I.E COMPÈRE I.EROÉ.X
vous parle, c’est après avoir été souvent trompé que je me suis mis sur rues gardes.
Les deux interlocuteurs se trouvaient alors à l’extrémité méridionale de la rue de Hanovre. Le jeune homme suivait machinalement son professeur.
— Me voici presque chez moi, fit le maître d’armes; voulez-vous me faire rhoçneur de croiser la fourchette avec moi. Vous verrez que cet instrument m’est aussi familier que le fleuret.
— Un autre jour, mon cher maître, répondit Mathieu.
— Vous avez quelque rendez-vous ?
— Précisément.
— Alors, à demain matin.
Les deux hommes se serrèrent la main.
Leroux prit la rue Neuve-Saint-Augustin et rentra dans son domicile non sans avoir subi les interrogations du monstrueux épicier éternellement assis, comme Thésée, sur le seuil de la porte :
Infelix Tha’seus sedet, œternumque sedebit.
Champcarré remonta le boulevard et gagna lentement la rue Saint-Marc.
Au coin de la rue Vivienne, il aperçut San Colombano qui donnait le bras à mademoiselle Babel.
— Diable! dit-il, il parait que Moustache s’est envolée.
Mais il avait besoin d’accorder, comme disent les jurisconsultes, une audience à ses pensées, — aussi ne crut-il pas devoir accoster son ami.
Malgré la tranquillité d’esprit avec laquelle il avait accepté la nouvelle de la retraite de la Borghetta, Champcarré sentait une sorte de trouble croître dans son ûme à mesure que le moment de la séparation se rapprochait.
il avait beau raisonner froidement : se dire qu’en le quit-, tant l’Italienne lui rendait une liberté dont il avait en ce moment le plus pressant besoin; la voix de ses vingt ans murmurait à son oreille qu’on n’abandonne point sans re-
gret une maîtresse, belle, gracieuse, élégante et spirituelle, et, ce qui vaut mieux encore, une première maîtresse.
Il vint tout pensif, les yeux mélancoliquement baissés, jusqu’à la porte de la Borghetta.
Là, un scrupule le retint un instant.
— Bon Dieu ! pensait-il, si mon amour allait îne revenir ! si j’allais tomber à ses genoux ainsique le premier joui*? Oh ! comme elle rirait de moi ; comme elle me traiterait d’inconséquent, moi qui n’eus pas une parole du cœur pour la retenir quand elle m’annonça son départ!
Puis ses réflexions prenaient un autre cours.
— Qui sait, ajoutait-il en se parlant à lui-même, si mes larmes ne la feraient pas changer de détermination. Après tout, Cécile n’a que seize ans. — Mon mariage ne pourra certainement s'effectuer tout de suite. Allons!...
Ces résolutions contraires aboutirent à une décision mixte.
— Entrons toujours ! se dit Champcarré. Donnons tête baissée ! Le hasard nous servira mieux que nous ne nous servirons nous-même...
Sur ce, il leva le marteau de la porte cochère qui s’ouvrit et se referma. Il monta au premier étage où se trouvaient les appartements de l’Italienne et sonna.
La femme de chambre vint lui ouvrir.
A l’aspect de son amant, la Borghetta, qui continuait avec Moustache la conversation que nous avons rapportée dans notre chapitre précédent, se leva et alla au-devant de lui d’un air fort dégagé.
— Ma foi, mon cher, lui dit-elle, vous venez fort à propos pour recevoir mes remercîments.
Cet accueil sans façon déconcerta quelque peu le jeune homme qui s’attendait tout au moins à être tutoyé.
— Allons, pensa-t-il, elle ne m’a jamais aimé. — Elle a joué une petite comédie avec moi, et voilà tout.
Cette idée lui rendit à l’instant sa hardiesse. — Il baisa galamment la main de l’Italienne et fit un léger signe de tête à Moustache.
Puis s’adressant à la Borghetta :
LE COMPÈRE LEROl’X.
— J';illend.s, madame, lui dit-il en soulignant fortement le mot madame, que vous veuilliez bien m’expliquer comment j’ai mérité des remerciments de votre part?...
