‹ Le compère LerouxChapitre 9 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

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tribuait encore à chasser le peu de jugement qui lui restait.

— Encore cent mille francs, dit-il d'une voix sourde, et j'abandonne la partie.

Le banquier accepta.

Gharapcarré perdit plus que jamais.

11 se leva tout étourdi, et suivi par Lehmann qui semblait aussi heureux que s'il ;çi'avait

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rien perdu, il gagna la porte d'un pied chancelant, rentra dans le salon et but encore quelques verres de punch avec San Colombano qu'il avait rejoint.

— Allons-nous-en, mon ami, lui dit-il.

Eh bien ? demanda le vicomte.

— J'ai tout reperdu, plus quatre cent mille francs sur parole.

Le vicomte poussa un soupir mélancolique.

— Adieu, mon rêve, pensa-t-il !,

Et à haute voix :

— 0 mon ami, lui dit-il, tu ne saurais croire combien je suis désolé de ce qui t'arrive. J'oublie que j'ai perdu moi-même pour ne songer qu'à ta propre fortune ; d'autant plus que c'est moi qui en suis la cause indirecte.

— Bah ! fit le jeune homme d'un ton dégagé, plaie d'argent n'est pas mortelle, comme dit mon parrain ; c'est une leçon qui me pro-

filera; mais partons... L'air qu'on respire ici me fait mal.

— Dieu me pardonne ! je crois que tu trébuches!...

— J'ai la tête pesante... pesante, comme si j'avais un casque de plomb. Si c'est cela qu'on appelle ivresse, je ne m'enivrerai plus. Donne moi le bras.

— Inutile, fit Lehmann, ma voiture est à la porte. Je vous conduirai jusque chez vous tous les deux.

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— Ah ! oui, merci, balbutiale jeune homme. Vous direz à ce monsieur qu'il vienne chez moi demain, je lui souscrirai son billet. Comment s'appelle-t-il, cet homme-là ?

— Je ne sais pas son nom.

— Ah ! il est beau joueur. Je lui en fais môû compliment. Si je joue encore ce sera contre lui ; mais je ne jouerai plus qu'un louis à la fois.,. Je suis allé beaucoup trop vite ce soir.

Tudieu ! pensa le vicomte, voilà un fier

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garçon. La perle ne Ta point démonté du tout. Je ne sais pourquoi il me rappelle ce pauvre chevalier de Brugnières.

Les trois hommes sortirent de la maison, et montèrent dans le coupé du juif. Nous disons montèrent, bien que Champcarré, dont le pied devenait de plus en plus incertain, eut été obligé de se faire aider par le domestique de Lehmann.

Pendant le trajet, qui d'ailleurs se fit en moins de dix minutes, pas une parole ne fut échangée entre les trois hommes.

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San Golombano et le juif cherchaient à se regarder dans le blanc des yeux. Quant à Champcarré, le front appuyé contre le châssis de la vitre, il aspirait l'air frais de la nuit et fredonnait à la façon des ivrognes une chanson entre ses dents.

La rapidité de la course, Tair vif qui fouettait le visage du jeune homme, loin d'atténuer les effets de son ébriélé^les augmentèrent à un tel point qu'il fallut le transporter dans son lit sans qu'il eût conscience de cette opéïation.

Disons que Moustache se garda bien de l'é-

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veiller et revenons au vicomte et à Lehmann.

Lorsque Mathieu eut été bien et dûment étendu sur sa couche, le juif suivit San Colombano dans ses appartements.

— Est-ce que vous avez l'intention de vous coucher tout de suite ? — lui deraanda-(-il.

— Non, répondit le vicomte, et pourquoi donc?

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^^ Parce que nous retournerions cité Bergère.

Pourquoi encore ?

— Vous ne comprenez donc plus rien, mon cher?

— Je n'ai jamais pu deviner le moindre rébus.

11 n*est pas question de rébus ici, ïriel

a six cent mille francs à moi en billets de banque.

— Je comprends maintenant. Vous ne vous fiez pas du tout à votre homme... de paille... comme on appelle cela je crois.

— Ah ! mon bon ! une pareille somme est une grande tentation pour les gens à passions dispendieuses.

— Est-ce que vous ne tenez pas Triel dans vos filets comme vous me tenez moi-même ;

comme vous tiendrez bientôt Ghampcarré? Vous êtes à vous seul un pouvoir plus dangereux que Tordre des Jésuites tout entier. Triel ne ferait point un pas malgré vous sans tomber aux galères : moi je n'en ferai pas un sans tomber de misère en... Clichy.

— V^ous n'osez pas, je suppose, vous assimiler à Triel ?

— Pourquoi donc ?

— Triel est un homme vulgaire, taré, repris

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de justice. Vous êtes un jeune homme honnête...

— Honnête... jusqu'à un certain point. J'a été complice volontaire de bien des infamies.

-~ Voulez-vous que je vous parle franchement, vicomte ?

— Oh ! ça m'est égal. Quand nous sommes seuls, j 'accepterais de vous des étrivières même . Seulement, permettez-moi de vous dire que je me classe naturellement dans la catégorie de

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Triel. Je suis, pour reprendre mon ancienne comparaison, un chien d'arrêt un peu... léché. Triel est du genre des chiens de bouchers... Race canine, mon cher Lehmann, race canine!...

— Soit. Eh bien, vous ai-je refusé quelque chose? Vous continuez votre train de vie comme autrefois. Vous avez maîtresses, chevaux, voitures. Vous avez de l'argent et des laquais ; que faut-il donc que je fasse ?

— Rien, mon cher; je ne vous demande rien au-delà. Seulement, il est malheureux

pour moi d'être dans une pareille situation, et surtout de m'y plaire.

— C'est la preuve d'un bon caractère.

— Vous vous servez du mot bon et vous pensez le mot lâche. Oui ! je suis lâche en effet ; et je sais que je suis lâche ; mais je me suis jeté dans un bourbier jusqu'au cou ; comme je ne peux m'en retirer, je cherche àm'accommoder le mieux possible dans cette position.

— Et vous faites bien. Jouir est tout. Je n'évalue pas à zéro le reste de la vie.

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— Allons, marchez, mon cher, je vais vous suivre et me faire l'espion du sieur Triel... pour vous être agréable.

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