misère; — et il a raison.

« Tâché donc de ne pas perdre ton temps. Quand tu ne reçois pas, étudie. L’intelligence est aussi un champ; si on ne l’entretient pas constamment , si l’on ne lui donne pas l’engrais des bonnes lectures, ce champ finit par devenir vague et vain, comme les terrains de nos pâtis communaux.

« À propos de ce jeune homme que tu fréquentes, je me suis informé de lui. Il est d’une assez bonne maison du côté des femmes. Son père avait épousé une demoiselle de Senillv qui est parente avec la marquise de Breuil ; mais en ce qui concerne sa famille paternelle, on ne sait pas trop d’où elle sort.

LE COMPERE LEROl'X

« En outre, je nie suis laissé dire que le vicomte menait une vie passablement dissipée et qu’il était tout à fait ruiné.

« Veille au grain, comme disent les matelots.

« Les jeunes gens se perdent par émulation, puis par amour-propre, ensuite par orgueil, enfin par désespoir. D’abord c’est un noble sentiment; ils veulent s’élever au niveau de leurs amis, apprendre leurs bonnes manières, leur politesse, leur courtoisie. Puis, ils se croient assez emplumés pour voler de leurs propres ailes; ils commencent à lutter d’élégance avec leurs modèles; leurs habits rivalisent avec les leurs. L’un met-il une turquoiseà sacravâle, l’autre met un diamant; ensuite ils veulent se hisser au-dessus des premiers; ils font des folies d’ostentation; enfin, désespérant de pouvoir garder le haut rang qu’ils ont conquis ù force de sacrifices, ils se lancent tête baissée dans les spéculations, jusqu’au jour où leurs valets enrichis par leurs largesses aventureuses achètent leur hôtel en prenant des domestiques à leur tour.

« Que résulte-t-il de cette chute?

« Hélas! songe à Saint-Luc !

« Ce n’est pas que je te soupçonne capable d’une bassesse, môme quand tu verrais la ruine assise devant ta porte. Tu as été élevé par des types de probité. Bon sang ne peut mentir; mais il faut toujours avoir devant les yeux les exemples les plus terribles, pour apprendre à éviter les moindres fautes.

« 11 ne faut pas non plus donner dans l’excès contraire.

« On ne peut se créer de hautes relations, apprendre les usages du grand monde sans faire des dépenses nécessaires. Ne sois pas plus avare que prodigue. Plaie d’argent n’est pas mortelle. Le bon riche est celui qui semble l’avoir toujours été et qui pàrtage sa fortune sans la compromettre.

« Imite ton père, autant que tu le pourras.

« Maintenant trêve à cette morale qui t’ennuie et moi aussi. Parlons un peu de ton avenir.

« Le général de Vadans a une jolie fille de seize ans qui

LE COMl'ÈRE LEROUX.

doit aller le retrouvera Paris dans quelque temps; elle sort d’un couvent de Besançon, ce serait pour toi une bonne alliance. Oublie un peu la rudesse de ce vieux soldat et ne cesse pas de lui faire ta cour.

« Les préliminaires de cette union sont établis depuis longtemps, M. de Vadans n’est pas.riche; il ne donne que cent mille francs à sa fille ; mais il a du pouvoir et il est honorable entre tous.

« Je ne sais si tu es disposé à te marier, mais quand tu auras vu mademoiselle Cécile de Vadans, je suis persuadé d’avance que tu mordras comme un autre à l’hameçon de rhy ménée.

« Le célibat que j’ai conservé toute ma vie, pour ne pas frustrer de ma fortune des neveux que j’aime comme mes . enfants, ne me paraît pas être l’état normal de l’homme. Aujourd'hui que je suis vieux, malgré les précautions filiales que ta famille prend à mon égard et dont mes propres parents n’ont cessé de m’entourer, je sens qu’il me manque quelque chose.

« Je serais sinon plus heureux, du moins plus tranquille et plus à mon aise, si j’avais pris une compagne qui ait eu pour moi l’affection légitime de l’épouse pour l’époux.

« D’un autre côté, quand on est jeune, la femme est un frein, plus tard c’est une amie.

