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LE COMPKKE LEROl'X.
les arbres, de l’ombre dessous el du soleil dans les avenues.
— Qu’est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, mon cher, que je vais quitter Paris.
— Vous, Borghetta ! loi !
Et les yeux du jeune homme élaienl agrandis par l’étonnement.
— Est-ce que tu voudrais m’en empêcher? reprit-elle.
— Non! mais c’est tellement singulier...
—Je ne vois là rien de singulier; le séjour de Paris m’est devenu nuisible, j’abandonne Paris et voilà tout.
— Quoi! Paris tout entier et le théâtre?
— Mon engagement expire demain. Je n’en signerai pas un nouveau. — J’ai trente mille livres de rente; c’est plus que suffisant pour une femme qui tient à vivre dans la retraite...
— Oh! Madeleine U. où la grâce vous a-t-elle touchée?
La Borghetta mit la main sur son cœur.
— Là, dit-elle gravement.
Le jeune homme se méprit à la signification de ce geste.
— Et dans quelle campagne vas-tu transporter tes pénates, ma belle transfuge? demanda-t-il.
— Me promets-tu le secret ?
— Oui !
— Pour tout le monde?
— Oui!
— Eh bien! j’ai loué le château de feue madame la comtesse de Rubev, entre Villiers et Champeray; nous l’avons vu ces jours derniers en sortant du parc de Neuillv.
— Résidence charmante!... Et tu n’y recevras personne?
— Personne; excepté toi, si tu veux venir me voir.
— Avant mon mariage ! \
— Après, si tu le juges convenable... Une fois là, plus d’amour.
LE COMHÈllE LEROUX.
Deux amis.
La Borghetta habitait une élégante maison de la rue Laffite et se trouvait par conséquent à proximité de son théâtre.
Peu de temps après la conversation que. nous avons rapportée dans notre chapitre précédent, on annonça que la vente de son mobilier était affichée et devait avoir lieu par l’intermédiaire de M. Pillet, le commissaire-priseur des ventes lionnes.
Comme toujours, les grands et les petits journaux entretinrent le public de cette nouvelle. Tout le monde chercha la cause de cette vente, et comme toujours aussi personne ne la trouva.
MM. les chroniqueurs des petits journaux, qui sont généralement renseignés par les portiers, se livrèrent à des investigations cancanières; à défaut de découverte intéressante, ils se lancèrent dans les conjectures saugrenues qu’ona qualifiées, nous ne savons trop pourquoi, du nom de canards.
L’un prétendait que la Borghetta, lassée de ses triomphes européens, s’était laissée tenter par les dollards du Nouveau- Monde. Un autre affirmait qu’elle était sur le point d’épouser un prince russe. — Le plus grand nombre avançait qu’elle allait entrer en religion.
Les hommes sérieux, qui s’occupent à leurs moments perdus des petits événements, ne croyaient rien de toutes ces histoires. Ils attendaient que le temps dévoilât ce mystère impénétrable.
Néanmoins, au milieu de cette dissidence d’opinions, les gens qui s’embusquent avec une plumeau tournant de cette
forêt de Itondv qu’on appelle la presse périodique, avaient un point de ralliement.
Ils se ruaient tous, avec une touchante unanimité, sur l’idole qui venait de descendre volontairement de son piédestal. Ils étaient arrivés au point de contester sa beauté, son talent, son élégance et son esprit. — Les idiots du bas journalisme inventaient ou copiaient de vieilles anecdotes pleines d’ordures dont elle était l’héroïne vilipendée. Quelques plaisants lui prêtaient d’ignobles bons mots, de stupides calembours trouvés au fond des verres d’absinthe des estaminets suspects. — Pas une voix charitable ne s’élevait en faveur de cette reine d’un jour dont les folliculaires n’avaient jamais pu baiser l’orteil... faute de permission.
Telle est la critique.
Tant que l’actrice populaire garde son diadème de carton , doré, ses oripeaux qui scintillent aux lueurs de l’hydrogène ; tant qu’elle est applaudie, qu’elle paie les coups de tambour, qu’elle fait aux incorruptibles les petits cadeaux qui entretiennent l’amitié, elle est adulée, encensée; on s’agenouille devant son cothurne ou son maillot; on lui donne tous les noms créés par les flatteurs des tyrans du Bas-Empire, c’est un sylphe, une reine, une péri, un astre. Tous ses mouvements révèlent une origine céleste.
