ET RÉSURRECTION DE DIEGO
Le lendemain de notre retour à Amsterdam, nous partîmes pour Pétersbourg, ainsi que le révéreiidissinie père Jean de Domfront l'avait conclu. Nou?^ prîmes notre route par Naarden, Osnabruch, Hanovre et Berlin où nous séjournâmes quatre jours. De Berlin, nous passâmes par Dantzick, Konisberg, Riga, Revel, et de là à Pétersbourg.
Lorsque nous fûmes arrivés dans cette seconde capitale de la Russie, il nous parut que les Russes étaient effectivement plus raisonnables que les Français et les Hollandais. Père Jean et le Compère lièrent amitié avec quelques officiers allemands de la garnison, qui leur procurèrent tous les plaisirs possibles dans une ville telle que Pétersbourg. Vitulos se faufila parmi les franc-maçons, et y trouva ses ressources ordinaires, tant pour l'utile que pour l'agréable. Il n'y eut que deux Italiens, qui passèrent dans ce pays là, qui troublèrent un peu notre tranquillité. Ces deux marauds établirent une banque de pharaon dans une espèce de taudis, où le Compère, père Jean et Vitulos gagnèrent, le premier
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jour, deux cents roubles, et où ils perdirent le lendemain, non seulement leur gain de la veille, mais encore tout ce que nous possédions, jusqu'au dernier sou.
En attendant que nous fussions en état de reparaître avec dignité dans le monde, père Jean nous associa ayec un juif philosophe, qu'il avait connu autrefois à Smyrne ; et nous battîmes monnaie. Ce métier honorable, dont les souverains s'arrogent le privilège, était un petit P^.q^ pour nous. Nous nous trouvâmes au bout d'un mois plus en état de faire figure qu'auparavant,
La grande quantité d'espèces nouvelles qui se répandirent en peu de temps dans le public, inquiéta le ministère. L'on en chercha les auteurs, et l'on promit cinq cents roubles à celui qui les découvrirait. Mais ces recherches et cette promesse ne nous inquiétèrent guère ; nous avions trop bien pris nos mesures pour avoir rien à craindre sur cet article. Il ne fallait pas moins qu'un accident des plus extraordinaires pour nous faire découvrir ; et cet accident arriva.
Quoique nous fissions très bonne chère, et que nous eussions bonne provision de vin, père Jean ne passait point un jour sans aller à la taverne.i'Une après-midi il sortit à son ordinaire, sans nous dire l'endroit où il allait, et entra dans un bouchon, voisin de notre demeureJ Le révérend père ayant trouvé la cabaretière seule, lui fit la proposition que l'on fait à certaines femmes. Soit que celle-ci ne trouvât point cette proposition de son goût, ou qu'elle tardât trop à > y satisfaire sa révérence, le respectable père Jean, sans autre i j compliment, la renversa sur un lit, et l'accola bon gré I mal gré qu'elle en eût. Sur ces entrefaites, le mari rentra, et I voulut assommer le révérend, mais celui-ci envoya, d'un -\ coup de pied au cul, l'assommeur dans une cave contiguë, \ ferma la porte à la clef, ressaisit la cabaretière, et l'accola de \plus belle.
Cependant le tintamarre du cabaretier, qui criait de toutes ses forces au meurtre ! au viol ! par le soupirail de la cave, mit tout le voisinage en alarmes, et fit venir la garde. Père Jean se barricada dans la maison, et jura qu'il assommerait
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le premier qui oserait y entrer. L'officier de garde, se souciant peu de ces menaces, fît enfoncer la porte par les soldats, et le révérend père, armé d'un levier, jeta sur le carreau les deux premiers qui se présentèrent ; ce qui ralentit un peu l'ardeur des autres. Mais ayant repris courage, ils assaillirent la maison par derrière, par les fenêtres et par le grenier, de sorte qu'en un instant elle se trouva remplie de soldats. Père Jean, retranché dans un coin, et toujours armé de son levier, se défendait en désespéré, tous ceux qui en approchaient de trop près, étaient sûrs de payer leur témérité de leur vie. Enfin, il fallut céder au nombre ; ils se jetèrent tous à la fois sur lui, et le garrottèrent pour l' emmener. ,en prison.