« Quel que soit son caractère, l’homme qui vit dans le célibat et qui peut s’en affrfinchir n’agit point sagement. Le célibat est la source de l’adultère; il commence par faire bouillonner des passions qu’on ne peut satisfaire sans blesser la morale; il finit par vous enlever tout bon sentiment.

« Il n’y a qu’une chose qui puisse faire prendre la vie en patience, l’amour de l’épouse et des enfants; le célibataire ne connaît point cet amour ; il manque donc à son cœur la meilleure fibre. Son cœur est incomplet.

« Peu à peu, quand la turbulence de la sève s’est calmée, que l’on commence à vivre par le souvenir, il n’a que le remords. -

« Le vieux célibataire est morose, grognon, bourru, cha-

erm égoïste, avare, mauvais ami; il ne vit qu’en lui et pour lui : il ne s’aime pas lui-même. Ses mantes sont toutes

PU fon devfnTle célibataire dans l’homme qui passe car il recoud ses boutons lui-même étalonné son tailleur le type d’une coupe particulière qu’il a inventée.

« Le célibataire pauvre ne travaille pas, il mendie; le célibataire riche ne jouit pas, il lait 1 usute.

« Ce portrait est exact comme une de ces photographies que ton père a fait revenir de Paris. Je connais les originaux de ce portrait, je les coudoie tous les jours, je les vois

de « m Regarde e maintenant l’homme marié, le père de famille. C’est une autre paire de manches, comme nous

d ' S « U est* toujours bien tenu, grave comme on doit l’être ici-bas entre les heures de rire; l’amour qu il répand sur sa femme et ses enfants rejaillit sur tout le monde. 11 est bon, lovai généreux, accessible à tous les enthousiasmes.

« C’est lui que l’on choisit de préférence pour exercer les charges publiques; il est honoré; il semble qu’on ne puisse lui mir ses droits de citoyen, tandis que le célibataire qui n’est pas soldat semble n’avoir aucun de ces droits.

« Cette peinture ne peut être appliquée que dans le cas

où l’époux est sage et la femme chaste.

« Je ne parle pas de toi. Quant ù mademoiselle Ctcile, cl e

fera certainement honneur ù son nom et au tien.

« Ne néglige donc pas cette occasion.

« Je termine en t’embrassant mille fois pour toute ta

famille et pour moi.

« P. S. La marquise de Breuil n’a jamais demandé de cornet acoustique à personne. C’est, a-t-elle dit une mauvaise plaisanterie que mon cousin me lait subir depuis dix ans et je n’en ai pas encore soixante. »

La lecture de cette lettre embarrassée, décousue, qui

semblait avoir été dictée par deux ou trois personnes à la fois, et qui ne portait pas l’empreinte du -style vigoureux et carré du père Mathieu, donna de vagues inquiétudes au jeune homme.

Ce qu’il y vit de plus clair, c’est que son père désirait le marier ; toutes les raisons philosophiques données par son parrain en faveur, des nœuds de Vhyménée, comme on disait sous le premier Empire , lui paraissaient cacher une autre raison plus sérieuse que celles qui résultaient de ces théories dont le pour et le contre sont également soutenables.

Cette raison décisive — suprema ratio — il ne la devinait pas; mais il crut devoir s’en reposer sur le temps pour la découvrir. — Aussi l’inquiétude qui l’avait effleuré disparutelle instantanément.

— Après tout, se dit-il, le -mariage n’est pas quelque chose qui doive beaucoup m’effaroucher.

Mais il éprouva un serrement de cœur soudain.

La Borghetta venait d’entrer dans son cabinet.

Elle se pencha affectueusement sur l’épaule de son amant.

— Une lettre de Franche-Comté? demanda-t-elle.

— Oui, de mon parrain.

— Est-ce qu’il te dirait quelque chose de désagréable? Tu parais tout spucieux.

— On veut que je me marie.

La danseuse mit la main sur sa poitrine, une pâleur subite envahit son visage, mais, grâce à un énergique effort de volonté, elle parvint à dissimuler son trouble.

— Il n’y a rien d’extraordinaire â cela, dit-elle.

— Tu ne m’aimes donc pas, Borghetta? fit le jeune homme en jetant sur sa maîtresse un regard de tendre pitié.

