‹ Le compère LerouxChapitre 10 sur 15 · ii · texte numérisé non relu

ii

Trois compllcei.

Le lendemain, vers quatre heures de Taprès-inidi, Raphaël se trouvait maison Lehmann, au coin de la rue Joquelet, dans le somptueux cabinet de travail de l'Israélite.

Lehmann était rayonnant.

— Comprenez-vous, dit-il, que Triai ait eu la naïveté de nous attendre en jouant, pour son compte, cent sous au lansquenet?

— C'est un coquin qui a son honnêteté comme une autre, fit le vicomte.

— A sa place, je sais bien ce que j'aurais fait.

Bah

,,r-p M. Lehmann ne m'aurait certainement pas retrouvé de sitôt.

— Voyons î Triel n'est pas tout à fait un imbécile ; s'il avait cru la chose possible, pensez-vous qu'il n'eut pas agi?... mais il sait que vous ne négligez, n^on cher Lehmann, aucune précaution.

Le millionnaire regarda San Colombano d'un air étonné :

— Qu'entendezrvous par là? lui demanda-t-il.

idS LE COMPÈRE LEROUX.

— Pardieu ! Triel sait parfaitement que tout le personnel de sa maison est à vos ordres et qu'on ne^eut pas laissé sortir...

-^ Ahl

— En sortant, je vous ai vu faire un signe à l'un des valets; j'ai compris.

Lehmann se mit à rire d'un rire qui parut un peu forcé.

— Ah! cà, mon cher, vous exagérez de

LE COMPÈRE Ll'ROUX. 191)

beaucoup ma puissance, reprit-il. A vous entendre, on croirait que j'ai des créatures comme un ministre et une police comme le préfet.

— En fait de police, je conteste votre comparaison. La police qui est sous vos ordres vaut mieux que celle de. la rue de Jérusalem, et elle vous est très-dévouée.

— Et pour cause, n'est-ce pas?

— Oui.

On venait de sonner à la porte.

Un domestique se présenta à l'entrée du cabinet de travail.

— L'homme d'affaires de monsieur — le baron Triel; — dit-il avec la gravité d'un audiencier.

— C'est bien, fit le juif; dites-lui que je termine une lettre, qu'il attende cinq minutes dans l'antichambre !

Dès que le domestique fut sorti, Lehmann se retourna vers le vicomte et lui frappa sur l'épaule. 1

LE COMPÈRK LKllOUX. 201

— Vous rappelez-vous ce que vous m'ayez dilhier?lui demanda-t-il .

— Ma foi non, répondit San Colombano. A quel propos?

— A propos des fonctions... que vous remplissez vis-à-vis de moi.

— Ah 1 oui, je parlais, je crois, des variétés de la race canine.

Précisément. Eh bien ! vous allez voir

comment je reçois le chien de boucher? Ensuite, vous me direz si je ne vous traite pas véritablement en ami, en ami intime, en frère.

— Voyez-vous, continua le juif, vous ne feriez pins rien pour moi, que je ne pourrais me passer de vous. Je vous aime infiniment. Si j'ai encore quelques succès dans le monde, c'est à vous que je les dois ; vous m'inspirez l'élégance. Votre distinction aristocratique déteint sur mon prosaïsme roturier. Sans que vous vous en soyez aperçu, j'ai longuement et profondément étudié vos manières, vos airs, votre langage. Je passe pour le lion de la finance, et c'est à vous que je dois cette réputation.

— Vous avez donc toutes les ambitions?

— J'ai du ïnoins celle de briller,

— Et celle d'amasser beaucoup d'argent par tous les moyens possibles.

— Ah! si TOUS saviez: pourquoi je spécule ainsi, au risque de perdre non-seulement ma fortune, mais encore un jour ma liberté.... vous seriez bien surpris.

— Je ne me surprends de rien, monsieur Lehmann.

— Bah ! mais peu importe,.. Sachez seulement que je n'entasse ni parce que je suis avare, ni parce que je suis ambitieux, ni parce que je veux avoir beaucoup à dépenser pour le plaisir.

— Alors je ne comprends rien à votre.... dangereuse manie !

— Ah ! mon cher ! avez-vous ressenti quelquefois la jouissance que l'on éprouve à se venger?

Non! on se venge généralement par

amour-propre, et je vous avoue que je n'ai pas plus d'amour-propre que d'amour.

— Je vous plains, ou plutôt je vous envie. Imaginez-vous qu'il y a trente ans... j'étais jeune alors...

— Voilà ce qui m'étonne le plus, mon cher Lehmann; pardon de vous interrompre. J'ai cru jusqu'à présent que les hommes comme vous naissaient à quarante ans. Mais continuez, je vous prie.

Quelle que soit votre opinion à cet

égard, je vous le répète, j'étais jeune. J'avois vingt ans, de strictes principes d'honnêteté, et l'espérance de faire tout doucement mon petit chemin, pour arriver à posséder à ma retraite une douzaine de cents francs de rentes.

