‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 6 sur 18 · JO · texte numérisé non relu

JO

jouer un rôle dans une comédie à quiproquos. — Mais l’air extrêmement sérieux de l’actrice lui en imposait malgré elle.

— Naturellement / — dit-elle. — Je ne trouve pas du tout que ce soit naturel. — Champearré n’est pas dépourvu de tonte initiative et je ne sais s’il approuvera ton choix.

— Il t’awne beaucoup, ma chère.

— Bah !

— C’est ainsi. Ces jours derniers, il me disait que si je le quittais c’est à toi qu’il ferait la cour.

— Ce garçon-là est donc tout à fait charmant?

— Comme tu dis cela? est-ce qu’il aurait produit sur toi une certaine impression ?

— Je ne m’en défends pas. Mais il y a impression et impression. Je n’aimerai jamais personne: mais je me plairais mieux avec ce jeune homme qu’avec tout autre, d’autant plus que mon vicomte connaît beaucoup trop de femmes et commence à me négliger.

— Champearré n’est pas volage.

— Oh ! si ce n’était que cela ? mais il est naïf, riche et généreux : c’est l’essentiel.

— Tu n’aurais donc aucune répugnance pour lui?

— Au contraire.

— Alors, ma chère, je te le laisse.

On sonna de nouveau à la porte, mais plus discrètement que ne l’avait fait Moustache.

— Voici le commissaire-priseur, lit la Borghetta.

— ■ Ah ! mon Dieu, dit Léontine ; c’est donc pour de bon?

— Est-ce que tu doutais encore?

— Oui.

— Eh bien ! tu avais tort.

C’était en effet l’officier ministériel.

Il entra d’un pas grave dans le salon de l’Italienne et salua les deux amies.

— Je connais quelqu’un, madame, dit-il, qui donne trente mille francs et le sou par franc pour voire mobilier : Doisje adjuger en bloc à ce prix?

Ion LE COMPÈRE LEROUX.

— Certainement, répondit l’actrice, c’est plus que je ne pensais.

— Alors, fit le commissaire, je vais prévenir M. de Champcarré; c’est le nom de l’acquéreur.

l.« mobilier île Moustache.

Champcarré descendait le boulevard des Italiens en compagnie du maître d’armes. — II commençait Réprouver pour celui-ci une de ces sympathies qu’on m’explique pas, mais qui finissent par devenir des amitiés sérieuses quand on a reconnu que ceux qui en sont l’objet méritent l’estime.

Il est vrai de dire que le compère Leroux mettait tous scs soins à former son dernier élève. — Ses anciens privilégiés murmuraient un peu; mais c’était le moindre souci du vieux professeur.

Pour la première fois depuis vingt ans qu’il exerçait à Paris la plus délicate profession à’ éleveur de spadassins, il avait pris un prévôt qui le secondait, ou plutôt qui faisait toute sa besogne, lui ne s’étant exclusivement réservé que l’éducation de Champcarré.

Ce jour-là donc, il s’entretenait avec le jeune homme des secrets de son art et se permettait de lui adresser quelques conseils du haut de son expérience.

— Il ne faut pas croire, lui disait-il, que l’escrime soit une science aussi dangereuse que les poltrons ou les imbéciles le prétendent. Un rencontre quatre-vingt-dix-neuf duels sur cent r entre personnes qui ne connaissent pas les premiers principes des armes. Pensez-vous qu’un bon manieur d’épée ne regarde pas à deux fois quand il s’agit de

jeter un défi ou d’accepter une provocation. Si vous locroycz, dé trompez-vous. Il n’y a qu’un pas du duel à l’homicide...

— A quoi sert donc l’art de l’escrime alors? demanda Champcarré.

— A un point de vue général, c’est un exercice gymnastique comme un autre. Puis il se présente dans l’existence une foule de cas où un bras solide emmanché d’une bonne lame n’est pas une superfluité. — Je ne souhaite pas que vous trouviez une de ces circonstances, mais il faut tout prévoir.

— Dans combien de temps pensez-vous que je puisse être en mesure de me défendre ?

' — Je ne saurais préciser ; mes élèves sont très-forts après deux ans de salle.

— C’est bien long, deux ans.

— Dans cinq ou six mois, si vous déployez le même zèle qu’aujourd’hui, je parie que vous boutonnerez dix-neuf fois sur vingt.

— Soyez tranquille, ce n’est pas le zèle qui me manquera.

— Il ne faut dire à personne que je vous ai donné cette assurance. — On doit autant que possible cacher ce que l’on sait en escrime. Le premier insolent venu qui a deux mois de salle, pensant que vous êtes plus faible que lui, vous propose l’épée et vous le blessez. — Autrement, c’està-dire si vous vous posez en Saint-Georges, on vous proposera le pistolet, et il n’y a rien d’aussi absurde que cette arme-là !...

— Au pistolet, je ne crains personne. Je couperais à trente pas une balle sur. une lame de rasoir.

— Tant mieux. Mais ne vous en vantez pas... Surtout devant vos amis.

— ' Comment, mes amis ?

— Oui ! Je le répète, on ne sait ce qui peut arriver. Les amis de la veille sont les plus grands ennemis du lendemain. Quand on est jeune comme vous, il est beau de se livrer au* premier venu... c’est l’enthousiasme. Mais il vient un temps où l’on voit plus clair; et plus on a été confiant, plus on devient soupçonneux. Ça m’est arrivé à moi qui

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