CHAPITRE SEPTIÈME
Deux vieui soldats.
Pendant une huitaine de jours, Champcarré sortit peu. Quand il n'était pas avec son maître d'armes, il jouait avec San Golombano, dans le fumoir de celui-ci, au lansquenet, jeu pour
lequel il éprouvait une véritable passion. — Mais, même avec son ami, avec Babel et Moustache, il ne voulut jamais hasarder plus d'un louis. «
Cependant il recevait fréquemment des lettres de sa famille qui lui reprochait son silence et l'engageait à ne plus remettre sa seconde visite à M. de Vadans.
Un matin donc, il prit la résolution d'aborder encore le terrible général, et s'habilla en conséquence ; puis il demanda ses chevaux et partit pour la rue de l'Estra- *■ pade.
tj: compère lkroux. 2^ 1
Cette fois, la grande porte était ouverto. Une humble voiture de place stalionnait dans la cour, portière ouverte et cocher sur le J^iége.
— Bon! fit. le jeune homme avec dépit; pour une fois que je viens, le général va faire une course.
11 s'adressa au cocher.
— C'est pour M. de Vadans ? dit-il en désignant le lourd et disgracieux attelage.
— Oui, monsieur, répondit l'automédon.
242 LE COMPÈRK LF.ROUX.
— Savez-vous où il va ?
— Du côté de Saint-Gloud. Sa demoiselte est arrivée ces jaurs derniers et il veut lui faire prendre l'air de la campagne.
— C'est bien. — Sylvain, ajouta Champ carré, en s'adressant à son domestique, donne vingt francs à ce brave homme et dis-lui que M. de Vadans se servira de ma voiture.
Le valet obéit.
Sans attendre plus ample explication, le
LK r.OMPÈRF. LF.HOU\. 248
conducteur du fiacre fit retourner son véhicule, piqua ses haridelles et disparut.
Mathieu monta chez le général.
A son aspect, le brave Rouillard poussa un grognement, tempéré cette fois par le respect, et précéda sans mot dire le jeune homme dans un salon fort simplement meublé et qui était contigu à la chambre à coucher.
-- Attendez un peu là, s'il vous plaît, lui dit-il ; je vais prévenir mon général de votre arrivée.
244 l.K COMPÈRE LEROUX.
Pendant l'absence de Rouillard, ie jeune homme eut la curiosité de sortir du salon et de jeter un coup d'œil dans les autres pièces.
Au bout d'un corridor qui conduisait à la cuisine et à deux où trois petites chambres sans affectation spéciale, corridor que venait de suivre Rouillard, Ghampcarré aperçut le général qui avait ôté son habit et clouait luimême le couvercle d'une caisse de laquelle s'échappait un parfum de viande cuite.
En entendant Rouillard, le vieux soldat releva la tète.
Li: COMPARE LFROCX. 245
— Âh ! ah ! lit-il, le jeune Champcarré ! . . Bon ! donne-moi ma redingote, Rouillard ; c'est un muscadin, il faut que je m'habille pour aller le recevoir.
Champcarré passa sa tête dans rentrebâillement de la porte et dit en souriant :
— Inutile, monsieur de Vadans ! si vous avez trop chaud, restez à votre aise.
Âh ! c'est vous, jeune homme
246 LE COMPÈRE LEROCX.
Et le général vint serrer la main à son protégé.
— Cette fois-ci, ajouta-t-il, je vous tiens, mille tonnerres !. .. Vous allez me faire le plaisir de venir déjeuner avec nous à la campagne ! Marguerite, apporte quatre bouteilles de plus. Et toi, Rouillard, mon vieux, mets-toi sur la porte et si M. de Champcarré fait mine de battre en retraite, passe lui ton manche à balai au travers du corps.
— Avec plaisir, mon général, répondit gravement Rouillard qui avait été caporal de zouaves.
LE compère" l.îitOtX. 247
— Vous voyez, mou ami,x;ODtiiiua le général, que vous êtes prisonnier de guerre, au milieu de mon armée. — - Il est donc superflu de faire la moindre observation. Je ne réponds pas de Rou illard.
Champcarré sourit.
— Je complais si bien aller avec vous, dit-il, que j'ai renvoyé votre cocher.
— Comment, sacrebleu 1 fil le général ! Estce que vous prétendez que nous alloo* taire
248 LE COMPÈRK LÏÏROIX.
le chemin pédestrement, avec ces. caisses sur nos épaules y
— Pardon ! j'ai remplacé la voilure de place par ma propre voiture qui est infiniment plus douce.
— Ah ! merci ! ma petite Cécile sera charmée de cette attention. Vous ne la connaissez pas encore ; mais vous la verrez, mon cher.
