‹ Le compère LerouxChapitre 5 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

< 98 LB COMPÈaE LEROUX.

— Vous vous êtes éloignée de moi, je ne sais trop pour. quelle raison. Je n'ai rien à objecter à votre détermination. On est libre... même d'aller à la mess€, comme dit Béranger. Vous voulez y aller? Allez-y. Je suis quitte envers vous, comme vous êtes quitte envers t moi, n'est-ce pas?

C'est juste...

— Maintenant, voulez-vous que nous faisions ensemble notre souper d'adieu ?

— Quoi ! c'est donc un adieu que vous voulez me dire?

LE COMPÈaE LEROUX. 99 \

— Non pas. Mais cela s'appelle ainsi ; et quand je vous reverrai je serai toujours trèscontent de renouveler ce dernier souper.

— Ëh bien i mon cher, je refuse.

— Bah!

— Nettement.

— Remarquez-bien cependant que je no •vous propose pas un souper en tête-à-tète ; Moustache en sera.

Je suis désolée ; mais cela est impossible.

\ 100 LE COMPÈRE l.l'ROliX.

J'ai une foule de préparatifs à terminer ; et j'attends ce soir de nouveau le commissairepriseur pour régler avec lui mes comptes définitifs.

— Vous voulez donc laisser Moustache souper en tète-à-tête avec moi?...

Cela regarde Moustache et vous.

Champcarré jeta un regard sur Léontine qui faisait une petite moue pleine de séduisantes promesses.

Et le vicomte ? demanda-t-elle.

LE COMl'i^.KI-: LKROUX. 101 r

— Ne vous en inquiétez pas, répondit le homme; il est en bonne fortune avec votre camarade Babel.

— Ah ! le scélérat ! Je me vengerai horriblement de lui... s'écria Moustache en riant.

— Tu as la vengeance sous la main, ma chère, dit Borghetta.

Et son doigt désignait Champcarré.

— Alors, j'accepte, répliqua-t-elle; à quelle heure?

— A six heures. — Du souper faisons un dîner.

102 LE COMPÈRE J.IROUX.

— Je n'ai qu'une heure pour m'habiller. Dépêchons-nous.

— ■ Il est inutile de sortir d'ici, mon amie, fit l'Italienne, tu es chez toi. Je vais envoyer ma femme de chambre chercher la tienne qui l'apportera des robes.

— Ah ! très bien !

Un quart d'heure après, Moustache faisait sa toilette dans le cabinet de la Borghetta.

Celle-ci était restée seule dans le salon avec Champcarré.

LE COMlMilRE LEROUX. 103

Après quelques minules de silence la Borghetta se pencha sur l'épaule de son ancien amant.

— Embrasse-moi aussi, lui dit-elle. Je ne veux de toi aue cet adieu.

Champcarré prit un ardent baiser sur les lèvres de l'artiste. La conscience du mal qu'il avait pu lui faire remonta comme l'écume à'ia surface de son âme.

— Oh ! murmura-t-il ; j*ai été bien méchant pour toi, n'est-ce pas ?

— Non ! mon ami. Je comprenais la posi-

10 i Li: COMPÈRK IJROUX.

tiou et je savais pourquoi tu me parlais ainsi. ~ Alors tu ne me hais pas ?

— Oh ! non ! Mais, vois-tu, pour notre bonheur à tous deux, il faut que nous nous séparions. Je crains de t'aimer. Je crains que tu nerù'aimes...

Et quand cela serait?

— N'y pensons pas, Mathieu ; quittons-nous bons amis. Peut-être dans quelque temps ser ons-nous obligés de nous quitter de même et la séparation serait alors plus cruelle.

LE COiMPÈRE LEROUX. 105

Tu veux donc ne plus être rien pour

moi?

— Il y a unnom que j'ambitionnerais beaucoup ; mais tu ne voudrais peut-être pas me le donner.

— Dis-moi lequel?

— Je voudrais être ta sœur.

Champcarré serra l'actrice dans ses bras.

— Je te le donne, ce nom, s'écria-t-il. Si

j'avais une sœur, et si cette sœur était tombée ' comme toi, je l'aimerais toujours quand même.

— Eh bien ! agis vis-à-vis de moi comme vis-à-vis d'une sœur dévouée. Ne crains pas de me blesser en me racontant tes nouvelles amours. — D'abord, peut-être, je souffrirai un peu, mais je m'y habituerai. Tu viendras me voir souvent, n'est-ce pas ?

— Toutes les semaines.

— Tous les quinae jours, le mercredi, si ce jour te convient...

— Je te \e promets.

LE COMPÈRK LEROUX. 4Ô7

— Tu ne divulgueras à personne le secret de ma demeure ?

— Je te le promets également.

— Pas même' à Moustache?

— A Moustache moins qu'à toute autre.

— Encore un baiser... sur le front, mon ami, un baiser comme le frère en donne un à sa sœur...

Moustache rentra tout éblouissante.

108 LE COMPERli LERODX.

— Eh bien, dit-ello, vous venez de sceller les adieux ?

— Oui, Moustache, fil le jeune homme d'un ton délibéré que démentait le tremblement de sa voix. Un tout petit baiser sur le front. — Tu es donc prête?...

Moustache se mit à rire.

— Voyez ! dit-elle. Il me tutoie déjà ! c'est très-mal, monsieur, je ne vous ai pas donné ce droit.

— Pardon!... Ça ne m'arrivera plus que quand... j'aurai des droits...

LE COMPKRF. I.FROIX. 1 Oî)

Us se dirigèrent vers la porte.

— Tq me permets, Léon ti ne, fit la Borghetta, de me servir encore de ton mobilier aujourd'hui et demain matin !.,.

— Parbleu! Et j'espère bien que tu viendras quelquefois le revoir encore.

L'Italienne secoua la tête négativement.

— Bah ! dit philosophiquement Moustache, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt, ni qui vient, ni qui retourne.,.

— On sait qui souffre ! murmura l'Italienne en voyant partir sa rivale au bras du jeune homme.

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