Laissez-la dépouiller sa robe ornée de clinquant ; laissezla jeter sa couronne par-dessus les moulins de la popularité ; qu’elle reprenne rang dans le monde réel ; alors, les aboiements éclatent dans toutes les niches des cerbères du feuilleton. Le pamphlet siffle comme la vipère. L’injure vomit ses épithètes. La réaction s’est opérée. On ne veut pas que la courtisane redevienne honnête, que la cliente riche n’achète plus dans votre boutique. On ternit son teint, on glisse des cheveux roux dans ses tresses d’ébène, on peint en bistre l’azur de ses yeux, on détaille cyniquement- des imperfections qui n’existent pas... et que l’on n’aurait jamais sues, si elles existaient. On démolit pièce par pièce la femme par l’artiste et l’artiste par la femme.
Elle ressemble à un roi tombé ; après avoir dominé la
LE COMFÈRE LEROUX.
plèbe servile, elle se sent dominée par la plèbe sans pitié.
Or, tandis que les marchands de colonnes à dix sous criaient sur les toits de la presse : Anathème au repentir /, l’Italienne, cachée au fond de son salon désert, attendait le commissaire-priseur.
Agenouillée sur le plancher dont les tapis avaient été déjà enlevés, elle priait; mais cette prière ne se formulait pas ; c’était comme la muette oraison d’un cœur brisé dont les sanglots ne peuvent se traduire.
La Borghelta aimait.
Cet amour subitement éclos au contact d’une nature virginale n’avait plus rien de charnel. La courtisane aurait voulu que Champcarré l’aimât aussi ; mais voilà tout. A ce prix elle aurait cpnsenti à vivre loin de lui, à ne caresser que son image et son souvenir.
Elle aimait comme le pauvre aime le riche qui lui a fait l’aumône, comme l’or doit aimer le ruisseau qui le purifie de toutes les scories qui l’enveloppent.
Mais cette atfection désintéressée ne laissait pas que de la faire souffrir ; car elle devinait que son amant se détournerait prochainement d’elle.
— 11 me reviendra peut-être un jour, se dit-elle, quand il aura comparé... mon amour lui semblera peut-être plus doux ; mais jusque-là... Oh ! comme ce cœur de vingt ans se sera fané!...
Une nouvelle réflexion traversa son esprit.
Elle se leva : son plan était arrêté. Voici en substance quel était ce plan.
La Borghetta connaissait à fond tous les secrets de l’art d’aimer. Comme nous l’avons dit déjà, une fois qu’on avait reçu ses faveurs on lui appartenait, et elle avait conscience de cette puissance étrange.
Mais cette puissance venait de se briser contre la naïveté ignorante d’un adolescent.
Elle réfléchit donc que, si Mathieu pouvait avoir une autre maîtresse, il ne tarderait pas à revenir à elle; aussi,
. malgré sa répugnance ponr un semblable rôle, résolut-elle
de mettre le jeune homme dans une telle situation qu’il lui lût impossible de ne pas s’abandonner à un autre amour.
Kn ce moment la sonnette retentit avec violence.
La Borghetta tressaillit.
— Le commissaire-priseur, se dit-elle, ne s’annoncerait pas d’une façon aussi bruyante.
Ce n’était point en effet l’honorable officier ministériel, mais noire connaissance, mademoiselle Moustache, qui faisait irruption dans le domicile de son amie.
La bonne fille se jeta dans les bras de la Borghetta :
— Toi aussi, lui dit-elle, tu nous abandonnes ?
— Oui, ma chère Léontine. Mais assieds-toi . Tu as l’air tout essouflée.
— Je le suis... Figure-toi que mon vicomte vient de m’annoncer celte foudroyante nouvelle, que j'avais lue sans y croire dans les journaux.
— Tu es donc encore.avec San Colombano?
— Oui! je n’ai pas encore d’autre protecteur... Je reste avec lui par habitude. Puis, c’est un garçon agréable qui trouve toujours le moyen de ne pas me laisser ennuver...