— Vous le savez bien.
— Pas le moins du monde...
— N’avez-vous pas rencontré le commissaire-priseur, en entrant ici !
— Je ne connais point cet honorable personnage.
— Enfin, puisqu’il faut que je vous mette les points sur les i, c’est vous qui ôtes l’acquéreur de mon mobilier...
Une idée subite germa dans le cerveau du jeune millionnaire. — Moustache, depuis qu’il était entré, l’assassinait d’œillades auxquelles l’homme le plus naif n’aurait pu se méprendre.
— En effet, dit-il, j’ai acheté le mobilier; mais dans celte circonstance je ne suis qu’un prête-nom.
— Bah! Et quel est donc le bienfaiteur généreux qui s’abrite derrière votre solvabilité?
— C’est une bienfaitrice.
— Cela me parait plus piquant.
— Une femme charmante.
— Et comment se fait-il, s’il vous plaît, que cette femme se soit engouée de moi au point de mettre trente et un mille cinq cents francs à des meubles qui n’ont d’autre valeur que celle qu’on veut bien attacher à des souvenirs?
— Oh ! ma chère, fit Moustache, tu calomnies ton mobilier. Je le prendrais fort bien à tout autre titre qu’à celui de souvenir.
— Voici, madame, comment cela s’est fait, continua Cliampcarré. La charmante femme dontje parle se trouvait avant hier chez un de mes amis. On parlait de mobilier... « Ah ! me dit-elle; si j'en avais un semblable à celui de la Uorghetta, je m'estimerais fort heureuse. » Dès que j’ai su que le vôtre était en vente, madame, j’ai cru faire plaisir à cette jolie femme enJ’achetant pour elle, et je suis persuadé qu’elle me remboursera d’une façon ou d’une autre...
LE COMPÈRE LÉROl'X. iOS
Moustache dressait J’oreille et la Borghelta mordait ses livres roses.
— Pourrais-je, dit-elle, connaître le nom de cette femme charmante?
— Si mademoiselle Moustache veut bien le permettre, oui! Dans le cas contraire, non.
— Oh ! fit la brune danseuse, je n’ai pas de secret pour une amie; vous pouvez nommer.
— Eh bien! c’est mademoiselle Léontine du théâtre im- , périal de l’Opéra.
Moustache bondit de son siège et sauta au cou du jeune homme.
— Décidément, mon cher, lui dit-elle, il faut que vous me laissiez vous embrasser. Vous êtes l’homme du monde le plus galant et le plus charmant. Tu n’es pas jalouse, Borghelta ?
L’flaliennc mit la main sur sa poitrine.
— Je n’ai jamais eu le droit de l’ôlre, répondit-elle d’une voix légèrement voilée et si grave qu’un frisson passa dans les veines du jeune homme. — 11 se repentit d’avoir jeté cet affront, quelque gazé qu’il fût au front delà pauvre femme.
Mais Moustache ne lui laissa pas le temps d’exprimer un regret et de prononcer un mot de consolation.
— Tout ceci est donc à moi? dit-elle, en pirouettant dans le salon au risque de briser ce qui était fragile.
— Oui ! ma chère, fit la Borghelta. Tu avais tort, tu le vois, de trouver ma succession si lourde.
— Je me rétracte après bénéfice d’inventaire, et j’accepte ton héritage, Borghelta. — Mais tu ne me permets pas seulement de remercier Champearré...
— Bah ! vous n’avez aucun remerciment à me faire, Moustache ; vous n’avez qu’à me payer mon courtage...
— Dcvquclle façon?
— Je vous le dirai plus tard. Mais je ne veux pas abuser plus longtemps des heures de Borghelta.
— Vous savez bien, méchant, que jamais je n’ai trouvé longues qhe vos absences, murmura l’Italienne.
LE COMl'ÈRE LEROUX.
Ces simples mois jetèrent Champcarré dans son premier embarras. — Entre son ancienne maîtresse et sa maîtresse future, la position lui paraissait justement perplexe.
