‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 10 sur 48 · DISSUADE DE FAIRE UNE TELLE FOLIE. EN CONSÉQUENCE · texte numérisé non relu

DISSUADE DE FAIRE UNE TELLE FOLIE. EN CONSÉQUENCE

DIEGO FAIT UNE EXHORTATION CHRÉTIENNE ET PATHE- TIQUE A SES DEUX PRÉTENDUES, ET LES ABANDONNE POUR NOUS SUIVRE.

Le lendemain matin, étant tous à prendre le chocolat dans la chambre de Vitulos, le compère Mathieu lui demanda ce que c'était que cette franc-maçonnerie, à l'ombre de laquelle il s'était introduit chez ces négociants français. " Mon cher ami, répondit Vitulos, il y a plus de vingt ans que j'ai secoué le joug de toute honte et de toute pudeur ; mais je t'avoue que je suis presque honteux de te dire que c'est le comble de la folie humaine. Cependant je suis francmaçon, et je ne suis point fâché de l'être, parce que sous ce titre je m'introduis chez mes benêts de confrères, où je trouve souvent à me dédommager par le jeu, du sacrifice que je fais du bon sens, lorsque je suis obligé de maçonner avec eux. Voici donc ce que c'est que la franc-maçonnerie. Imagine-toi une société de fous, qui prétendent avoir fait naître entre eux l'égalité primitive de l'âge d'or, et rassembler en eux toutes les vertus morales possibles, tandis qu'un gentilhomme franc-maçon entend fort et ferme, dans le fond de son âme, qu'il est à cinq mille piques au-dessus d'un autre franc-maçon, mais marchand ou artisan, et que l'un et l'autre, ainsi que tout le reste de la société, sont réellement ce qu'ils pouvaient être avant d'avoir vu la lumière, ^ c'est-à-dire, sujets aux mêmes faiblesses, aux mêmes défauts, aux mêmes vices, et peut-être plus hypo-

' Avant d'être reçu franc-maçon.

crites. Imagine-toi que pour parvenir à cette singulière espèce de confraternité, il faut passer par cinquante épreuves plus ou moins sottes et ridicules ; faire des serments horribles que l'on ne divulguera jamais ce que l'on va voir et entendre ; que lorsqu'on y est une fois admis, il faut faire divorce avec le sens commun, si on ne l'a fait auparavant ; s'imaginer ou faire accroire aux autres qu'il y a quelque mystère caché sous certain nombre, sous certaines figures bizarres ou grotesques ; ne parler, ne se faire entendre que par signes, que par grimaces ou par hiéroglyphes ; ne boire, ne manger, ne marcher qu'en cadence, et faire ou témoigner faire de toutes ces impertinences une science mystérieuse, auguste et respectable. Imagine-toi encore que ces prétendus

> mystères, ce prétendu secret, qui régnent dans cette société

> d'insensés, piquant tous les jours la curiosité des ignorants, f l'honneur d'y être admis est devenu à l'enchère ; que plus

il se fait de réceptions, plus les frères renouvellent leurs grimaces, et plus ils boivent et mangent en cadence et en symétrie aux dépens des niais. Imagine-toi, enfin, un si étrange assemblage d'ignorance, de faiblesse et de folie, tu auras une esquisse de la franc-maçonnerie. — Je parie, dit le Compère, que s'il se formait une société de moines franc-maçons, ils produiraient, en peu de temps, un corps complet de mille spéculations les plus bizarres et les plus ridicules, et feraient de la franc-maçonnerie utlc. espèce de société, qui l'emporterait, en extravagance, sur les visions de l'astrologie judiciaire, sur les chimères de la cabale, ainsi que sur les cérémonies mystérieuses et superstitieuses de toutes les religions de la terre. — C'est ce que je crois aussi, dit Vitulos. D'ailleurs je n'ai rien remarqué dans les assemblées des francs-maçons qui pût donner lieu, en aucune manière, à ces discours injurieux, à ces calomnies odieuses que le peuple débite sur leur compte. De tout temps ce fut le sort des assemblées secrètes d'être soupçonnées de mauvais motifs et de mauvaises intentions : tout le monde sait ce que les païens imputèrent aux premiers chrétiens ; ce que ceuxci imputèrent aux juifs, et ce que bien des gens imputent

encore aujourd'hui aux pauvres Hernhutters. Tout ce qui a l'air de mystère, tout ce qui est hors de la portée de l'intelligence et de la conception du vulgaire est, à ses yeux, ou sacré, ou profane, ou abominable. — Il résulte de tout ce que mon confrère Vitulos vient de dire, dit père Jean, que les franc-rnaçons sont plus fous que méchants. Hélas ! tant mieux pour eux, s'écria Diego : Beatt pauperes spiritUy \ j quoniam regnum Dei possidehunty ^ -vÎt»

