‹ Le compere Leroux Xavier de MontepinChapitre 8 sur 18 · I.E COMPÈRE LEROUX. i ! T · texte numérisé non relu

I.E COMPÈRE LEROUX. i ! T

— Je ne suis pas de voire avis, Moustache, fit le vicomte. Quand on n’acquiert que de la gaieté en se grisant, je trouve que ce n’est pas un mal. Je me grisais fréquemment autrefois. Maintenant, je ne peux plus; et je le regrette.

— Je ne sais pas si je suis gai étant ivre. Je ne me suis jamais grisé. Mais je ferai un jour ou un autre cette expérience.

Cet incident n’eut pas de suite.

La conversation s’était généralisée, on parla de tout et de tous, et les sombres pensées du jeune homme s’envolèrent de son front.

D’ailleurs Moustache était agaçante plus encore que d’habitude. Elle cherchait par une multitude de coquetteries à chasser l’image de la Borghelta de l’esprit et peut-être du cœur de son nouvel amant; puis elle s’efforçait aussi de faire enrager San Colombano pour lequel elle n’avait pas déployé le quart de ces stratagèmes amoureux.

Cependant les vins circulaient. On vidait les bouteilles avec une rapidité excessive.

Déjà mademoiselle Babel s’était répétée plusieurs fois. — Moustache elle-même, la grave Moustache, sentait que ses yeux se rapetissaient étrangement.

San Colombano venait de raconter avec une verve tout . italienne l’histoire des parties qu’il avait perdues contre le marquis et contre Barloy dans cette soirée.

— Tu n’as jamais joué? — demanda-t-il à Champcarré*

— Pas souvent. Quelquefois à l’écarté quand j’allais dans mon pays aux soirées du préfet.

— L’écarté, bon Dieu! voilà un jeu ridicule! Vive le lansquenet ! c’est du reste le jeu à la mode.

— Tiens! je croyais qu’on ne le jouait plus depuis Colbert.

— Rhétoricien, va! On l’a toujours joué; parce qu’il peut admettre un nombre illimité de joueurs, et que c’est celui qui procure le plus d’émotions.

— Je ne le connais pas.

— fl est très-simple. Veux-tu que je te l’explique?

— Oui.

— Eli bien. On prend deux, trois, quatre, cinq ou six jeux de cartes, ou plus encore. — Le banquier, c’est-à-dire celui qui tient les cartes,, fait couper à gauche après avoir annoncé la somme qu’il veut jouer; puis il place à sa gauche la première carte retournée et la seconde à sa droite. La première est pour lui, la seconde est pour les joueurs ou pontes. Ensuite il retourne toutes les cartes, jusqu’à ce qu’il en fasse sortir une pareille à la sienne ou à celle des pontes. Si la sienne arrive la première, il gagne, dans le cas contraire il perd.

— C’est tout à fait un jeu de hasard.

— Oui ! Voilà pourquoi je l’aime. — L’habileté n’est pour rien dans ce jeu-là. On parie soit pour le banquier, soit pour les pontes. Et l’on peut même jouer ainsi sans que personne s’en aperçoive.

— C’est fort simple et fort ingénieux. Est-ce qu’on joue à ce jeu ici?

— Quelquefois. Mais la police est si ombrageuse par le temps qui court, qu’on ne joue que dans une salle secrète.

— Tu piques ma curiosité. J’ai beaucoup entendu parler de tripots; je n’en ai jamais visité un seul.

— Eh bien ! si tu veux : demain soir...

— Pourquoi pas aujourd’hui ?

— Ne te l’ai-je pas dit. Je suis complètement dénué d’argent et je ne voudrais pas te laisser jouer seul.

• — Mais les cent louis que je te dois.

— Tu peux en avoir besoin; moi je les perdrais trop vite. Je sais qu’ils sont en sûreté entre tes mains....

— A demain donc.

— D’autant plus qu’il est fort tard, ou trop bonne heure. Si nous perdions nous n’aurionspas le temps de nous rattraper.

— C’est juste.

Trois heures en effet venaient de sonner et les habitués commençaient à sortir silencieusement du salon.

Les quatre amis le quittèrent à leur tour.

Le tripot.

Le lendemain au soir, vers onze heures, Raphaël et Mathieu firent leur entrée dans le salon de la maison Triel.

Depuis la veille rien n’avait changé. Il semblait que les belles dames et les beaux messieurs fissent partie du mobilier de l’établissement et n’eussent pas plus remué que la table.