Nous avions entendu tout ce tapage dès son commencement ; Diego s'était mis à la fenêtre pour voir ce qui l'occasionnait ; et nous étions bien éloignés de croire que père Jean en fût l'auteur. Mais l'Espagnol ayant aperçu le révérend père au milieu d'une troupe de soldats, s'écria tout à coup : "Au secours, mes amis ! l'on emmène le redoutable père Jean pour le pendre ! " En même temps il saisit une carabine que nous avions, la déchargea à travers la foule, et cassa l'épaule à un tailleur. Après cet exploit, il jeta la carabine, et se sauva dans le tuyau de la cheminée de la chambre où nous étions. L'officier ayant fait arrêter la troupe, en détacha dix hommes pour prendre le tireur. Lorsqu'ils furent montés, ils se saisirent du Compère, de Vitulos, du juif et de ma chétive personne, et nous demandèrent en leur jargon, où était celui qui avait tiré le coup de carabine. Nous leur fîmes entendre par signe que nous n'en savions rien. Là-dessus, deux d'entr'eux se mirent à fouiller dans tous les recoins des appartements que nous occupions, forcèrent les armoires, et trouvèrent pour environ quatre mille roubles d'espèces nouvelles que nous avions faites. Alors l'un de ces deux hommes s'avisa de regarder dans la cheminée, et découvrit Diego. Le pauvre Espagnol eut beau réclamer tous les saints du paradis, il fallut qu'il descendît, sans quoi il allait être tiré comme une grive. Enfin, l'on nous
joignit tous les cinq à père Jean ; l'on nous mena en prison, et l'on déposa nos espèces à la chancellerie.
Trois heures après cette aventure, l'on nous conduisit par devant les commissaires constitués pour nous examiner. L'un de ces messieurs demanda à père Jean qui l'avait induit à l'action violente et brutale qu'il avait commise envers la carabetière et son mari. " La nature^ répondit le révérend, et les leçons des plus grands philosophes de l'antiquité. — Le commissaire insista : père Jean répondit la même chose, et l'envoya à tous les diables. " Et toi, dit le commissaire à Diego, qui t'a poussé à casser l'épaule à un tailleur ? — L'amour de mon prochain, répondit l'Espagnol, et la défense du meilleur catholique de la terre, contre de maudits hérétiques tels que sont tous les Grecs. — Et vous, dit le juge à nous autres quatre, d'où viennent les espèces que l'on a trouvées parmi vos effets ? — De notre fabrique, répondit le Compère. — Qui vous a autorisés d'enfreindre les lois de ce pays ? — La loi naturelle, répartit le philosophe, et l'exemple du fameux Diogène, qui avait plus de philosophie dans son petit doigt, que les têtes de tous les Russes ensemble n'en réuniront jusqu'à la consommation des siècles." Après cet examen, l'on nous renvoya au cachot.
Les deux jours suivants l'on nous examina derechef, soit en général, soit en particulier ; et les commissaires ne reçurent d'autre réponse de chacun de nous, que ce qu'on leur avait dit la veille. Le quatrième jour l'on ne nous dit rien. Le cinquième jour l'on nous annonça que nous étions dignes de mort ; mais que des scélérats tels que nous, ne méritant pas qu'on souille la terre de leur sang, l'on avait jugé à propos de nous envoyer faire un bail de quatre-ving-dix-neuf ans dans les déserts de la Sibérie, afin que, retranchés pour jamais de la société que nous avions outragée par nos actions, que nous allions pervertir par nos maximes, nous lui fissions une espèce de réparation par notre travail aux mines, auxquelles nous étions condamnés pour toute notre vie.