— Ah!
— Mais il n’est pas question de cela. Comment et pourquoi nous quittes-tu, Borghetta, je ne puis revenir de ma surprise. Moi qui suis moins sensible que ces Amazones dont le sein gauche était coupé, tu vois que je pleure comme une bourgeoise à T Ambigu.
— Tu as toujours mieux valu que tu ne voulais le faire croire.
— Bah ! ce n’est pas cela. Mais tu sais que de toutes mes camarades c’est toi que je préférais. Il faudra maintenant que je fasse commerce d’amitié avec la maman Babel ou Rezzioni. Tu comprends combien j’y perdrai.
— Je ne le comprends pas.
— Moi, si ; cela me suffit. Mais avant, je veux faire tous mes efforts pour combattre ton projet de retraite.
— Inutile, ma bonne Moustache, mon parti est pris irrévocablement.
— Quoi ! lu ne veux plus être reine !
— Ma couronne était une couronne d’épines.
— Et les applaudissements de la foule!...
— Ils se seraient détournés de moi demain ou un peu plus tard; j’aime mieux sortir glorieuse qu’attendre Yexeat des sifflets.
— Mais ta fortune?
— J’ai trente mille livres de renies...
— Malheureuse ! Tu dépenses pour ta toilette et ta maison plus de soixante mille francs par an.
— J’en dépenserai dix mille maintenant.
* — Tu quitteras donc Paris?
— Oui.
— Dix mille francs alors, cela ne m’étonne plus. Tu vas chez les Topinambous ou chez les Hottentots?
— Je vais plus loin que cela.
— Où donc?
— Dans le désert.
Moustache regarda son amie avec étonnement.
— Tu ne verras donc plus personne? demanda-t-elle.
— Personne, ma chère.
— Eh bien ! Borghetla, je ne crois pas à la sincérité de cette résolution. Si lu quittes le théâtre, c’est pour entrer dans le monde... un autre théâtre. Je suis sûre qu’on s’occupera de toi autant qu’aujourd’hui; que chacun de tes gestes sera su, chacune de tes démarches épiéés. Folle, va! Tu cherches la liberté dansla solitude; c’est ici qu’elle est. Une fois hors de notre cercle, tu vas effaroucher tout le monde ; on te montrera au doigt et tu seras heureuse de revenir à nous. x
La Borghetta souriait.
— Tu crois, dit-elle : tu verras.
— A moins que tu ne te maries. Alors, tu iras ensevelir dans les brouillards de quelque province éloignée les rayons un peu blafards de ta lune de miel
— Je ne me marie pas.
— Que fais-tu donc alors?
% LE COMPLUE LEROUX
— Ecoute- moi, Léontine.
Et ritaliennc posa sa main blanche sur l’épaule brune de sa camarade.
— Je t’écoute, fit Moustache.
— Tu sais, toi qui me connais mieux que personne, la vie que j’ai menée depuis mon entrée au théâtre?
— Oui !
• — Tu as aussi remarqué combien j’étais triste parfois. J’avais l’air de porter le poids d’un remords... Rien , dans ces moments, ne pouvait me distraire, ni les applaudissements, ni les hommages. Je faisais de l’amour une occupation plutôt, qu’un plaisir.
— Je sais iout cela, mais c’est précisément ce côté de ton caractère que je comprenais le moins.
— Pourquoi celte tristesse, toujours morose, parfois hargneuse? — c’est que je ne me sentais pas dans ma sphère. — La honte de mes écarts passés ternissait l’éclat du présent. Derrière les applaudissements je devinais le sarcasme. — J’aurais voulu jeter au vent tous mes oripeaux et descendre dans le plus bas peuple avec une simple couronne d’oranger au front...
Moustache fit une pirouette.
— Ah! ma chère, dit-elle, neprononcepas tousces grands mots-là, Tu produis sur moi l’effet d’une tragédie ; c’est-àdire que je vais rire comme une folle, et je ne ris jamais qu’au Théâtre-Français quand on déclame le récit de Théramène ou que l’Abner d’Athalie est en scène.
— Tu ne comprends donc pas cela, toi.
— Quoi?
— Le remords de la virginité évanouie, de l’honneur à jamais perdu?