C'est le portrait frappant de sa mère quand je me suis mariée avec elle et je vous fiche mon billet qu'elle était crânement jolie ! ! — Où estelle, Bouillard?
hV. COMPÈRE LERODX. 240
^ Elle est en train de se mystt friser, répondit l'ex-soldat.
— Ah ! ah ! fit le vieux général sans se préoccuper de la singulière expression de son brosseur et sans remarquer le sourire de Champcarré qui trouvait la question du général aussi saugrenue au moins q\^ la réponse deRouillardî'ces jeunes filles, c'est comme les fourriers de cavalerie ; il leur faut toujours deux heures pour s'habiller.
— La coquetterie n'est un vice que chez les vieilles femmes, hasarda Champcarré.
260 LE COMPÈRE LUROUX.
Là cuisinière, qui repondait au nom de Marguerite, apporta les bouteilles demandées.
Le général les plaça dans une des caisses et ordonna au soldat de les porter dans la voiture.
— Mais,*général, objecta le jeune homme, vous faites des provisions comme si nous devions camper huit jours au milieu des champs.
— Oh ! je connais un vieux garde du parc de iNeuilly qui me prête sa table pour déjeuner. Je lui laisserai ce que nous ne mangerons
Lt COMPÈRK LliROUX. 251
pas ; c'est le camarade de Rouillard ; encore nndur-à-cuirequi a tué plus de Bédouins que vous n'avez de dents dans la bouche.
— C'est un soldat de Mazagran, fit sentencieusement Rouillard en emportant sa caisse ; un vrai mangeur d'étoupes tout allumées.
Pendant que l'ex-caporal descendait l'escalier, un pas léger se fit entendre dans le corridor et Cécile apparut.
Elle se jeta au cou de son père.
262 L!: COMPÈRE LKROTJX.
—Ah ! tu es prête, fille vieux soldat ! Allons, tu n'es pas restée à la toilette si longtemps que je croyais.
Et il embrassa plus de vingt fois la jeune fille.
Dès que cet accès de sensibilité paternelle fut passé, irprésenta sa fille au jeune homme, et s'adressant à elle :
— Allons ! mam'selle la mijaurée, lui ditil, embrassez tout de suite votre cousin et ne faites pas de petites façons.
LK coMi'î-r.i: LhRoiA. 253
Cécile s'approcha toute rougissante du jeune nomme qui déposa sur son front un baiser dont l'amant le plus jaloux n'aurait pu se formaliser.
— Maintenant que la connaissance est faite, continua le général, donnez-vous le bras et marchez devant, nous allons partir. — Rouillard?Rouillard?
L'ex-caporal montra de nouveau sa grosse face rougeaude.
— As-tu un habit présentable ? lui demanda |e général.
254 LE COMPÈRE LERODX.
— J'ai mon uniforme, général.
— Point d'uniforme ! Tiens ! voilà la clef de mon armoire. Tu prendras mon vieux pardessus.
Rouillard revint un instant après vêtu d'un ample vêtement du genre de ceux à qui lord
Raglan a donné son nom.
— Ça me chausse comme un gant, dit le brosseur.
Comme tu emplis tes habits I Dire que
LE CO.MPÈRK LEHOlJK. 255
je suis général et ce drôle-là simple caporal et qu'il est aussi gros que moi 1
— Mais dites donc, mon général, je vais enlever celte rosette.
— Pourquoi ?
— Je n*ai que la croix ; et ceci c'est la rosette d'officier.
— .Qu'est-ce que ça fait?
— Je ne veux pas monter derrière une voiure, fut-ce la voiture de l'Empereur avec une
556 LE COMPÈRi: LEROUX.
décoration. Vous savez bien que je ne mets la mienne que quand je vais en soirée... pour mon compte.
Comment ! tu vas aussi en soirée?
— Tiens ! chez le concierge chef du château de Versailles. C'est mon anciencamarade de lit, quand j'étais aux chasseurs en 1833.
— Ça ne te rajeunit pas, mon vieux. Il y a plus de vingt ans de cela. Mais tu monteras dans la voiture avec nous.
Le général, sa fille, ChampcarréetMd^^Vwr Rouillard se placèrent dans l'intérieur du véhicule, qui heureusement était assez large pour les contenir tous les quatre. Puis les chevaux partirent au grand trotdans la direction du bois de Boulogne.
Pendant les premiers moments, de rares paroles furent échangées, aussi Champcarré eut-il le temps d'analyser la physionomie et de se graver dans la mémoire le portrait de mademoiselle de Vadans.
Comme nous l'avons dit, elle n'avait pas