Vous n'étiez pas ambitieux alors.

— Non! l'ambition es^ même contraire à ma nature ; mais, bref, je vins à Paris avec une lettre de recommandatioa d'un banquier juif de Nancy pour un banquier célèbre de la capitale; et avec quatre cents francs dans ma bourse.

— Vous débutiez comme beaucoup d'autres finissent. Quatre cents francs ! on donne plus que cela à son valet de chambre quand il vous a procuré une bonne fortune...

— Je n'avais absolument que cette somme minime, plus l'amour du travail et une grande soumission à mes supérieurs. J'entrai donc chez ce banquier, d'abord comme employé aux recettes, puis en qualité de commis aux écritures. Dans ce dernier métier je ne tardai pas à regretter l'autre. Une averse de reproches me tombait sur le dos à chaque instant, puis du travail jusqu'au cou. Après ma besogne du bureau, j'étais obligé de tenir les comptes de cuisine de ma patronne ; car si l'usage n'est pas changé dans cette richissime

maison, on écrit jusqu'à cinq centimes d'échalottes achetées à la halle.

— Jecroisconnaître celte maison ; passons.

— Cependant, comme mes appointements me permettaient de faire quelques économies, je me résignais... Plus ou m'injuriait, plus je restais impassible. J'amassais silencieusement

sou par sou, jusqu'au moment o^ il devait m'être possible de monter un petit commerce.

— C'est toujours ainsi que les grandes fortunes commencent.

— Mais si je n'éclatais pas, ma colère se déposait goutte par goutte au fond de mon cœur et s'y cristallisait si bien qu'à la longue je ne pouvais plus entendre un mot de ma patronne et de mon patron sans y trouver une allusion blessante ; et je murmurais au fond de moi-même njon délcnda Cartliago^ sans que la moindre récrimination arrivât jusqu'à mes lèvres. Un jour, je commis une erreur de peu d'importance. Il était question de cinq ou six francs que j'avais oublié de passer aux profits et pertes.

Mon patron vint à moi furieux :

Vous n'en ferez donc pas d'autres,

imbécile, me dit-il. Désormais vous ne faites plus partie de mes bureaux. Le laveur de vaisselle a quitté mes cuisines, si vous voulez prendre sa place je vous la donne, vous n'êtes bon qu'à cela!...

« — Et encore! lui dis-je, je ne sais pas si je ne casserais rien.

a Ce flegmo porta jusqu'au paroxisme la fureur du banquier.

(( — Je crois, drôle, que tu le moques de

moi, s'écria-t-il. Va-t-en ! va-t-en î sors de chez moi immédiatement. Je ferai 'écrire à tes parents. t>

— Diable 1 fît San Colombano, c'est le style de ce monsieur?

— Oui! il fait de la popularité dans ce genre. Comme mon père était mort depuis quelque temps en me laissant une dizaine de mille francs, je crus devoir me montrer ferme.

« — Monsieur, lui di*-je, il est inutile que

212 LE COMPÈllE LEROUX.

VOUS fassiez part à ma famille du renvoi dont vous me frappez. Je l'avertirai moi-même. Du reste ne croyez pas que je rentrerai chez moi pour cela. Vous ne m'empêcherez pas de gagner ma vie à Paris. Un jour je vous prouverai peut-être que vous vous êtes mépris sur mon compte et j'aurai aussi des laveurs de vaisselle à qui je ne ferai pas l'insulte de sou- Ifaiter un pareil maître que vous. »

— Vous avez bien fait de répondre ainsi, si vous vous sentiez capable d'arriver au jpoint où vous êtes.

— Sur ce je sortis. Depuis cette époque, je

LE COMPÈnt: LEIIOUX. 213

n'ai cessé de prospérer, en vue de ma vengeance. Je veux que mon ancien patron dise perpétuellement son mea culpâ, et voilà pour^ quoi le pauvre commis Lehmann est devenu le prête-nom du célèbre capitaliste Triel.

— Votre histoire est de celles qui se racontent tous les jours; mais elle n'en est pas moins intéressante. On fait mérite du point de départ en faveur du point d'arrivée. Je me demande seulement comment vous avez agi vis-à-vis de votre ancien patron depuis que vous êtes riche.

Oh 1 il s'est déjà mordu les doigts de ^

m'avoir méconnu. Dans un an, si... cela... continue, je serai plus riche que lui; dans deux ans, je l'écraserai.

— Deux ans 1 quel siècle !

— En attendant, je lui ai déjà fait sentir maintes fois que je ne le craignais plus comme supérieur, mais comme rival. Il l'a emporté sur moi pour les chemins de fer portugais ; je l'ai emporté sur lui pour les chemins de fer russes.

Vous êtes quittes.

LE COMPÈUE LEHOUX. 215

— Non pas, il est en échec. C'est à lui de prendre sa reyanche el je prépare mes moyens de défense.

— Vous n'avez jamais cherché à eùtrer en relations avec lui?