Que dire à l’une sans blesser l’autre ? — quelle contenance garder vis-à-vis de la première sans que la seconde en soit offensée? Pouvait-il dire à Moustache : Je vous aime parce que je n’aime plus la Borghetta ! Pouvait-il dire à la Borghetta : Si vous voulez m'aimer encore , je n’aimerai pas Moustache !...
11 se lira de ce pas difficile avec ce scepticisme railleur et bâtard qui caractérise ce qu’on est convenu d’appeler la jeunesse élégante de ce siècle-ci.
— Voyons, dit-il, tranchons la question. — Borghetta, avez- vous eu quelque chose à me reprocher?
— Non ! — répondit froidement l’actrice.
— Vous vous ôtes éloignée de moi, je ne sais trop pour quelle raison. Je n’ai rien à objecter à votre détermination. On est libre... même d’aller à la messe, comme dit Béranger. Vous voulez y aller? Allez-y. Je suis quitte envers vous, comme vous ôtes quitte envers moi, n’est-ce pas ?
— C’est juste...
— Maintenant, voulez-vous que nous faisions ensemble notre souper d’adieu?
— Quoi ! c’est donc un adieu que vous voulez me dire?
— Non pas. Mais. cela s’appelle ainsi; et quand je vous reverrai je serai toujours très-contentc de renouveler ce dernier souper.
— Eh bien ! mon cher, je refuse.
— Bah !
— Nettement.
— Bemarquez-bien cependant que je ne vous propose pas un souper en tète-à-tête ; Moustache en sera.
— Je suis désolée; mais cela est impossible. J’ai une foule de préparatifs à terminer; et j’attends ce soir de nouveau le commissaire-priseur pour régler avec lui mes comptes définitifs.
LE COM l’ J- HE LEROUX. 107
— Vous voulez donc laisser Moustache souper en tèle-àlèle avec moi ?...
— Cela regarde Moustache et vous.
Champcarré jeta un regard sur Léontine qui faisait une petite moue pleine de séduisantes promesses.
— Et le vicomte ? demanda-t-elle.
— Ne vous en inquiétez pas, répondit le jeune homme ; il est en bonne fortune avec, votre caramade Babel.
— Ah ! le scélérat ! Je me vengerai horriblement de lui... s’écria Moustache en riant.
— Tu as la vengeance sous la main^ ma chère, dit Iîorghetta.
Et son doigt désignait Champcarré.
— Alors, j’accepte, répliqua-t-elle ; à quelle heure ?
— A six heures. — Du souper faisons un dîner.
— Je n’ai qu’une heure pour m’habiller. Dépêchons-nous.
— 11 est inutile de sortir d’ici, mon amie, fit l’Italienne, tu es chez toi. Je vais envoyer ma femme de chambre chercher la tienne qui t’apportera des robes.
— Ah ! très-bien !
Un quart d’heure après, Moustache faisait sa toilette dans le cabinet de la Borghetta.
Celle-ci était restée seule dans le salon avec Champcarré.
Après quelques minutes de silence, la Borghetta se pencha sur l’épaule de son ancien amant.
— Embrasse-moi aussi, lui dit-elle. Je ne veux de loi que v cet adieu.
Champcarré prit un ardent baiser sur les lèvres de l’artiste. La conscience du mal qu’il avait pu lui faire remonta comme l’écume à la surface de son âme.
— Oh! murmura-t-il; j’ai été bien méchant pour toi, n’est-ce pas ?
— Non ! mon ami. Je comprenais ta position et je savais pourquoi tu me parlais ainsi.
— Alors tu ne me hais pas h
— Oh ! non ! Mais, vois-tu, pour notre bonheur à tous
deux, il faut que nous nous séparions. Je crains de t’aimer. Je crains que tu ne m’aiincs...
— Et quand cela serait ?
— N’y pensons pas, Mathieu ; quittons-nous bons amis. Peut-être dans quelque temps serions-nous obligés de nous quitter de même et la séparation serait alors plus cruelle.
— Tu ne veux donc ne plus être rien pour moi ?