Cette nouvelle fit différents effets sur nous : le juif la regarda comme une grâce extraordinaire, et le Compère
comme une injustice inouïe. Père Jean disait que s'il tenait tous les Russes, l'un après l'autre, il les étranglerait tous. Vitulos ne disait rien, mais il n'en pensait pas moins. Diego prenait cela comme une calamité que Dieu avait envoyée à son serviteur pour l'éprouver, et moi je pleurais.
L'on ne tarda guère à nous envoyer à cet exil, dont je m'étais formé une idée si épouvantable, que j'eusse mieux aimé être mort cinquante fois, que d'être réduit à passer mes tristes jours dans ce désert affreux, où je croyais que le froid excessif, le travail, la mauvaise nourriture, les mauvais traitements de ceux auxquels nous allions être subordonnés, la compagnie de gens à demi-sauvages, parmi lesquels il nous faudrait vivre, nous allaient rendre les plus malheureux de tous les hommes. Il en fut tout autrement ; cet exil n'est pas si insupportable que je me l'étais figuré. Nous y rencontrâmes des philosophes de toutes les espèces et de tous les étages. Mais comme nous étions obligés de travailler aux mines de cuivre qui sont aux environs à Tobolska, nous n'avions point tout le temps que nous désirions pour philosopher. Toutefois nos occupations ne nous empêchèrent pas de trouver le moyen de former un complot pour nous évader du côté de la Tartarie.
Lorsque ce complot fut bien et dûment cimenté, le compère Mathieu, qui savait parfaitement la géographie, fut déclaré directeur de la route que nous devions tenir ; le respectable père Jean de Domfront fut proclamé capitaine général de la troupe ; Vitulos, capitaine en second ; le juif, un Anglais, un Allemand, un Suédois, Diego et moi étions tout ce que l'on voudra.
Ayant trouvé le moyen de nous munir de trois fusils, de poudre, de balles, de deux arcs, de flèches, d'une hache, d'une serpe et d'une marmite et ayant pris un temps favorable pour notre évasion, nous partîmes sous les auspices de la fortune.
Nous remontâmes la rive gauche de l'Oby ^ jusqu'aux
' Fleuve qui prend sa source dans la Tartarie, et qui se jette dans l'Océan septentrional.
environs de Kalami, ' où nous passâmes ce fleuve sur un radeau de branchage, dont l'exécution fut dirigée par père Jean, Lorsque nous eûmes atteint la Kieka, ' nous la côtoyâmes en traversant le Grutinski, ^ la Lucomerie, ^ et nous gagnâmes les montagnes de Krabia, là où elles se joignent avec celles de Sania et de Belgian. Ayant passé ces montagnes, non sans courir risque de périr de froid et de misère, nous nous trouvâmes dans un désert que le Compère résolut de traverser en tirant sur Samarcand, ® qui devait être au moins à quatre-vingt journées de là. Le Compère prétendait que nous pourrions arriver en cette ville en traversant le Samariki, le Chanaket, le Charbian, et quelques autres contrées de la Tartarie occidentale. Cela pouvait être; mais étant avancés environ cent soixante milles dans le désert, nous fûmes arrêtés par des ruisseaux, des marécages et autres obstacles qui nous contraignirent de prendre le parti de passer l'hiver, qui approchait, dans cet endroit. Ayant donc fait une baraque pour nous mettre à l'abri des injures du temps, nous fîmes en diligence notre provision de gibier, de poissons et de bois, afin que nous ne fussions point pris au dépourvu par les neiges. Nous agîmes très prudemment ; car huit jours après notre approvisionnement, il en tomba une si grande quantité que la terre en fut couverte de plus de six pieds.
Environ deux mois après notre arrivée dans cet endroit, nous tombâmes successivement tous malades, à l'exception du père Jean, qui malgré les fatigues de notre voyage, le genre de vie que nous venions d'embrasser, jouissait d'une santé qui eût porté envie à un moine. Nos maladies ne furent ni longues ni dangereuses ; il n'y eut que celle de Diego qui devint très sérieuse.