— Non! Il a eu l'audace de m'inviter à son dernier bal.

Naturellement, vous n'y êtes pas allé.

— Pardon ! j'ai même fait vêtir Triel con-

venablement et il m'a accompagaé. Nous avons même eu l'honneur de gagner soixante-dix mille francs au vieux patron qui était on ne peut plus vexé ; vous connaissez son avarice.

-- Oui !

— En sortant de chez lui, je lui ai remis dix bille'.s de raille francs, en le priant de les donner à son laveur de vaisselle de la part d'un de ses prédécesseurs.

Il les aura gardés pour lui.

— C'est le bruit que j'ai fait courir.

— Mais à propos de Triel, je crois, mon cher Lehmann, que vous le faites pas mal rester dans l'antichambre.

— Âh! c'est vrai. Tenez... cachez-vous dans ce cabinet, comme un traître de mélodrame, vous nous ent&ndrez.

San Colorabano exécuta la manœuvre indiquée

Bientôt le petit homme crasseux, que nous

avons vu la veille, entra dans le somptueux cabinet de travail. 11 avait le chapeau à la main et paraissait courbé par le sentiment de son infériorité.

— Me voici, monsieur Lehmann, dit-il d'une voix pateline.

Le millionnaire avait brusquement changé de ton et de manière. Il reçut l'homme d'affaires de Triel, ou plutôt le véritable et unique Triel, avec une rudesse cassante.

— Asseyez-vous», lui dit-il, j'ai de graves reproches à vous faire.

— Monsieur!

— Vous êtes incorrigible. Voici la cinquième fois que je vous retire des mains de la justice ; aujourd'hui, j'ai été obligé de payer pour vingt mille francs de billets signés par vous, par procuration de Triel. Où diable dépensez-vous tout cet argent?

C'est mon secret, monsieur.

Comment, votre secret. Qu'est-ce que

cela signifie?

220 LE COMPÈhE LEROUX.

— Mais, monsieur, voyez-vous ! vous ne comprendriez pas ce que je fais.

Me prenez-vpus'^our un imbécile?

— Dieu m'en garde, monsieur. Mais il y a des passions contre lesquelles on ne saurait entrer en lutte, et que ceux qui ne les éprouvent pas tourneraient en dérision.

— Triel, soyez franc, ou je vous retire touto ma confiance.

^- Vous ne vous fâcherez pas si je vous dis la vérité?

— Je me fâcherais dans le cas contraire.

— Eh bien, voici ! ïl^y a dix ou douze ans que je cherche la solution d'un problème surprenant. Quel est ce problème ? C'est la découverte d'une certitude absolue dans les combinaisons de la roulette.

— Expliquez-vous d'une façon moins métaphysique.

~ En un mot, je cherche le moyen de gagner à tout coup à ce jeu.

222 LE COMPÈRE LSKOUX.

Lehmann se mit à rire.

— Comment ! vous voulez discipliner le hasard ! dit-il. Vous voulez forcer la fortune à vous être fidèle ?

Triel paraissait convaincu, aussi cette objection nettement formulée bannit-elle pour un 'instant sa timidité. — Sa figure habituellement froide et insignifiante s'illumina tout à coup au feu de cette conviction intérieure.

Oh ! monsieur, dit-il avec volubilité, la

LK COMPÊRR LEROUX. 223

roulette n'est pas un jeu de hasard, bien qu'on le croie généralement, — elle est soumise à une polutropie, c'est-à-dire à un retour de chiffres nombreux et périodiques, qui sont les rayons de sa sphère de rotation. — Je suis aussi certain de cela que Christophe Colomb était certain de découvrir l'Amérique. Ce n'est pas à un ancien professeur de mathématiques^ comme moi que l'on viendra dire que ce qui est chiffre appartient au domaine spéculatif. Non, monsieur ! Vous jetteriez des nombres dans un chapeau, qu'ils auraient entr'eux une savante corrélation. On ne la découvrira peutêtre pas tout de suite ; mais elle surgira à la longue... Tout .assemblage de chiffres peut être soumis à des règles. Une martingale n'est pas chose aussi difficile à trouver que le levier d'Archimède et jo jure que je trouverai cette

martingale. N'est-ce pas à force de calculs que j'ai discipliné, comme vous le dites, le hasard du lansquenet?

— On biseaute les cartes, comme Ton pipe les dés. Il est possible que vous pratiquiez le biseautage sans vous en douter.

— Moi?

— Votre martingale n'est pas autre chose, je vous le dis.

L'enthousiasme du petit homme se détendit.

— Je crois ce que je crois, dit-il ; je voyais bien que vous ne me comprendriez pas.

— Mais comment faites-vous pour dépenser tant d'argent à la recherche de cette martingale ?

— Je vais presque continuellement jouer dans un tripot de Montrouge où la police n'a jamais mis son nez.

— Diable 1 il existe donc un tripot à Montrouge, et dans quelle rue?

Page 1