— 11 y a un nom que j’ambitionnerais beaucoup ; mais tu ne voudrais peut-être pas me le donner..
— Dis-moi lequel ?
— Je voudrais être ta sœur.
Champcarré serra l’actrice dans ses bras.
— Je te le donne, ce nom, s’écria-t-il. Si j’avais une sœur, et si cette sœur était tombée comme toi, je l’aimerais toujours quand même.
— Eh bien ! agis vis-à-vis de moi comme vis-à-vis d’une sœur dévouée. Ne crains pas de me blesser en me racontant tes nouvelles amours. — D’abord, peut-être, je souffrirai un peu, mais je m’v habituerai. Tu viendras me voir souvent, n’est-ce pas ?
— Toutes les semaines.
— Tous les quinze jours, le mercredi, si ce jour te convient...
— Je te le promets.
— Tu ne divulgueras à personne le secret de ma demeure?
— Je te le promets également.
- Pas même à Moustache ?
— A Moustache moins qu’à toute autre.
— Encore un baiser... sur le front, mon ami, un baiser comme le frère en donne un à sa sœur.
Moustache rentra tout éblouissante.
— Eh bien, dit-elle, vous venez de sceller les adieux ?
— Oui, Moustache, fit le jeune homme d’un ton délibéré que démentait le tremblement de sa voix. Un tout petit baiser sur le front. — Tu es donc prête ?...
Moustache se mit à rire.
— Voyez? dit-elle. 11 me tutoie déjà ! c’est très-mal, monsieur, je ne vous ai pas donné ce droit.
— Pardon !... Ça ne m’arrivera plus que quand... j’aurai des droits...
Ils se dirigèrent vers la porte.
— Tu me permets, Léontine, fit la Borghetla, de me servir encore de ton mobilier aujourd’hui et demain malin!...
— Parbleu ! Et j’espère bien que tu viendras quelquefois le revoir encore.
L’Italienne secoua la tète négativement.
— Bah ! dit philosophiquement Moustache, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt , ni qui vient, ni qui retourne...
— - Un sait qui souffre ! murmura malienne en voyant partir sa rivale au bras du jeune homme.
La maisoa Trie!.
Donc Champcarré était sorti avec Moustache.
— Vous paraissez tout préoccupé, lui dit la danseuse. Je conçois que le départ de la Borghetta vous afflige ; mais il y a tant de moyens de vous consoler.
Et elle regardait le jeune homme avec des yeux pleins de provocations.
— Certes, répondit-il, je me consolerai, surtout si vous voulez bien m’aider, ma chère Moustache; mais que penseriez-vous de moi, vous-même, si je quittais cette aimable maîtresse sans manifester d’une façon quelconque le chagrin que j’éprouve...
— C’est une preuve de bon cœur que vous donnez-là. Seulement les caractères ne sont pas les mêmes. Ainsi, le jour où vous me quitterez...
— Ou bien celui où vous me quitterez vous-même...
LS COMPÈRE LEROUX
ÜO
— Soit! Ce jour-là je veux qu’il n’y ail pas une larme versée, et, qu’au contraire, nous nous disions bonsoir, comme dans l’opéra de monsieur Pantalon.
— Ne songeons pas si vile à une séparation, nous qui ne sommes pas encore unis.
— C’est vrai. Mais à quoi faut-il penser?
— A notre dîner.
— Avez-vous en vue quelque restaurant?...
— Non ! Si vous le voulez, nops dînerons n’importe où et nous souperons chez moi.
— Je suis de théâtre ce soir, il faut combiner les choses avec habileté et prudence. Si vous voulez, j’irai vous retrouver après le spectacle, au restaurant que vous m’indiquerez.
— Vous avez donc peur de venir me retrouver chez moi?
— Non! Mais comme vous n’avez rien fait préparer, je craindrais de vous causer un dérangement quelconque. Voulez-vous vous trouver à minuit à l’angle de la rue *** et du boulevard?...
— Je le veux bien... — Quel établissement est-ce là?...
— Un restaurant forîaristocratique où l’on reçoit toute la
nuit.