Lorsque le pauvre Espagnol se vit bien mal il commença à se lamenter sur ce qu'il allait mourir sans avoir fait le voyage de Compostelle en Galice ; mais le Compère lui
' Ville de la Sibérie méridionale.
* Rivière qui se jette dans l'Oby, à quarante milles au-dessus d'Ostro. ' * Pays au sud-ouest de la Sibérie.
* Capitale de la grande Bucharie.
ayant dit qu'il se chargeait d'accomplir ce vœu pour lui, et père Jean lui ayant donné l'absolution générale, il parut attendre la mort avec résignation.* Enfin il entra dans un délire qui le conduisit à urLe Léthargie si profonde, que nous eussions pris cet état pour la mort même, s'il n'eût conservé quelque reste de chaleur vers la région du cœur.
Il demeura pendant trois jours sans donner d'autre signe de vie que celui dont je viens de parler. Mais au bout de ce temps-là, père Jean s'aperçut qu'il avait remué un pied ; deux heures après il remua un bras, puis les jambes, puis les fesses, puis la tête, puis le corps entier ; si bien qu'à la fin il s'assit sur son grabat, nous contempla tous, l'un après l'autre, et s'écria : " Quoi ! serais-je ressuscité ? Quel miracle ! Mes amis, ah ! si vous saviez d'où je viens, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu. — Eh ! d'où viens-tu, lui dit le Compère ? Tu n'as point bougé d'ici. — Ah ! mon maître, répondit Diego, si mon corps n'a point bouge' d'ici, mon âme n'a pas fait de même. Il y a trois jours que je mourus 5 voici ce qui m'est arrivé depuis ma mort.
Lorsque mon âme eut quitté mon corps, ce corps parut à N
mon âme ce que paraît une chemise sale que l'on vient de P^^ quitter. Mon âme, ainsi débarrassée, était de la grandeur et de la forme de ce même corps. Elle était diaphane, et composée d'une matière extraordinairement élastique et si subtile, que Muschenbroek ne l'aurait pu discerner avec cinq cents millions de microscopes.
Voilà, mes chers amis, comme le monde est habité d'âmes et d'esprit, bons ou mauvais, sans qu'il soit possible aux hommes, ni de les voir, ni de les entendre, ni de sentir leurs chocs, quoique le contraire arrive entre ces esprits. S'il se fait quelquefois des apparitions, ce n'est que par un assemblage subit de suffisante quantité d'atomes pour former un corps quelconque, dans lequel une âme ou un esprit se loge, apparaît, et agit en conséquence de sa mission.
Mon ange gardien, nommé Jahel, qui s'était trouvé à son poste au moment que j'allais partir de ce monde, eut une dispute avec Astaroth sur la possession de mon âme. Celui-ci
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se fondait sur certaines petites fredaines que j'avais faites dans ma vie, et particulièrement sur les côtelettes, la poularde et le gigot de Senlis ; mais Jahel lui ayant opposé l'absolution générale du père Jean, la décision de cette affaire devint si embrouillée, qu'il fallut en venir aux mains pour savoir à qui j'appartiendrais. Mon bon ange, qui était armé et encuirassé comme l'archange Michel, lorsqu'il se battit avec Lucifer, tira son sabre, et en porta un coup terrible sur Astaroth ; mais le malin l'esquiva, et appliqua un si furieux coup de griffes au milieu de la face de son adversaire, que je crus qu'il l'avait aveuglé. Jahel ne perdit point courage, il porta un autre coup beaucoup plus terrible que le premier, et pourfendit le diable depuis l'occiput jusqu'à trois ou quatre doigts au-dessus du croupion. Alors la dispute fut décidée, et selon toutes les lois divines et û!f- humaines, j'appartins au plus fort.
