CHAPITRE VIL
Le compère MatUeu raconte ce qui lui est arrÎTé depins sOfei enlèvement.*- Il rencontre ion oondisclple Wlnsl<yti. — Bfi* tretien qu'ils ont ensemble.
Aussitôt que Diego eut reconnu le compère.^ il se jeta à ses pieds et s écria de toutes ses ibrces : *— O mon bienfaiteur^ ô le plus célèbre, le pk» bonnékc ée tous les philosophes de la terre ! est-<oe vous ou vY)tre ange gardien que je vois?... oui, c'est vous... Ah! mon cher Jérôme! le ciel nous a rendu notre pève.... mon maître! apprenez nos peines et notre. be«^ heur.
Lorsque ce maudit exempt^ avec ses deuKserçens^ ses trois recors et ses six pousse-culs vous eut enlevé^ ainsi que votre cassette; nous nous trouvâmes., le
MATHIEU. Si
pauvre Jérôme et moi , les plus aflQigés de tous les Lommes. Je résolus dès ce ^iste rooroent de parcourir rEspagne» l'Italie; la Palestine ^ l'Arabie | i a Turquie et rAUeiuagne , pour conjurer les plus grands saints du paradis de vous rendre à nos vœux , et nous pré«server de la misère effroyable qui allait nous attaquer : mais il était écrit que nous nous reverrions y et que nous éviterions cette misère que nous craignions , sans faire un si long voyage.
Je devins boiteux., paraly tique,. ensorcelé ^ par^^èle de religion ; ea récompense, je Eus redressé , guéri ^ admiré , remer>cié f enrichi , et vous m'êtes rendu , ô rarchipatriarche de la p>hilosophie ! — ^ ces mots y Diego s'arrét^ , et demeura prosterné aux pieds àa compère en pousst'mt des soupirs épouvaiktables.
Les excbmations , la posture , les soupirs et la figure de ^Espagnol effrayèrent tellement les deux nymphes et une vieille qui étaient là , qu'elles s'enfuirent dans le grenier de la maison. Le compère Mathieu, qui ne comprenait rien au discours de Diego , remit à un autre jour pour rassurer^ les fugitifs , vint à notre nouvelle demeure, où, apr^ avoir entendu le récit de l'aventure de saint Medard, il nous conta ainsi la sienne :
L'exempt m'ayant arrêté , comme vous savez , me fit entret* dans un -fiacre qui l'attendait dans la rue , se mit à côté de moi ; deux de ses recors , qui tenaient ma cassette et mes papiers, s'assirent vis-à-vis; deux pousse-cul montèrent derrière la voiture. Quelques minutes après notre départ , j'entendis un cri et le fiacre s'arrêta; cinq hommes masqués, ayant l'épée à la main , se présentèrent à la portière , et nous firent mettre pied à terre. L'exempt, qui était un spadassin, voulut raisonner, on le tua ; l'un des rcoors wMilut se
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inutiuer, on Tecrasa ; l'autre voulut le défendre , on regorgea j un pousse-cul voulut crier, on Tëtrangla; son camarade, plus prudent , se sauva ; les étrangers m'ay ant examine se sauvèrent à leur tour ; et comme le guet , que le peuple appelait de toutes ses forces , allait arriver, je pris le parti de les suivre sans avoir eu le temps de ramasser ma cassette.
— r Assurément , dis-jè au compère , vous devez votre délivrance à la méprise de ces cinq personnes masquées. — Pour moi , dit Diego , je l'attribue à un miracle; il n'est point naturel que cinq hommes attaquent au milieu de Paris un fiacre contenant un exempt , deux recors, trois pousse-culs, un philosophe et une cassette. Ce n'est point la première fois que le ciel prend visiblement la défense de la vertu et de l'innocence opprimées. Je soutiens donc que les libérateurs de mon maître étaient au moins les cinq frères Macfaabées. Le compère se mita rire de l'expression de VEapagnol , et continua ainsi :
Ayant couru environ un quart d'heure , je me trouvai près de la place Vendôme. Comme je n'étais point poursuivi, j'entrai dans un café pour réfléchir sur le parti que j'aurais à prendre dans cette extrémité. 11 n'était point prudent d'aller vous retrouver; il ne l'était pas davantage de vous faire dire de venir chercher la moitié de dix pistoles que j'avais dans ma bourse : je résolus donc de louer un cabinet dans ce quartier, en attendant Toccasion de travailler à notre réunion. Depuis ce temps là je demeurai caché dans ma retraite , ' et je n'en sortis qu'hier au soir pour aller chez un fripier et troquer l'habit brun que j'avais lorsqu'on m'arrêta, contre le surtout rouge dont vous me voyez revêtu.