' — J’y serai. Mais en attendant, allons dîner...
Quand le gaz commença à faire luire sur la façade des boutiques ses mille rayons blanchâtres, et que le vieux Paris, plongé pendant quelques minutes dans l’obscurité du crépuscule, se fut illuminé de toutes parts, comme s’il eût emprunté au ciel ses gerbes de brillantes étoiles pour les suspendre au fronton de ses maisons, Champcarré sortit d’un cabinet du café Anglais avec sa nouvelle maîtresse.
Il la tutoyait, et nous savons ce que ce tutoiement voulait dire.
Moustache pari it de son pied léger pour l’Opéra, tandis que le jeune homme, qui ne savait comment passer son temps, entrait au Gymnase.
Il écouta d’un air distrait les deux premiers actes, et s’en alla avant le dénouement d’un imbroglio de M. Scribe.
L’idée ne lai était pas venue d’assister à la représentation que J’on donnait à l’Opéra. — Nous savons qu’à l’exception du ballet, ce théâtre l’ennuyait profondément; puis, l’absence de la Borghelta n’était pas une raison bien décisive pour l’attirer dans la salle de l’Académie impériale.
Il se mit donc à arpenter silencieusement le boulevard, jusqu’au moment où les passants devenus plus pressés elles voitures plus nombreuses, eurent indiqué que la sortie des spectacles commençait.
Alors il se dirigea vers le restaurant où Moustache lui avait donné rendez-vous.
C’était une petite maison basse, écrasée ou plutôt épatée, mais d’un® honnête apparence. Elle ne possédait qu’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée.
Ce rez-de-chaussée, dont la -façade était éclairée par un demi-cercle de gaz , formait une large arcade appuyée de chaque côté sur des pilastres de pierrede taille.
A la hauteur de la frise de la façade, une lanterne dorée servait d’enseigne, au-dessous une porte à deux battants ornée de glaces donnait accès dans la première salle dei l’établissement.
Cette salle était affectée aux consommateurs de bière et de café. On y fumait. — Un billard se dressait au milieu; une vingtaine de personnes jouaient ou lisaient les journaux autour d’une demi-douzaine de petites tables de marbre.
Champcarré se dit que ce n’était point dans cette première pièce que Moustache avait dû lui donner rendezvous. Néanmoins, comme la porte de communication de cette salle à une autre était fermée, il crut devoir s’adresser à la dame du comptoir.
— J’attends ici quelqu’uh pour souper, lui dit-il, il y a sans doute une autre salle?
La dame prit un air pincé et répliqua :
— Je ne sais ce que vous voulez me dire, monsieur... Il y a en effet une autre salle, mais...
Le jeune homme n’était pas assez niais pour ne pas s’a-
LE COMl‘ÈllE LEHOl'X.
percevoir que la limonadière désirait savoir quelle espèce de convive devait venir le retrouver.
— Quelque fatuité qu’il y ait à confier ceci, dit-il, — c’est une dame que j’attends, et ce n’est pas moi qui ai donné rendez-vous à cette dame. C’est cette dame qui m a donné rendez-vous. Elle appartient au corps de ballet de 1 Opéra.
— C’est différent, monsieur, reprit en souriant l’interlocutrice de Champcarré. Je vous demande mille pardons. Je vais vous conduire moi-même. Si pourtant vous vouliez me dire le nom de celte personne, je pourrais vous indiquer le cabinet qu’elle affectionne plus particulièrement.
Champcarré ouvrit les veux et les oreilles. Il éprouvait n nouvel étonnement.
— Diable ! dit-il. Votre établissement est çlonc une loge de francs-maçons?
— Précisément, monsieur. C’est la franc-maçonnerie de l’élégance et du plaisir.
— Mademoiselle Léontine est-elle une des adeptes?
— Mademoiselle Moustache!... Mais c’est la vénérable , de l’ordre. Je vous fais mon sincère compliment.
La dame du comptoir ouvrit une porte qui donnait dans un corridor assez large pour pouvoir prendre le nom de galerie.