Le différend étant terminé, Jahel me toucha et nous nous trouvâmes à l'instant sur le bord de l'Euphrate. Alors mon divin tutélaire m'ayant fait faire par sept fois le plongeon dans le fleuve, je redevins tel que lorsque j'étais sur la terre ; c'est-à-dire, qu'une masse de chair parfaitement semblable à défunt mon corps, s'étant subitement formée, mon âme s'y fourra ; et voilà que je pouvais aller, venir, chanter, sauter, danser, en un mot faire toutes les fonctions que je faisais lorsque je vivais encore. Jahel me dit : " Mon cher pupille, vous voici en état de jouir de la gloire céleste. Ce corps dont vous serez revêtu jusqu'à la résurrection générale, où vous reprendrez l'ancien, est fait pour procurer à votre âme toutes les sensations délicieuses qui vous sont préparées : et d'ici à ce temps-là, elle ne l'abandonnera point, à moins que, pour quelques raisons particulières, vous ne deviez retourner sur la terre.
" Vous allez donc partir pour le paradis, continua Jahel ; aucunes sensations fâcheuses ne pourront y affecter votre individu. La qualité d'élu vous met à l'abri de tous maux. Mais gardez-yjous de tomber de cet état de perfection ; car les plus grands saints, qui sont actuellement dans le ciel,.soiit
sujets à trois vices, qui son.t.^. l'oj^ueil,,, renvie,.]^. .colère : le démon quiTaTt cëTa, vous tendra des embûches jusque dans le sein de la félicité suprême. La chute de ce réprouvé, ainsi que celle de ses compagnons, est un exemple terrible de la faiblesse, de l'aveuglement, de l'ingratitude des anges mêmes. Prenez donc garde de vous laisser séduire ; vous perdriez en un instant cette faculté inestimable de n'être sensible qu'au bonheur et au plaisir ; une réprobation éternelle serait peutêtre la peine que vous encourriez.
" Le paradis n'est point tel que les hommes le croient d'après S. Paul, c'est-à-dire, ce que l'œil n'a jamais vu, ni ce que l'oreille n'a jamais entendu ; il a été réservé à l'incomparable jésuite Henriquez, d'en donner une description exacte et complète dans son admirable livre de l'occupation des saints dans le ciel. Si vous avez lu ce livre, vous aurez vu que le paradis est un lieu de délices, un lieu de sensualité, duquel les bals les plus brillants, les fêtes les plus magnifiques, les repas les plus somptueux que les hommes aient inventés, n'approchent pas plus que la lumière du flambeau n'approche de celle du soleil. Mais je vous l'ai déjà dit ; l'ennemi du bonheur des saints ne profite que trop souvent de l'ivresse où les plaisirs les plongent, pour séduire ceux qui ne sont point assez sur leurs gardes, et leur faire perdre, pour une éternité, ou du moins pour un temps, la félicité dont ils jouissent. Je dis pour un temps, car les fautes ne sont pas toujours telles qu'elles méritent une punition éternelle. Il est un certain lieu d'exil, inconnu aux humains et au pape même, où les saints coupables d'une faute légère, sont relégués pour y souffrir plus ou moins, jusqu'à l'expiation entière de cette faute. Enfin, il y a dans le paradis des tribunaux, des juges particuliers, préposés pour faire observer le bon ordre, et pour l'administration de la justice ; ce dont le jésuite Henriquez n'a point parlé.
" Voilà, mon cher pupille, ce que j'avais à vous dire pour le présent. Je vais vous quitter pour quelques heures. Ne vous étonnez point de tout ce que vous verrez pendant mon absence. Je vous rejoindrai à votre entrée dans la
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gloire céleste. " En finissant ces paroles, mon bon ange disparut.
Je ne fus point sitôt seul, que la terre s'ouvrit tout à coup sous mes pieds, et je tombai dans une caverne profonde et obscure, où j'entendis voltiger autour de mes oreilles des espèces de chauve-souris qui poussaient des cris comme des cris de lapins. J'appris depuis que cette caverne était les limbes, où sont détenus les enfants morts sans baptême.
