II. n
U>2 Ul COMPERS LHROUX.
— Bon signe! fit Lehmann, mais pas pour moi, vicomte.
. Le vicomte perdit.
— Ma foi ! je perds la banque au premier coup. C'est fatal. Champcarré, voulez-vous me remplacer?
— Je veux bien.
Le cercle s'écarta et le jeune homme prit le jeu.
— Dix mille francs, dit-il !
Et il plaça sur le tapis vingt billots de cinq cents francs.
Les joueurs firent un mouvement de surprise. Mais comme ils venaient de gagner, ils crurent que la déveine allait rester cruellement fidèle au nouveau banquier.
— C'est fait, murmurèrent-ils.
Cliampcarré amena pour lui le sept de pique. — Il jie retomba que deux caries et un autre sept de pique apparut.
-— J'ai gag!ié, messieurs, dit-il. Je couli-
1 "4 LE COMPÈRR LEROUX,
nue... il y a vingt mille francs à la banque. — Hasardons encore^ firent les joueurs.
Champcarré gagna de nouveau.
Les perdants étaient lancés sur cette pente fatale où le desir d'une revanche devient une frénésie.
Le jeune homme maintenait toujours son enjeu de plus en plus formidable.
Cinq fois de suite les billets placés devant
LE COMPÈHE LEHOUX. 165
les pontes passèrent du côté de Chainpcarré. La chance le favorisait avec une Incroyable ténacité.
Vers minuit, deux des joueurs se retirèrent ; ils avaient perdu chacun soixante-dix mille francs.
A minuit et demi, un autre se retira avec une perte de plus de cent mille francs.
C'étaient trois hommes âgés et paraissant respectables. En s'en allant ils jetèrent sur les précieux papiers de la banque de Franco amoncelés devant Champcarré un regard in-
Iraduisible. — Ils étaient plus pâles que des morts.
— Adieu le calme de ma vieillesse !
disait l'un.
— Adieu le capital de ma retraite de vieux soldat ! — disait l'autre .
— Adieu la fortune de ma fille ! — murmurait le troisième.
Et ils disparurent tous trois dans le salon où ils se perdirent un instant au milieu du tumulte des heureux, puis ils sortirent de la
LU COMPÈRE LEKOUX. 107
maisoD Triel en n'osant point se retourner do peur d'être pétrifiés comme celui qui regarda Sodome.
Lehmann, San Colombano et un petit homme vêtu d'une façon assez négligée tenaient le jeu à eux seuls...
Et Champcarré gagnait toujours.
L'épilepsie de l'or l'agita à son tour. — Sa voix devint métallique et vibrante comme le son d'un louis tombant dans un bassin de cuivre. Un certain nombre de curieux, trop pauvres vw trop sages pour jouer, suivaient avec une fé-
68 LE COMPÈRE LEUUIJX.
brile émotion toutes les péripéties de ce vérilablc drame. Un silence de mort régnait dans ia salle ; à l'exception de l'annonce de la mise en jeu, du frou frou des cartes, on n'entendait que des soupirs étouffés à demi et le bruit des haleines comprimées.
Tout à coup un ah ! prolongé circula.
Le banquier venait de perdre,
— A moi la banque, fit le petit homme !...
— Ma foi, dit le vicomte, j'ai assez perdu ce soir. Champcarré, tupeux me donner mainte-
Lli COMPÈRE LiaUJUX. i 09
liant les cent louis que tu me dois. Je tâcherai de vivre avec cela jusqu'à ce que j'aie touché mes rentes ou mes autres dividendes. J'ai perdu non-seulement l'intérêt de mes soufrières, mais encore le capital.
Champcarré remit à son ami la somme qu'il lui demandait.
— C'est part à deux, lui dit-il à voix basse.
Une révolution subite s'opéra dans les traits du vicomte.
— Sacrebleu! pensa-t-il, quelle occasion je trouve de me tirer des griffes de Lehmann.