Ce corridor était brillamment éclairé, et de chaque côté on voyait de petites portes à fines moulures, ornées de boutons en argent. .
— Voilà le n° 6, fit la dame. C’est là que mademoiselle Moustache vient souper de temps en temps. Voulez-vous l’attendre là ou entrer dans le salon ?
— Entrons au salon.
La dame poussa une nouvelle porte au fond du corridor, et Champcarré, tout ébloui, se trouva au milieu d’un tourbillon de jeunes gens élégants et de jeunes femmes parées avec la plus grande somptuosité.
Les murs de cette pièce, qui étaient Irès-vaste, étaient tendus d’une riche tapisserie de Turin, d’une couleur vio-
LE COMPÈRE LEROl'X. 113
letle, qui prenait au feu des candélabres les teintes les plus chatoyantes.
Des canapés régnaient tout le long des murs, et une grande table, chargée de (leurs et de tasses japonaises, occupait le centre de ce salon.
D’abord Champcarréne remarqua rien que les silhouettes vaguement blanches et noires des hommes et des femmes. Puis ses yeux s'habituant à cet éclat qui aveugle comme l’obscurité; il reconnut parmi toutes ces personnes qui avaient les allures d’habitués quelques-uns de ses amis, et notamment le vicomte avec mademoiselle Babel.
Il alla leur serrer la main à tous. *
— Comment diable t’es-tu fourvoyé jusqu’ici, mon sauvage ami? lui. demanda San Colombano. Il y a bien trentehuit heures que je ne t’ai vu.
— J’attends ccttepauvre Moustache que tu as si méchamment délaissée. Il faut bien que je la console un peu de ton abandon.
— J’ai pris les devants, comme tu vois!... Moustache ne parlait que de toi du matin au soir. J’ai laissé l’abeille volage s’enfuir à la ruche qu’elle préfère.
— Pauvre Moustache !
— Ne la plains pas' mon cher, c’est une excellente fille qui ne sera jamais comme feu Calypso. Ulysse parti, elle s’empresse de retrouver Télémaque... sans Mentor.
— C’est bien ! Mais j’ai de graves reproches à t’adresser, San Colombano !
— Bah !
— Voici un petit Éden que tu ne m’avais pas encore fait . connaître?
— C’est l’occasion seule qui m’a manqué. Tu es continuellement occupé d’une chose ou d’une autre ; et je me proposais de profiter d’un moment où tu t’ennuierais pour te faire faire connaissance avec le papa Triel.
— Quel est ce papa Triel ?
— C’est le propriétaire de ce charmant établissement.
— Et où le voit-on?
IM
— Ah ! voilà la difficulté. Le papa Triel existe, puisque c’est lui qui dirige ce restaurant. Mais personne ne l’a jamais yu. Il est semblable au prince invisible des contes de Perrault.
— Nous sommes donc ici dans un palais féerique!
M. de Pen-Goët s’interposa.
— Est-ce que cela t’étonnerait. Champcarré? dit-il. Dans mes voyages aux Antilles, j’ai vu un palais flottant qu’un magicien malais...
LJn éclat de rire accueillit le commencement de ce récit.
— Alors, je ne dirai rien, murmura le marquis; mais je vous fais observer, mesdames et messieurs, que vous perdez une histoire superbe.
— Bah ! dit le comte de Barloy, tu nous as déjà raconté cent fois cette histoire.
— Il faut croire que j’étais ivre quand je l’ai racontée, car je la supposais complètement inédite.
— Le papa Triel! Le papa Triel ! fit Champcarré. Je tiens à savoir ce qu’il en est du papa Triel !...
— Eh bien! mon cher, continua le vicomte, je n’en sais pas plus que toi. Seulement, si j’en crois les on-dit, le papa Triel est un sylphe, un génie familier qui soutient de ses écus l’établissement où nous nous trouvons. Lance une traite de cinquante mille francs sur le papa Triel, tous les banquiers de Paris la solderont sans plus murmurer que les soldats de M. Scribe.
— Ce Triel est encore plus drôle que Lehmann?
Les lèvres de San Colombano tremblèrent un peu.