Lorsque l'on eut fini de discourir sur la franc-maçonnerie, père Jean nous dit : " Savez- vous, mes amis, que j'ai eu autrefois un petit démêlé avec la justice de ce pays, et que si elle venait à savoir que je suis ici, l'envie lui prendrait peut-être de se venger du dernier tour que je lui ai joué ! Il me semble que nous ferions bien de continuer notre route pour Pétersbourg. Si mon confrère Vitulos veut être des nôtres, il en est fort le maître." M. Vitulos, sachant que l'on maçonnait en Russie aussi bien qu'en Hollande, accepta le parti avec tout le plaisir imaginable. Le compère Mathieu dit que ce que son oncle venait de proposer était juste et raisonnable ; mais qu'il ne partirait point volontiers de la Hollande sans y avoir fait quelque séjour, pour voir ce qu'il y avait de remarquable. Il ajouta que si son cher oncle craignait quelque nouveau démêlé avec la justice, il le priait de vouloir bien se tenir caché, pendant quelques jours, dans une chambre qu'il lui chercherait, et que lorsqu'il aurait satisfait sa curiosité, il serait entièrement à ses ordres. Père Jean, qui avait beaucoup de complaisance pour son neveu, acquiesça à sa demande. En conséquence de quoi l'on chercha un quartier : le révérend père s'y transporta ; Diego fut destiné pour lui tenir compagnie :'un juif leur fournit à chacun une poulette de quinze ans pour les désennuyer ; le Compère, Vitulos et moi commençâmes, dès le lendemain, notre tournée.

[/A parcourent différentes villes de la Hollande et reviennent finalement à Amsterdam.~^

' Bienheureux sont les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient. Matt. V, v. 3.

A notre arrivée au logis, nous trouvâmes père Jean qui dormait à côté d'un broc de vin, et Diego couché entre deux donzelles que le juif leur avait procurées. Aussitôt que l'Espagnol nous eût aperçus, il sauta tout nu en bas du lit, et dit, en se jetant au cou du Compère: "Ah ! mon cher maître, vous me trouvez occupé à faire un miracle. Le vénérable père Jean, que voilà qui dort, a retiré autrefois le corps d'une religieuse des griffes de Satan qui la tourmentait ; et moi je vais retirer des pattes de Béelzébuth ces pauvres petites filles que voici cachées sous cette couverture. Au moment que vous êtes arrivés, je leur peignais le concubinage où elles sont plongées, comme un état dans lequel il était très difficile de faire son salut. | Je leur proposais les exemples de la Madeleine et de Sainte Marie Egyptienne, qui, après avoir passé la fleur de leur jeunesse dans ce métier, l'abandonnèrent enfin, et passèrent le reste de leur vie dans la pénitence.', Je leur disais encore que si elles ne se sentaient point appelées à une vie si austère que celle que ces deux grandes saintes menèrent après leur conversion, elles pouvaient demeurer dans le monde, se marier, et vivre désormais d'une manière chaste et honnête : j'ajoutais enfin, que si elles craignaient que le scandale qu'elles avaient donné leur apportât quelque obstacle à trouver des maris, je les épouserais toutes les deux pour leur faire plaisir.

— Mon cher Diego, dit le Compère, sais-tu que la religion défend la polygamie ? — Mon doux maître, répondit Diego, j'ai toujours été très bon catholique, et j'espère que je le serai jusqu'à la consommation des siècles ; mais sur cet article-ci je suis plus hérétique que maître Jean Calvin ; car \ s'il a été permis au plus sage de tous les hommes ^ d'avoir | \* sept cents femmes et trjMS cents concubines, il doit bien être /V"^ permis à celui qui en est presque le plus sot d'en avoir deux./ Au reste, ces pauvres petites mères ne sont ni Sydoniennes, ni Cananéennes, ni Ammonites, ni Moabites ; elles ne me feront point sacrifier à Astarte, à Moloc, à Thamos, et je.... — Tu raisonnes comme un animal, tel que tu es, interrompit

• Salomon.

le Compère : ne sais-tu pas que si Dieu toléra autrefois la pluralité des femmes, c'était parce que les juifs vivaient dans un temps où la concupiscence était beaucoup plus forte qu'aujourd'hui, et la grâce beaucoup moindre ? — Il fallait donc, reprit Diego, que Salomon fût en butte à de terribles tentations, et que la grâce fut en lui presque anéantie ; car, sept cents femmes et trois cents concubines !... — Qu'est-ce que j'entends-là, s'écria père Jean, en s'éveillant en sursaut ? " A cette voix l'Espagnol ressauta sur son lit, et se fourra entre ses deux prosélytes.

