‹ Le compère LerouxChapitre 13 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

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plus de seize ans, mais c'était déjà une femme par les harmonieuses proportions de la taille et l'arrêt des linéaments du visage.

Elle était grande, svelte, blanche, avec de magnifiques cheveux châtains, et des yeux bleus d'une ravissante expression. L'ovale parfait de sa figure encadrée par de simples bandeaux, respirait un parfum de virginale candeur qu'on ne trouve plus guère aujourd'hui. — Ses traits vaguement lumineux lui donnaient l'aspect de ces vierges vaporeuses que créa l'imagination des bardes de l'Occident.

xMathieu était dans l'exlase.

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Il n'avait jamais rêvé rien d'aussi suave, d'aussi pur, d'aussi angélique. — Aussi nulle pensée profane ne s'échappa-t-elle de son cœur, comme un oiseau de proie, pour effrayer cette colombe d'innocence.

Il se prit à la regarder comme on regarde une de ces madones divines que Raphaël jeta sur ses toiles. S

Cécile était vêtue d'une simple robe blanche, serrée à la taille par une ceinture bleue. Cette taille était tellement frêle qu'elle semblait indiquer une absence complète de force

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corporelle, apparence que démentait aussitôt l'ampleur des épaules et de la poitrine.

Un doux sourire floltait sur ses lèvres et paraissait être l'expression habituelle de son visage.

A demi étendue sur les coussins, elle cherchait à voir sans être vue ce qui se passait autour de la voiture dans les populeux quartiers que l'équipage de Ghampcarré traversait.

Le silence ne se maintint d'ailleurs pas

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longtemps. — Le général en avait horreur.

Comme la voiture venait de franchir le pont Saint-Michel , le vieux soldat s'adressa au jeune homme.

— Je ne sais, dit-il, mon ami, si vous vous amuserez beaucoup où nous vous conduisons ou plutôt où vous nous faites conduire...

— Je ne m'ennuierai jamais avec vous, — répondit Champcarré, en jetant un regard

d'admiration sur Cécile ; regard que du reste le général n'intercepta point.

— Eh bien ! voyez-vous, mon cher , les vieux soldats ont des manies singulières ; ainsi, moi qui vous parle, si je suis au milieu d'un cercle du grand monde, soit chez les ambassadeurs, soit chez les ministres, je m'ennuie à périr. 11 me manque quelque chose. Mes yeux cherchent toujours une porte de derrière.

Cela ne m'étonne pas.

— Chez moi, c'est autre chose. Quand je suis

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sur le point de m'ennuyer, il me vient toujours une distraction dans la personne de cet animal de Rou illard.

L'ex-caporal grogna.

— Tenez , continua le général , vous le voyez ! avec cette grosse figure qui ne dit absolument rien de bon, il a plus d'esprit que toute VAcadémie.

Rouillard salua.

■—• Vous me flattez, mon général ! dit-il

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~ Je ne pourrais, ajouta M. de Vadans, me passer de ce drôle-là. Il me raconte des histoires étonnantes et je ris comme une assemblée de bossus, quelquefois toute la nuit, seul dans mon lit.

Rouillard rayonnait d'orgueil

— J'en sais encore bien d'autres, dit-il.

— Ahl

-- Je crois que je ne vous ai pas raconté ma manière de prendre les rais?

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— Je crois que si ; mais ça ne fait rien, raconte toujours.

— Eh bien ! dans le temps, mon général, j'avais un sergent-major qui ne m'aimait guère plus qu'un coup de trique. '

Ce sous-officier avait tort.

-- Oui, mon général. Pour la moindre effraction à la chose de la discipline, vous savez le règlement, quoi! un coup de picton I... crac ! la salle de police !

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. — En cela , il avait raison , Rouillard.

— Oui ! mon général ! mais cette fichue salle de police était une vraie horreur. C'était bas, froid, humide. Sur le pavé on aurait dit de la bave d'escargot : ça vous soulevait le cœur. Pouah ! rien que d'y penser, j'ai envie d'étrangler quelqu'un.