— Oh ! continua-t-il, sans que personne se fût aperçu de ce tremblement, Lehmann est un personnage vivant; je l’ai touché. Il ne s’est pas évanoui en fumée sous mes doigts; mais Triel est un être tout à fait immatériel ; c’est un esprit...
— Qui doit en avoir beaucoup, fit le jeune homme, puisque sans exister il fait si bien ses affaires. Mais comment prétendais-tu me présenter à cet être de raison?
— Qu’importe la cause quand on peut avoir l’effet?
us
— C’estjuste.
La porte du salon s’ouvrit de nouveau et Moustache apparut.
Un hourra général la salua et chacun s’empressa de courir au-devant d’elle. Mais la danseuse, après avoir répondu légèrement à celte ovation, alla s’asseoir auprès de Champcarré.
— Je meurs de faim, dit-elle.
— Est-ce que vous seriez fâchée contre moi, ma bonne Moustache? lui demanda le vicomte.
— Et pourquoi donc, mon cher vicomte? répondit-elle.
— Alors, vous nous ferez l’amitié de nous inviter à souper, moi et votre camarade Babel.
— Pardieu ! dit Champcarré, au n° 6, encore !
— Je vous aurais bien invités moi-même, fit San Colombano, mais j’ai perdu au jeu ce soir tout ce que j’avais en portefeuille.
— Cela me rappelle, mon cher vicomte, que je te dois cent louis.
— Je ne te les réclame pas. Je n’en ai pas besoin. Demain je toucherai vingt mille francs de dividendes...
— Ah! je croyais que lu étais ruiné.
— Je le suis en effet. Il ne me reste plus que soixante ou quatre-vingt mille francs de renies.
Champcarré ouvrit de grands yeux.
— Hein ! fit le vicomte, tu doutes?... — je vais te prouver que je suis dans le vrai.
— Inutile, mon cher.
Malgré les réclamations de Champcarré, le vicomte tira de son portefeuille une lettre signée : Triel, par laquelle ôn l’invitait à venir toucher le lendemain le dividende trimestriel de ses actions sur les soufrières de V Hymalaya.
Champcarré jeta un coup-d’œil sur cette lettre.
— Encore ce Triel!... dit-il.
— C’est le plus grand capitaliste de Paris, mon cher. Il est administrateur honoraire de presque tous les chemins de fer; il a sur la mer oii Dieu met ses colères, commeditVic-
tor Hugo, plus de trente vaisseaux, sans compter les galères.
— Ne me parle plus de cet homme-là, Raphaël... Je vais en avoir peur.
— Oh! les dîners ou les soupers qu’il fournit sont plus substantiels qu’il ne l’est lui-même.
Les quatre commensaux entrèrent dans ce fameux n° 6 que Moustache, avait-on dit, affectionnait par-dessus tous les autres cabinets.
C’était une délicieuse petite salle à manger ornée avec sobriété, mais de la façon la plus confortable.
Le souper fut servi sur table.
Pendant ces premiers services, Mathieu mangeait du bout des dents et semblait sous le poids d’une préoccupation soucieuse.
— Je parie, lui dit Moustache, que je sais à quoi tu penses. ..
— Devine, répondit-il.
— A la Borghelta, n’est-il pas vrai?
— Pas complètement, ma chère. Je songe au premier souper que nous avons fait ensemble. Naturellement ce souvenir me ramène à celui de la Borghetta.
— Ah! Et ce souvenir n’est-il pas mélangé d’un peu de regret?
— Je serais trop galant pour l’avouer, si cela était. Mais en me rappelant ce repas, je ne puis m’empêcher de faire les plus philosophiques réflexions.
— Si ces réflexions sont attristantes, mon cher, fais-nousen grâce, dit le vicomte.
— Elles ne sont pas bouffonnement gaies, mais elles ne sont pas tristes. Cependant je ne vous en confierai qu’une seule; c’est que j’ai ce soir une terrible envie...
— Laquelle?
— Celle de me griser.
Léontine fit une moue de mauvaise humeur.
— Oh! le vilain! s’écria-t-elle.