170 LE COMPÈRE LliROUX.
ToutsoD Corps se mit à trembler, comme s'il eut été menacé d'un étourdissement.
Lehmann qui le surveillait de l'œil remarqua ce mouvement.
— Qu'est-ce que cela signifie? se demandat-il.
Et il dit à haute voix :
— Comme vous êtes ému, vicomte, je vous croyais plus beau joueur.
— Ce D'est pas le jeu qui me produit cet
LE COMPÈai: LEROUX. < 7 1
effet, mon cher, répondit San Colombauo. J'ai eu un éblouissement.
— Il vous faut prendre quelques verres de punch.
— Cent mille francs, s'écria le nouveau banquier !
Et il tira de sa poche la somme qu'il annonçait comme enjeu. — Les billets s'alignèrent sur une profondeur de vingt cinq sur quatre placés horizontalement.
11 n'est plus temps, fit San Colombano.
172 LE COMPÈRE LEROUX. ^i^^V
Et il s'élança vers la porte de sortie.
— Corbleu ! disaient les curieux en regardant le petit homme crasseux, je ne connais pas cet individu. C'est quelque roi du nord déguisé. Il a déjà perdu plus de deux cent mille francs ce soir; sa poche est un tonneau des Danaïdes.
La fortune s'était retournée ou plutôt était demeurée fidèle au banquier.
Peu à peu, le monceau de billets placés devant Champcarré diminua, et s'affaissa. — Lehmann perdait sans cesse; mais le sourire était toujours sur ses lèvres, et comme on le
LE COMPf:i!E LEROUX. 173
savait Israélite et plusieurs fois millionnaire, personne ne daignait s'intéresser à lui.
— Cent mille francs! répétait le petit homme....
Et Champcarré faisait le jeu.
Cependant il n'avait plus devant lui que deux piles de chacune cent billets de mille francs. C'était ce qui lui restait de son gain.
Il les désigna du doigt au banquier.
— Je comprends, fit celui-ci.
Et il ajouta à haute voix :
— Deux cent mille francs.
Un murmure d'admiration et d'effroi circula dans la galerie.
Le banquier, qui tenait seulement deux jeux de cartes, tourna pour lui le neuf de trèfle. Puis il tira chaque carte avec lenteur, comme s'il eut voulu faire peser plus longtemps le poids de l'émotion sur la poitrine des spectateurs et des joueurs.
Trente-huit cartes furent déposées sur le tapis.
LE COMPÈRE LrROUX. 115
Enfin le neuf de trèfle sortit.
— Nous avons encore perdu, fit Lehmann en regardant le jeune homme. Je crois qu'il sçrait temps de nous arrêter.
L'habile juif savait que Champcarré refuserait.
- Cordieu! dit le jeune homme, si la fortune s'obstine à nous fuir, il ne faut pas se lasser de courir après elle.
Et s*adressant au banquier :
J'avais tout h 1 heure six cent mille francs
176 LE COMPÈRC LEROUX
devant moi. Je vous en joue Ja moitié. J'ai cent mille francs en portefeuille, et M. Lehmann vous dira que je suis bon pour payer les deux cent mille autres.
— Oh I monsieur, fit le petit homme, je n*ai jamais douté de vous, et je tiens votre mise. Mais auparavant, si nous nous rafraîchissions.
On servit du punch ; le jeune homme altéré par rémotion en but quatre verres coup sur coup.
[.e banquier battit les cartes.
En deux secondes cette fois Champcarré avait perdu.
Avant ce coup décisif, Lehmann s'était retiré du jeu.
Mathieu compta cent mille francs au gagnant et lui promit un billet de deux cent mille.
— En avez-vous assez, maintenant? lui demanda Lehmann.
Le démon du jeu envahissait le jeune homme par tous les pores; ses yeux s'étaient dilatés ; ses oreilles tintaient, le rose de ses joues s'était transformé en rouge brique sous la flamme intérieure qui le dévorait ; puis l'influence du punch qu'il avait bu con-