En revenant de chez le fripier, la curiosité me prit
d'entrer dans }e même café pour écouter si l'on no parlerait point de mon aventure. Je n'y fus pas deux minutes ^ que les deux sergens qui avaient aide à m'arrôler entrèrent, et se mirent à jouer une partie d'echecs sur la table contiguë au coin où Je m'étais tapij de sorte que je ne pouvais sortir sans déranger Tun ou l'autre de ces deux hommes. Pour comble de malheur, l'un d'eux ne manquait point un coup d*échcc qu'il ne s'en plaignît à moi. Quepensez-x^ous de ma bévue ? me disait- il à tout moment; je suis presque aveugle au^ jourd'hui, je ne vois les coups que lorsqu'ils sont passés. Jugez de ma contenance en pareil cas, et du be.^in qtie j'avais de toute ma philosophie pour m'empécher de me trahir moi-même. Lorsque la partie iiit finie , l'un de ces messieurs dit à son camarade : £s-tu sâr que c'est lui , et qu'il est sorti ce soir de son logis?. — Oui, répondit l'autre , un de mes émissaires l'a re» connu ; il porte encore le même habit brun qu'il avait lorsqu'il ^t arrêté. J'ai posté quatre de mes gens pour le guetter ; aussitôt qu'il sera rentré , nous en serons avertis. Il Csiut avouer, continua-t-il , que ce scélérat eut un bonheur particulier de ce que les amis d'un' certain marquis de Barjolac , qu'on devait conduire à la Bastille ce jour-là , ont pris l'une des voitures pour l'autre; mais il n'a pas su profiter de sa bonne fortune, puisqu'il a l'imprudence de demeurer dans Paris , où^ comme tu sais, tout se découvre; sa bêtise lui coûtera cher, car le moins qui puisse lui arriver pour les libelles abominables qu'il a composes contre la cour et le gouvernement , sera le fouet et les galères ; et , s'il est vrai qu'il a pour ennemis certaines femmes de condition qu'il a tournées en ridicule, et tous les gens d'église qu'il a turlupinés , il est perdu sans ressource. Après avoir fini cet épouvantable discours , les deux sergens se levèrent pour aller écouler quelques nouvelles qui
di
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êe ddbitaient à Tâtitre bout da e^fè, et je profitai de ce moment pour m'eVader.
Lorsque j'ouvrais la porte pour sortir ^ je me sentis tout a coup arrêté par le bras. Je faillis de m'évanouir de frayeur ; mais ayant levé les yeux , je vis mon con-disciple Whiston qui venait de me reconnaître, et -ui était fort surpris de l'e'tat ou il me voyait. Je lui is que la chaleur excessive qu'il faisait dans ce cale m'avait incommode'.
Whiston étant sorti avec moi , me mena à son anberge et me retint à souper. Je lui demandai ce qui l'amenait à Paris $ il me dit qu'il avait acheté une compagnie de dragons , et qu'il était en route poiv aller joindre son résiment. Après quelques autres pro« pos assez indifferens , l'on servit i Whiston mangea beaucoup; pour moi^ je ne mangeai guère. S'étant aperçu de mon peu d'appétit et de la profonde mélancolie où l'étais plongé , il s'informa de ee qui pouvait me chagriner. Je lui contai sans déguisement toutes mes aventures : je lui fis une description pathétique des préjugés dont le monde est imbu, des maux que ces préjugés entraînent après eux y de la honte dont ils couvrent la raison humaine ^ de l'intoléranee des ec^ clésiastiques , de la tyrannie des lois et des obstacles infinis que Ton oppose à la liberté de penser et à la vraie philosophie.