— Suis-moi, fit le vicomte.

Ils sortirent du salon par une porte du fond pareille à celle d’une alcôve.

Derrière cette porte se trouvait une étroite pièce carrée, meublée comme un cabinet de toilette, et sur la muraille faisant face à la porte on voyait une glace de six pieds de haut paraissant incrustée dans la boiserie.

Lorsque San Colombano ept fermé la porte, les deux amis se trouvèrent dans l’obscurité. Un bourdonnement confus qui semblait ne point venir du salon frappa pari iculièrerpent les oreilles de Cliampcarré.

— Est-ce qu’il y a de l’eau par ici ? demanda-t-il. Je crois entendre le bruit d’une rivière.

S’il eût vu clair, le jeune homme aurait sans doute remarqué l’étrange sourire qui plissa les lèvres de spq ami.

Pour toute réponse, celui-ci plaça son pouce sur un bouton de cristal qui brillait dans l’ombre au milieu du cadre de la glace. Un bruit sec retentit; la glace s’enfonça dans la muraille; et un flot de lumière envahit je cabinet.

— Entrons, dit le vicomte.

Ils pénétrèrent dans une vaste salle qu’éclairait yivemept un grand lustre pendu au plafond et dont l’éclat était réflété par les rehauts dorés des moulures de ce plafond et par les boiseries peintes en blanc qui tenaient lieu dp tapisserie. — Une dizaine de tables meublaient cetfp sqUe.

LE COMPÈRE LEROl'X.

Sur l’une d’elles, Champcarré remarqua un cylindre de soixante à soixante-dix centimètres de diamètre, au centre duquel était suspendu un plateau mobile garni à ses bords de cases numérotées; — ce cylindre était placé au milieu d’un tapis vert bordé de cases numérotées correspondant à celles du cylindre.

— Qu’est-ce que cela? — demanda-t-il à son ami.

— C’est une roulette, répondit le vicomte. On n’y joue pas souvent ici, car ce jeu est trop dangereux pour les pontes. Le banquier a dix-huit chances sur vingt.

— C’est un jeu fort à la mode en Allemagne.

— Oui! à Bade, à Francfort, à Hombourg. Ces villes seraient plus pauvres que le bonhomme Job si elles n’avaient que leurs bains pour vivre...

Un certain nombre de personnes, parmi lesquelles les vieillards dominaient, jouaient au lansquenet autour d’une autre table plus grande.

— C’est ici que nous nous installons, dit le vicomte.

— N’est-ce pas le digne Lehmann qui fait le jeu ? demanda Champcarré.

San Colombano posa son lorgnon dans son arcade sourcillière :

— C’est ma foi bien lui, répondit-il.

Et il s’approcha de son compère comme s’il ne l’eût pas vu depuis plusieurs années, en s’écriant :

— Vous ici, Lehmann! '

— Cela vous étonne donc, mon cher vicomte ? fit le juif.

— Certes, oui, j’ai lieu de m’étonner ! Vous qui vous enfermez tous les jours comme un ours; vous qui rôvez économie politique et sociale dans le silence de la retraite ! Votre présence ici est un événement.

— Il y a temps pour tout, vicomte. Je suis venu me distraire un peu de mes travaux de la journée.

— - Naturellement, vous perdez.

— Vous êtes une mauvaise langue, mon cher, et vous donneriez à mes clients une triste opinion de moi si vous leur disiez que je ne gagne jamais. Jouez-vous ?

LE COMPÈRE LEROVX.

Raphël échangea un coup d’œil avec Champcarrë.

— Et vous ? lui demanda-t-il.

— Prenez la banque, répondit le jeune homme, et je parie pour vous.

San Colombano prit les cartes, en disant :

— Mille francs, qui fait le jeu ?

— Diable ! s’écrièrent les pontes , l’enjeu est un peu fort. N’importe, nous tenons.

Raphaël tourna l’as de trèfle pour les joueurs et pour lui le valet de cœur.

— Bon signe ! fit Lehmann, mais pas pour moi, vicomte.

Le vicomte perdit.

— Ma foi ! je perds la banque au premier coup. C’est fatal. Champcarré, voulez-vous me remplacer?

— Je veux bien.

Le cercle s’écarta et le jeune homme prit le jeu.

— Dix mille francs, dit-il !

Et il plaça sur le tapis vingt billets de cinq cents francs.