— Et quand je t’aimerais? Devrais-je m’opposer à ton bonheur? Tu sais ce que je suis. Par conséquent le mariage ne pourrait consacrer notre amour. Tu ne voudrais pas

donner ton nom à une de ces femmes que le monde appelle courtisanes et que l’on méprise après les avoir possédées.

— C’est vrai, murmura Mathieu dans son impitoyable naïveté. L’honneur passe avant l’amour. Du reste, ma famille s’opposerait à toute union de ce genre. Elle m’a déjà trouvé une fiancée.

Ces mots, involontairement cruels, entraient comme une poignée de charbons ardents dans l’àme de l’Italienne. Pour la première fois elle sentit que l’affection protectrice qu’elle avait d’abord éprouvée pour le provincial avait jeté de profondes racines dans son cœur et se transformait peu à peu en un autre sentiment.

Une mélancolie sombre s’empara d’elle, mais une seconde fois encore elle se maîtrisa.

— Tu vois bien, dit-elle, qu’il ne servirait à rien que je t’aimasse d’un véritable amour. Tu n’aurais donc pas, dans ce cas, le courage de me briser le cœur, même si j’étais descendue de cent degrés de plus dans le bourbier. Tu craindrais de m’avoir repoussée, car ta as le cœur grand, et tu le trouverais ainsi dans la situation la plus critique.

— C’est encore vrai, Borghetta. D’un côté la maîtresse aimant et s’attachant constamment à moi; d’un autre côté, l’épouse légitimement aimée, ce serait intolérable.

— Aussi, dans la prévision d’un pareil événement, j’ai cherché à défendre mon cœur et j’y suis à peu près parvenue.

L’Italienne avait calculé d’avance la portée de la phrase qu’elle venait de prononcer; mais l’effet ne répondit pas à son attente. Elle pensait que ces mots allaient réveiller l’orgueil du jeune homme et lui rendre un peu d’amour pour elle. Cette manœuvre fut déconcertée par le sang-froid parfait du nouveau lion.

— Tant mieux, dit-il. Moi aussi, je sentais qu’il fallait me défendre. J’avais besoin d’aimer, et, si tu avais été pure, jamais je n’aurais aimé d’autre femme que toi. Telle que lu es même, Borghetta, j’ai craint de t’aimer! Tu as la beauté

des anges ou des démons, et je m’applaudis de ne pas être tombé dans la démence d’amour pour loi.

— Ah ! c’est donc à moi de te dire que tu ne m’aimes pas, comme tu me le disais tout à l’heure.

— Je t’aime beaucoup, au contraire. Je raffole de toi. Pour toi je me jetterais au feu, je provoquerais Leroux en duel; je ferais toutes les folies possibles. Tant que tu seras à moi, je n’aurai jamais d’autre maîtresse, mais tu ne seras jamais ma femme.

— Nous sommes parfaitement d’accord, fit la danseuse d’une voix brisée; c’est bien... mais si tu étais marié, crois-tu que je voudrais être ta maîtresse?

— Je ne le voudrais pas non plus. Une fois marié je > quitterai probablement Paris.

— Tu aurais bien dû ne jamais y venir, dit impétueusement la danseuse, dont l’émotion ne pouvait plus se cacher.

Champcarré jeta sur elle un nouveau coup d’œil; mais elle avait eu le temps de reprendre sa présence d’esprit.

— Si je te dis cela, ajouta-t-elle, c’est que, si tu étais resté à Freysolles, tu aurais pu porter à ta femme le trésor le plus précieux, un cœur et un corps vierges. Que diras-tu, lorsque tu auras comparé... Je ne veux pas m’expliquer plus clairement; si tu ne me comprends pas, peut-être un jour me comprendras-tu. Le'devoir ne ressemble point à la volupté; puisses-tu, en accomplissant celui-là, ne pas te rappeler celle-ci. •

Mathieu devint rêveur.

— Allons, dit-il, chassons ces tristes idées. Nous avons le temps de songer à une séparation; je ne me marierai pas avant un an au moins. II faut que j’achève d’abord monéducation parisienne et tu m’aideras, n’est-ce pas?

— Je me ferai toujours un plaisir d’être ton amie et de te recevoir chez moi.

— Comment, chez toi ?

— Certainement, dans une maison de campagne charmante, avec un parc, un petit bois, des oiseaux sur tous

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