— Ce sont des préjugés pour les femmes comme nous, ces choses-là. Crois-tu qu’on nous saurait le moindre gré de nous ranger ?
— Qui sait ?
— Bah ! lis les journaux. Tiens! regarde celui-ci. Tu verras comme le critique t’habille. 11 prétend que n’ayant plus
ni cœur, ni àmc, ni enthousiasme, tu quittes la scène qui t’ennuie et Paris qui te pèse, comme on quitte un amant dont on est dégoûté. Il dit que tu es blasée sur tout et que lu vas en Angleterre méditer sur les causes du spleen.
La Borghetta prit le journal que -lui tendait sa camarade. Elle lut l’article en question sans manifester la moindre mauvaise humeur ni le moindre dépit; mais quand elle fut arrivée à la signature elle haussa les épaules.
— L’auteur de cette diatribe, ma chère Léontine, dit-elle,
me doit non-seulement sa position actuelle, mais presque* l’existence. Dans ses débuts littéraires, il mourait de faim, je lui faisais porter cinquante francs toutes les semaines. Il se venge de mes bienfaits... •
— Et tu t’imagines qu’il a tort?
— Au contraire ; il a raison. Cela prouve l’indépendance de sa plume. — Mais peu m’importe, te dis-je, mon parti est pris irrévocablement; et je ne resterai pas plus d’une semaine encore à Paris; j’attends même aujourd’hui le commissaire-priseur.
Moustache était trop légère pour croire qu’un sentiment tout ù fait en dehors de la matière avait déterminé Borghetta à déserter le théâtre. Elle prévoyait que celte fuite cachait quelque mystère; aussi, au risque de blesser son amie, résolut-ellede pousserses investigationsjusque.. . dans l’alcôve.
— Voyons, Borghetta, lui dit-elle ; veux-tu que je te parle à cœur ouvert?
— Je le veux bien.
— Si je te dis de grosses choses, ne te fâcheras-tu pas?
— Non.
— Eh bien ! n’est-il pas vrai que Champcarré est pour quelque chose dans ton départ?
— Peut-être.
— Je le savais; et je parierais que tu l’es laissée éblouir par sa jeunesse et ses millions.
— Je le nie.
— Alors tu l’aimes véritablement?
— Peut-être.
LK OuMI'KltE I.EIlOt X.
— Ali ! çà ! ma chère, tu parles avec presque autant de laconisme que le frère Kredon qui répondait à Panurge en monosyllabes!... Mais que tu aimes Champcarré véritablement ou non, lâchons le grand mot, tu penses à l’épouser?
Moustache attendait l’effet de sa question, mais l’Italienne répondit avec le plus grand calme :
— Champcarré ne songe nullement à se marier avec moi.
— Tu tiens donc à le conserver toute la vie comme amant ?
— Je ne suis plus sa maltresse.
* Moustache ouvrit de grands yeux.
— Alors, dit-elle toute ébahie, je n’v comprends plus rien et le secret de ta désertion m’échappe; à moins toutefois que tu n’aies pas répondu franchement à mes questions.
— Si tu m’avais mise dans la nécessité de mentir, j’aurais préféré te dire que tes demandes me paraissaient indiscrètes et tu n’aurais pas insisté.
-- C’est vrai.
— Crois donc que je t’ai dit tout d’abord et tu seras dans • le vrai.
— Après tout, lit impétueusement Moustache, la cause de ton départ m’est complètement indifférente ; c’est ton départ seul qui m’afflige.
— A quelque chose malheur est bon, ma chère. Tu vas me remplacer à l’Opéra... — En abdiquant, je te lègue ma couronne. Je la portais en pleurant ; tu la porteras avec un sourire, et le ballet aura gagné à ce changement.
— Non ! Borghetta. Je ne me sens pas assez forte pour accepter ton héritage avec hardiesse.
— Dans cet héritage, il y a cependant un legs qui n’est pas à dédaigner.
— Lequel?
— Mon amant.
— Quoi ! tu lègues aussi ton amant à celle qui te succédera?
— Naturellement.
Moustache tombait de surprise en surprise; un moment elle crut que la Borghetta se moquait d’elle et lui faisait