Les joueurs firent un mouvement de surprise. Mais comme ils venaient de gagner, ils crurent que la déveine allait rester cruellement fidèle au nouveau banquier.

— C’est fait, murmurèrent-ils.

Champcarré amena pour lui le sept dépiqué. — Une retomba que deux cartes et un autre sept de pique apparut.

— J’ai gagné, messieurs, dit-il. Je .continue. . . il y a vingt mille francs à la banque.

— Hasardons encore, firent les joueurs.

Champcarré gagna de nouveau.

Les perdants étaient lancés sur cette pente fatale où le désir d’une revanche devient une frénésie.

Le jeune homme maintenait toujours son enjeu de plus en plus formidable.

Cinq fois de suite les billets placés devant les pontes passèrent du côté de Champcarré. La chance le favorisait avec une incroyable ténacité.

Vers minuit, deux des joueurs se retirèrent ; ils avaient perdu chacun soixante-dix mille francs.

A minuit et demi, un autre se retira avec une perte de dus de cent miUe francs.

C’étaient trois hommes âgés et paraissant respectables.

3n s’en allant ils jetèrent sur les précieux papiers de la )anque de France amoncelés devant Champcarré un regard ntraduisible. — Ils étaient plus pâles que des morts.

— Adieu le calme de ma vieillesse ! — disait l’un.

— Adieu le capital de ma retraite de vieux soldat 1 y , lisait l’autre.

— Adieu la fortune de ma tille ! — murmurait le trosièmc.

Et ils disparurent tous trois dans le salon où ils se perdi-

•ent un instant au milieu du tumulte des heureux, puis ils sortirent de la maison Triel en n’osant point se retourner de leur d’être pétrifiés comme celui qui regarda Sodome.

Lehmann, San Colombano et un petit homme vêtu d’une àçon assez négligée tenaient le jeu à eux seuls...

Et Champcarré gagnait toujours.

L’épilepsie de l’or l’agita à son tour. — Sa voix devint métallique et vibrante comme le son d’un louis tombant dans in bassin de cuivre. Un certain nombre de curieux, trop pauvres ou trop sages pour jouer, suivaient avec une fébrile imolion toutes les péripéties de ce véritable drame. Un sience de mort régnait dans la salle; âl’exception del’annon- ;e de la mise en jeu, du frou frou des caries, on n’entendait lue des soupirs étouffés à demi et le bruit des haleines comirimées.

Tout à coup un ah ! prolongé circula.

Le banquier venait de perdre.

— A moi la banque fit le petit homme !...

— Ma foi, dit le vicomte, j’ai assez perdu ce soir. Champ- ;arré, tu peux me donner maintenant les cent louis que tu ne dois. Je tâcherai de vivre avec cela jusqu’à ce que j’aie ouché mes rentes ou mes autres dividendes. J’ai perdit non- seulement l’intérêt de mes soufrières mais encore le capital.

Champcarré remit à son ami la sppime qu’il lui deman- Jait.

— C’est part à deux, lui djf-il à voix basse.

line révolution subite s’opéra dans les traits du vicomte.

— Sacrebleu ! pensa-t-il, quelle occasion je trouve de me tirer des griffes de Lehmann.

Tout son corps se mit à trembler, comme s’il eût été mecé d’un étourdissement.

Lehmann qui le surveillait de l’œil remarqua ce mouvement.

— -,Qu’est que cela signifie ?se demanda-t-il.

Et il dit à haute voix:

— Comme vous êtes ému, vicomte, je vous croyais plus beau joueur.

— Ce n’est pas le jeu qui me produit cet effet, mon cher, répondit San Colombano. J’ai eu un éblouissement.

— Il vous faut prendre quelques verres de punch.

— Cent mille francs, s’écria le nouveau banquier !

Et il tira de sa poche la somme qu’il annonçait comme enjeu. — Les billets soignèrent sur une profondeur de vingt cinq sur quatre placés horizontalement.

— Il n’est plus temps, fit San Colombano.

Et il s’élança vers la porte de sortie.

— Corbleu! disaient les curieux en regardant le petit homme crasseux, je ne connais pas cet individu. C’est quelque roi du nord déguisé. Il a déjà perdu plus de deux cent mille francs ce soir; sa poche est un tonneau des Danaïdes.

La fortune s’était retournée ou plutôt était demeurée fidèle au banquier.