Et Rouillard regardait Champcarré avec deux gros yeux de hibou.

— Continue, dit le vieux soldat.

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—Oui, mou général ; — or, dans cette salle de police il y avait surtout un peloton de rats gros comme ma botte. Ces mâtins-là, sauf votre respect, mam'selle Cécile, venaient m'embêter continuellement. Dp jour, ils n'osaient pas trop montrer leur museau, parce que je les accueillais de la bonne façon ; mais pendant la nuit, ils venaient farfouiller dans ma paille, ils avalaient ni plus ni moins que des Cosaques, les bouts de chandelle qu'on me faisait passer ; — ils baffraient mon pain, mangeaient ma cire à moustaches dont auxquelles j'en avais toujours un petit bâton à côté de moi...

— Je t'ai déjà dit, Rouillard, que dont auxquelles n'était pas français.

— Oui, mon général 1

— Continue.

^— Oui, mon général î Donc ces brigands-là m'auraient inoculé dans la tête la sagesse à force qu'ils me faisaient marronner. 11 y en a un, une nuit, qui m'a coupé mes tirants de bottes qui étaient sur mon pantalon, comme avec un couteau, le scélérat. Lassé de ces vexations, je me dis : « Attends un instant, je vais vous tirer une carotte de longueur, gredins !... »

- Ah ! ah !

— Oui ! mon général. Je prends donc un cercle de tonneau; j'attache des ficelles tout autour de ce cercle et au bout de ces ficelles, je mets de gros hameçons.

Excellente idée, Rouillard.

— Oui, mon général ! mais vous allez voir. J'attache ensuite d'autres ficelles de l'autre côté du cercle , je les joins ensemble par le bout à l'aide d'une forte et grande corde. Ça ressemblait tout à fait au machin des fabricants de chandelles.

Ce devait être superbe.

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— Oui ! mon général ! Je fixe une poulie au plafond de la salle de police, et depuis mon lit de camp, en tenant le bout de la corde, je pouvais hausser mon cercle et le baisser à volonté.

- Et les rats étaient assez bêtes pour se laisser prendre à tes hameçons ?

— Oui ! mon général ! mais il faut tout dire, j'avais eu soin de mettre au bout de chaque hameçon un petit morceau de larJ, de sorte que lorsque j'entendais un rat grignoter mon appât, je tirais tout d'un coup et le rai était pris.

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— C'est merveilleux.

— Oui , mon général ! Faut voir ce tas que j'en ai pincé!... Y en avait-il dans cette canaille de salle de police. Une seule nuit j'en ai pris cinquante-neuf.

Cinquante-neuf !

— Oui, mon général, ni plus ni moins ! Ils pesaient ensemble quatre-vingt-dix-huit kilo.... mètres.

— Tu veux dire kilogrammes ?

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— Oui, mon général ! Mais la langue m'a fourché. Et puis je m'emberlificote toujours dans la potasse des mesures nouvelles. Ça ne fait rien, Ça ne m'a pas porté bonheur. Un jour voilà qu'on dit au rapport : « Rouillard deux jours saU'pottce !.. . » Quoi! que je dis, moi ! toutes les quanles fois et toutes fois et quanles qu'on est mis à la salle de police, il faut savoir pourquoi. — Consécutivement je n'avais commis aucun délit !

— Vrai,

— Oui, mon général ! Mais voilà que le colonel dit : « Attendu qu'on a vu des rats dans

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la salle de police... «Ma foi! je n'ai pas voulu rester plus longtemps dans ce régiment. Toutes les fois qu'on aurait aperçu un rat, crac... on m'aurait fourré dedans. Ce qui fait que je suis entré aux zouaves, où j'ai eu l'honneur de brosser votre uniforme, mon général.

Cécile avait paru ne pas écouter l'histoire du brave Rouillard ; mais Mathieu avait ri à ^orge déployée de l'ingéniosité du soldat non moins que de son agréable façon de conter.

Inutile de dire que le général était ravi.

— Eh bien! mon cher, dit-il au jeune

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