Whiston m'écouta sans m*intèrtompre d'un seul mot$ mais lorsque j'eus fini de parler, il me dit : Mon cher condisciple ^ je ne puis trop vous plaindre de ce que vous êtes atteint de cette folie cpidémique, qui fait consister la vfaie philosophie à déclamer sans cesse eontre les mœurs , les usages , la religion , les lois de votre nation et de tous les peuples policés. Vous avet cru qu'il n'y a point d'autre gloire que la bruyante
llLàTHIBU. SS
«t luneste réputaition d-aroir secQU^ ^jou; des prër ju^s y. ou fïntèt de toute bienaëaaee. ot modération \ vous avez dit eu rous^méme y philosophons y et voua avei pris ub vain fantôme pour la vraie philosophie $ vmifl vous êtes plaint de ee que votre fa^on de penser effiurouehait les esprits des ecclésiastiques et des magifr? tratSy et ils ne se sont ef£airouchés que du fantôme que vous avez embrassé pour la vérité. Vous n'avez point considéré qu'en criant contre Tin tolérance , vous deveniez intolérant vous-même | qu'en pestant contfe la tjrannie des lois, vous frondiez ouvertement ce qui fait votre sûreté et votre appui j qu'en voua raidissant contre les préjugés , les usages y vous embrassiez un système qui entraîne après lui plus d'^r bus et plus de maun que toutes choses dont vous vous plaignez si haut. Igoorez^vous encore qu'il est de la nature des choses d'ici bas d'être iq^parfaites ; où de nous paraître telles? Que diriez- vous d'un homme qui s'emporterait contre le débordement des rivières, et qui voudrait s'opposer à l'intempérie des saisons? Vous avez dit : tta véritable force d'esprit consiste dans la liberté de penser. Je le crois avec vous , mais c'e^t à jCÇttiç.^eiUe liberté qu'il £aut se borner. Si l'on veut goûter eette paix de Tame y cette trancmillité d'esr prit, qui font le bonheur de la vie, l'on doit supporter les défauts de ses semblables y les plaindre s^ils ont des ridicule^ y les éclairer s'il est possible. L'oi^ 4uit éviter la satire y l'aigreujrt les reproches y les em« portemens y la raillerie y qui sont la source de la haine et de la dissension , et qui ne peuvent que remplir nos jours de douleur et d'amertume. La reliffîon y les lois de chaque pays sont ce qu'elles sont! si euçs apportent quelque désordre (i) réel ou apparent, elles causent
(i) Il y a certaiDS maax dsnii la république qui y sont loaf-
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d'ailleurs tant de bien , qu'dies seront tonjoiirs tin objet respectable aux jeux d'un konnéte homme. Nous ne sommes point dans ce monde^ci pour clabaudcr , piailler ou contrôler : nous sommes venus pour agir. Agissons donc; mais agissons de sorte que nos actions nous soient glorieuses , utiles, et qu'elles profitent également à nos frères (t), avec lesquels la nature a voulu
ferts. parce qu'ils préTiennent ou empêcheat de plas grand* maux. Il y a d'autres maux qai soot tels sealenent par lenr établissement, et qui étaot, daosleur orieîne, un abiis on maurais usage, sont moins pernicieux dansleurs suifes et dans la pratique qu'une loi plus juste ou une coutume plus raisonnable. . ij'«n voit une espèce de maux que l'on peut corriger par le changement on parla nouYeauté, qui est un malfort dangereux. Il- j en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordure» dans un cloaque, je veux dire, ensevelis sous la honte ^ sous le secret et dans robscnrité ; on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie. Les plus sagei doutent quelquefois, s'il est mieux de connaître ces maux que de les ignorer ; l'on tolère quelquefois dans un étal un asaex grand mal, mais qui détourne un million de petits maux ou d'inconvéniens qui tous seraient inévitables et irrémédiables, lise trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent néanmoins un bien publie quoique le public ne soit autrecAoae que tous les particuliers, il y a des maux personnels qui concourent au bien et à l'avantage de chaque famille. Ily en a qui affligent, ruinent ou déshonorent les familles, mais qui lend*?nt au bien et à la conservation del'état. La Bruyère, Caractères elf Mœurs de ce siècle, cbap. iOj>. du Souverain, etc., t. i, p. 455, édit. d'Amsterdam, 1731.
(1) Nec potest quisquam bêotidêger^^ qui se^ tantàm iniueiur, qui omnia ad utilitaies tua» convertit : aiteri vivat opporitt, ti vis tibi vivere, Senec, epist.48.
« Il est impossible de vivre heureux lorsqu'on rapporte tout ' * à soi-même et à son intérêt particulier: il faut contribuer au » bien-être d'autrui, si l'on veut procurer le tien propre« »
que tiQUs vivions. Eafin si^ ea agissant^ Tidée nous preud quelquefois de philosopher, que ce soit d'une manière à ne point dégrader ni avilir la vraie philosophie^ cette science auguste et respectable, qui a ëtë donnée aux hommes pour éclairer leur espnl , pour nourrir leur ame , et non y trouver la source de leurs malheurs.