Peu à peu, le monceau de billets placés deyant Champcarré diminua, et s’affaissa. — Lehmann perdait sans cesse; mais le sourire était toujours sur ses lèvres, et comme on le savait Israélite et plusieurs fois millionnaire, personne ne daignait s’intéresser à lui.

— Cent mille francs! répétait le petit homme.

Et Champcarré faisait le jeu.

Cependant il n’avait plus devant lui que deux piles (Je chacune cent billets de mille francs. C’était ce qui lui restait de son gain.

Il les désigna du doigt au banquier.

I,E COMPÈRE J.F.ROüX.

— Je comprends, fit celui-ci.

Et il ajouta à haute voix :

— Deux cent mille francs.

Un murmure d’admiration et d’efl’roi circula dans la galerie.

Le banquier, qui tenait seulement deux jeux de cartes, tourna pour lui le neuf de trèfle. Puis il tira chaque carte avec lenteur, comme s’il eût voulu faire peser plus longtemps le poids de l’émotion sur la poitrine des spectateurs et des joueurs.

Trente-huit cartes furent déposées sur le tapis.

Enfin le neuf de trèfle sortit.

— Nous avons encore perdu, fit Lehmann en regardant le jeune homme. Je crois qu’il serait temps de nous arrêter.

L’habile juif savait que Champcarré refuserait.

— Cordieu ! dit le jeune homme, si la fortune s’obstine à nous fuir, il ne faut pas se lasser de courir après elle.

Et s’adressant au banquier :

— J’avais tout à l’heure six cent mille francs devant moi. Je vous en joue la moitié. J’ai cent mille francs en portefeuille, et M.'Lehmann vous dira que je suis bon pour payer les deux cent mille autres.

— Oh ! monsieur, fit le petit homme, je n’ai jamais douté de vous, et je tiens votre mise. Mais auparavant, si nous nous rafraîchissions.

On servit du punch ; le jeune lymime altéré par l’émotion en but quatre verres coup sur coup.

Le banquier battit les cartes.

En deux secondes cette fois Champcarré avait perdu.

Avant ce coup décisif, Lehmann s’était retiré du jeu.

Mathieu compta cent mille francs au gagnant et lui promit un billet de deux cent mille.

— En avez-vous assez, maintenant? lui demanda Lehmann.

Le démon du jeu envahissait le jeune homme par tous les pores; ses yeux s’étaient dilatés; ses oreilles tintaient, le rose de ses joues s’était transformé en rouge brique sous la

flamme intérieure qui le dévorait; puis l’influence du punch qu’il avait bu contribuait encore à chasser le peu de jugement qui lui restait.

— Encore cent mille francs, dit-il d’une voix sourde, et j’abandonne la partie.

Le banquier accepta.

(’.hampcarré perdit plus que jamais.

Il se leva tout étourdi, et suivi par Lehmann qui semblait aussi heureux que s’il n’avait rien perdu, il gagna la porte d’un pied chancelant, rentra dans le salon et but encore quelques verres de punch avec San Colombano qu’il avait rejoint.

— Allons-nous-en, mon ami, lui dit-il.

— Eh bien ? demanda le vicomte.

— J’ai tout reperdu, plus quatre cent mille francs sur parole.

Le vicomte poussa un soupir mélancolique.

— Adieu, mon rêve, pensa-t-il!...

Et à haute voix :

— O mon ami, lui dit-il, tu ne saurais croire combien je suis désolé de ce qui t’arrive. J’oublie que j’ai perdu moimôme pour ne songer qu’à ta propre infortune; d’autant plus que c’est moi qui en suis la cause indirecte.

— Bah! fit le jeune homme d’un ton dégagé, plaie d’argent n’est pas mortelle, comme dit mon parrain ; c’est une leçon qui me profitera; mais partons... L’air qu’on respire ici me fait mal.

— Dieu me pardonne ! je crois que tu trébuches !...

— J’ai la tête pesante,., pesante, comme si j’avais un casque de plomb. Si c’est cela qu’on appelle ivresse, je ne m’enivrerai plus. Donne-moi le bras.

— Inutile, fit Lehmann, ma voiture est à la porte. Je vous conduirai jusque chez vous tous les deux.

— Ah! oui, merci, balbutia le jeune homme. Vous direz à ce monsieur qu’il vienne chez moi demain, je lui souscrirai son billet. Comment s’appelle-t-il, cet homme-là ?

— Je ne sais pas son nom.

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