Alors père Jean nous ayant reconnus, dit : " Ah ! voici mes amis de retour : çà, mes enfants, approchez, buvez un coup à ma santé, et contez-moi un peu ce que vous avez vu dans votre voyage." Le Compère m'ayant fait signe de parler, je dis : " Le révérend père Jean saura qu'en partant d'Amsterdam, nous fûmes à Maarsen et à Loenen, deux grands villages remplis de maisons de plaisance assez jolies, et de jardins que mon Compère et moi avons trouvés magnifiques, mais qui ne plurent point autant à monsieur Vitulos, parce qu'ayant été en Italie, il aura dit en lui-même : ce n'est point ici il Giardino del principe Boghese, ni il Belrespio del sign. Pamphilio, ni la villa Ludovisi posta nel monte Pincio.

" De Loenen et de Maarsen, nous allâmes à Utrecht, où il n'y a rien à voir qu'une université, objet très peu intéressant pour des philosophes.

" D' Utrecht nous fûmes à Rotterdam, ville très jolie et très bien située ; mais la grande quantité d'hommes que nous y vîmes avec des plumes à leurs perruques, nous fit juger que nous n'y trouverions guère à nous amuser.

" Etant arrivés à la Haye, nous fûmes chez un amateur de tableaux, qui manqua de nous avaler, parce que Vitulos lui avait dit que les peintres de son pays ne sont point les meilleurs peintres de l'univers.

" De chez ce brutal, nous fûmes chez un amateur de dessins et d'estampes, qui battit Vitulos pour lui avoir prouvé qu'il n'était qu^Jn ignorant.

gÔ LE COMPÈRE MATHIEU

" De chez ce batteur de gens, nous fûmes chez un bibliophile qui était assez raisonnable. Aussi prié-je Dieu de le conserver tel, car il court grand risque de se gâter avec les autres.

" De la Haye, nous partîmes pour Leyde, où nous trouvâmes un savant qui avait des chambres pleines de terres, de métaux, de minéraux, de fossiles, d'oiseaux, d'insectes, de reptiles, d'instruments et de machines. Ce savant appelait tout cela des tableaux et des livres. Il se vantait de voir des faits, des raisons, des rapports que personne n'avait jamais vus. Il disait qu'il voyait partout la main de l'Eternel ; que l'univers était un théâtre, et ce qui l'environnait, un poème. Lorsque le Compère demanda à ce savant ce qu'il pensait de la religion, des lois, de l'intolérance et des préjugés, il répondit que Dieu avait gravé au fond de son cœur : tends sans cesse à la perfection, et cherche ton bonheur.

" Enfin, de Eeyde nous sommes revenus ici, où nous avons trouvé votre révérence qui dormait, et Diego qui faisait un miracle.

— Par ma foi, dit père Jean, pour faire une pareille tournée, ne rien voir d'extraordinaire, n'entendre que des impertinences, attraper des coups, et ne point trouver l'occasion de faire la moindre dissertation philosophique sur la nature de l'âme, sur le bien et le mal moral, sur l'intolérance et les préjugés, ce n'était point la peine d'aller si loin : pour le coup, je vois que les Hollandais n'ont point l'esprit tourné à la philosophie. Nous ferons donc bien de partir demain.

— Le respectable père Jean aurait-il la dureté de partir sans son serviteur, s'écria Diego de son lit ? — Eh ! qui t'empêche de venir avec nous, dit père Jean ? — L'amour, répondit Diego, ce doux tyran des cœurs, qui fit filer Hercule avec Omphale, qui mit Achille en fureur pour Briséis, qui fit descendre Orphée aux enfers pour Euridice, qui enchaîna Marc-Antoine à Cléopâtre, qui étend son empire jusque sur les dieux, et qui fait brûler le pauvre Diego pour ces deux petites poulettes qu'il tient entre ses bras. — En voici bien d'un autre, dit père Jean : que veux-