Ne crojez point toutefois que je veuille m'ëriger ici en contrôleur de. votre Ùl^oïi de penser et de vos actions. N'attribuez tout ce que je viens de vous dire qu'au zèle ardent que j'ai de rendre à la vertu , à la société^. un homme qui a beaucoup d'esprit et de grandes dispositions. Je ne sais ni prêcher ni catëchi-
Sed quoaiom (ut prœdaré scriptum est à Piatone) non nobis solùm oati sumus, brtûsque postri partem patria viodicat par* tem amici: atquc (ut placet stoïch) quae in terris gigniintiir ad usnm hominum omnia creari, homines atitcm hoiniDum causa case generatos, ut ipsi inter se , aliis alii prodesse possent : iti* hoc Dàturam d'jcem debemns soqui, commanes utilitates in mediam afferre^ mutatioDe o£Qciorum, dando, accipiendo tùm artibus, tùm operâ^ tùm facultatibus devincirchomiuum inter uuancs societatem. Cicero, de offic. lib. i, p. 7.
« t'aroe que, comme dit admirablement Platon, nous ne » sommes pas nés sente tuent pour non s -mêmes, mais encore » pour notre patrie et pour nos amis; «tque, saivantla pensée » des stoïciens, si toutes les productions de la terre sont toutes
• pour l'usage des hommes, les hommes cux-niêmes'ont été » faits les uns pour les antres, c'cstà-dire pour s'entr'aider. » Nous devons tons, en suivant le dcsseim de la nature, mettre » chacun du nôtre dans la Ibnd de l'utilité commune, par an
• cummqice nécipioque d'o£dces et <de services, et employer » nonsenlcm.ent nos soins et notre industrie , mais nos biens
• même à serrer, pour ainsi dire, de pins en plus les nœuds » de la société humaine.»
« S'il était possible^. dit Plûtarqae, que , quand on va se
• cQooher et prendre le repos, les autres se servissent de notre » propre vue, de notre ôuîe, de notre prudence même ou de » notre valeur, il ne faudrait pasieuren refuser l'usage. •
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ser; je iïe sais que donner des conseils et faire du bien^ }'ai environ cent pistoles dans ma bourse; je youâ prie d'en accepter la moitié pour en feiré tel usage que vous jugerez à propos , jusqu'à ce que vous ajiez trouve le moyen de vous soustraire auxreckerches ^}ue l'on fait de vous^ et que vous soyez en t^tal de fournir à votre subsistance en faisant un emploi honorable de vos talens. Je pars demain matin, Si ^ans les reeherchcs que vous pourrez faire pour vous procurer un ëtablissement, vous avez besoin de mon er^it , ëcrivez-moi ^ je suis totrt à vous; — lîû finissant ces mots, Wbiston se leva, et sans me donner le temps de le remercier de son présent , â entra dans sa chambre pour ^e coucher. — Comme je craigiiaiS'qae le lendemain , avant son départ, Tenvie ne lui reprît dé me faire une pareHJe mercuriale , et que d'ailleurs je n'osais retourner à mon logis , j'allai me réfugier dans l'endroit où •' vous m'avez trouvé.
' Prîtes-vous les cinquante pistoles,, dit Diego au compère ? -^ Sans doute répondit celui-ci. — Vous avez fort bien fait, reprit l'Espagnol -, votre condisciple Whiston ne pouvait mieux payer la patience que vous avez eue d'écouter son impertinent discours. A-t-on jamais entendu une morale pareille à la sienne ? A. son compte, il faudrait presque se laisser cracher au visage ; on ne devrait point se venger, ni tromper personne, lorsque c'est pour un mieux , ni persécuter aucun hérétique ; il faudrait être Juif avec les Juife , Turc avec les Turcs ; l'on devrait respecter les lois, les usages de tous les pays , fùssènt-ils ceux des Marabous, des Chinois, des Maures el des Algonquins : l'on serait tenu de reconnaître l'autorité des souverains excommunié» par le pape , etc. Oh ! ce n'est jpas là ce que le recteur des jésuites de Saragosse m'a enseigné. Ce Whiston raisonnait comme un officier, tel qu'il est, n'est-il pas
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vrai, Jérôme ?— Cela se peut, tc^pôndis -je ; cepeî^daot, sauf Tarit du compère, je croirais ^uc son discours n'est rempli que de maximes à suitre , tant je suis borne !