tu donc faire de ces deux poulettes ? — Les épouser toutes deux, mon révérend père. — Fi ! n'es-tu pas honteux de vouloir épouser deux infâmes prostituées à tous les diables, qui te planteront autant de cornes sur la tête qu'il y a de sapins dans toutes les forêts de la Livonie, qui te pilleront, qui te voleront, qui te battront, qui te mangeront, qui te recondylomiseront... — Le vénérable père Jean ne sait peutêtre pas que je viens d'opérer leur conversion, interrompit l'Espagnol, et qu'elles m'ont promis de vivre aussi saintement avec moi, que sainte Anne vécut avec son mari Joachim, D'ailleurs, s'il n'y avait que ceux qui épousent des prostituées qui fussent sujets aux malheurs dont vous me menacez, à la bonne heure ; mais je vois tous les jours les plus simples Agnès, que l'on tire d'un couvent pour être mariées, devenir, au bout d'un an, pires que ces pauvres petites malheureuses-ci ne furent et ne seront de leur vie. — Tu n'as peut-être pas songé aux autres inconvénients, où ^ f ^ un galant homme s'expose lorsqu'il se marie, tels que le soin rrt?fi< du ménage, le dégoût de sa femme, l'embarras des enfants, la perte de la liberté. — J'ai songé à tout cela, répondit Diego. — Tu n'as pas peut-être songé que si tu te maries, nous partons sans toi, et nous t'abandonnons ici comme un malheureux ? — Serait-il possible, s'écria Diego, en sautant de son lit ? Non, non, je veux que la postérité apprenne qu'un Espagnol a sacrifié, une fois en sa vie, l'amour à l'amitié. Je vous suivrai partout, ô très-bénin, très-sage, très-redoutable père Jean ! et vous, mon doux maître ! le prototype de tous les philosophes de la terre ! je ne vous abandonnerai jarnâîsT'^i quelque Hector vous insulte, je lui arrache la vie de ma propre main, et je traîne impitoyablement son cadavre d'un bout du monde à l'autre. Si je suis riche et que je vous survive, j'ouvre Pline et Aulu-Gelle, j'y prends le plan du tombeau qu'Arthémise fit bâtir à Mausole, et je vous en fais faire un pareil. Si je n'ai que cinquante pistoles, je fais frapper une médaille d'or, et je prie quelque académie de la proposer, pour récompense, au bel esprit qui fera le mieux votre éloge. Si je n'ai que trente sous, je les

porte au premier journaliste, pour qu'il daigne faire mention de vous dans son journal. Si je n'ai que cinq sous, je les Cj^ envoie au gazetier, pour qu'il annonce votre mort dans sa gazette. Si je n'ai rien, mon cœur sera votre tombeau ; mes I plaintes, mes regrets feront votre éloge ; et mes larmes \ annonceront à l'univers entier, que le révérend père yean de Domfront, et son neveu Mathieu le philosophe, ne sont plus. " Et vous, ô poulettes admirables ! qui avez des yeux comme des yeux de pigeons, des tétons qui ressemblent à de petits chevrelots, le ventre uni comme de l'ivoire, des lèvres vermeilles qui distillent la mirrhe, j'ai reposé comme un sachet de fleurs odoriférantes, entre vos mamelles ; mais je n'y reposerai plus ; ma gloire m'appelle ailleurs, et je pars. y, " Souvenez-vous cependant que vous avez un pied hors de / l'abîme dans lequel vous avez été plongées jusqu'à ce jour^ de cet abîme effroyable, où, livrées en proie aux insatiables désirs d'un tas de libertins infâmes, vous êtes obligées de vous prêter aux dégoûtantes carresses d'un ivrogne ou d'un goujat ; vous soumettre aux caprices d'un brutal ; de supporter les mauvais traitements d'un emporté ; ou, pour prix de ces viles complaisances, de cette lâche soumission, de cette servitude odieuse, vous n'avez à attendre que des verrues, des fungus, des ficus, des thimus, des raghades, une vieillesse pauvre et misérable, la mort enfin, et la damnation éternelle iqui s'ensuit.

V. " Si le tableau que je viens de vous faire de cet abîme épouvantable ne vous touche pas ; si votre malheureux penchant étouffe en vous tous motifs de crainte et d'honnêteté, si les tentations du diable l'emportent sur tous mes raisonnements, retournez à votre ancien métier, abandonnez le corps à Satan, mais sauvez votre âme.

" Cependant, comme la science d'abandonner son corps au diable, en conservant l'âme à Dieu, demande quelques leçons, quelque pratique, quelques expériences, avant qu'on la possède au point d'être utile et profitable, je vous conseille de vous adresser à quelque sage directeur de la compagnie de Jésus, lequel vous instruira dans cet art admirable, que je

croirais une chimère, si l'éducation que j'ai reçue chez les Jésuites de Saragosse me m'eût prouvé le contraire.

" Adieu, mes petites mères ; adieu, mes petites femmes. Levez-vous, habillez-vous, partez, et n'oubliez jamais votre tendre ami, votre inconsolable ami, Diégo-Arias-Fernando de la Plata, y Mendoça, y Bajalos, qui va prier saint Antoine de Padoue qu'il veuille vous faire ressouvenir sans cesse des conseils salutaires que vous venez de recevoir." L'Espagnol ayant fini ces mots, se jeta à deux genoux au milieu de la chambre, et se mit à prier. Les poulettes se levèrent, s'habillèrent et partirent.

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