Quoique l'espace qui conduit de la superficie de la terre à cette caverne, soit de plus de 700 lieues, et que je l'eusse franchi aussi vite que la pensée, j'ai cependant remarqué que ces spéculateurs borgnes, qui soutiennent que plus on creuse avant dans la terre, plus on trouve la matière compacte et solide, plus les parties sont serrées et cohérentes, se trompent; car les lits de différentes espèces de terre, de pierres, etc., ne se trouvent point arrangés dans l'ordre de leurs gravités spécifiques ; et la cohésion de la terre n'est rien moins que l'effet de la puissance de la pesanteur des parties qui la composent. J'ajouterai en même temps que le docteur Halky se trompe également, lorsqu'il prétend que les parties centrales de la terre sont occupées par un grand corps magnétique, puisque le centre de ce globe est l'enfer, comme vous le verrez par la suite de mon récit : au reste, ceux qui ne veulent pas me croire peuvent y aller voir.
Je traversai les limbes avec la même vitesse que j'avais franchi l'espace qui y conduit ; et en dépit de l'impulsion et de l'attraction, sur l'une ou l'autre desquelles l'on fonde la mécanique des forces centrales, cette vitesse ne reçut aucune accélération par mon approche du centre du globe.
Lorsque j'eus traversé les limbes, je tombai sur une calotte pareille au cul d'une chaudière renversée. Elle me parut de métal ; car ma chute lui fit rendre un son à peu près semblable à celui d'une poêle, que l'on bat pour épouvanter les mouches à miel. Bref, cette calotte était la calotte du purgatoire.
A l'instant de ma chute, la calotte s'ouvrit, et j'entendis pousser un cri de joie ; mais ce cri cessa aussitôt que l'on
m'eût vu ; cela provenait de ce que l'on avait pris mon arrivée pour celle de la Vierge, qui, toutes les veilles de Noël, va délivrer trois cents âmes détenues dans ce lieu.
Le purgatoire est un lieu assez éclairé, rempli d'une infinité de purgatoriens de tout âge et de tout sexe, nus et couleur de marron. Je ne fus pas longtemps dans ce pays-là sans rencontrer plusieurs personnes que j'avais connues dans ce monde. Je vis entr'autres un épicier de Bilbao, que l'inquisition avait fait brûler, parce qu'il avait trouvé un trésor après les guerres de la succession d'Espagne. Je vis aussi mon maître, dom Scabrillas, le chef de l'honorable troupe des comi-tragi-sauteurs, chez lequel j'avais commencé mes caravanes, et qui s'était cassé le cou en faisant une cabriole à S. Jean-Pié-de-Port. Le bourgeois de Bilbao ne me fit point grandaccuenTparce que depuis son démêlé avec l'inquisition il était devenu sournois ; mais dom Scabrillas me parut aussi affable que lorsqu'il était sur la terre.
Après les compliments ordinaires, je demandai à mon' ancien maître pourquoi je ne voyais ni feux, ni flammes, que je n'entendais ni plaintes, ni soupirs, enfin, rien de tout ce; que l'on débite sur la terre touchant le purgatoire.
" Mon cher Diego, me répondit-il, tout ce que tu as entendu dire de ces lieux est en partie véritable. Tu es arrivé dans l'unique temps de l'année où il y a relâche à nos souffrances; voilà pourquoi tu nous vois si tranquilles. Nous ne sommes point ici brûlés d'un feu tel que celui que l'on connaît chez les vivants, mais d'un feu particulier, et mille fois plus pénétrant. Ce feu nous affecte en tout ou en partie, selon la nature des fautes que nous avons à expier. Par exemple, une femme qui aura pris trop de plaisir dans le bain, ressentira par tout le corps la punition de l'offense qu'elle a commise par la délectation générale de son individu. Un amant qui a pris un peu trop de plaisir en prenant le bout du doigt de sa maîtresse, n'est puni que par la main criminelle, et la maîtresse par le bout du doigt. Enfin, lorsque l'expiation des péchés commis par un membre est finie, celle d'un autre membre criminel commence ; ainsi du reste, jusqu'à expiation entière.
" Vers le onzième siècle, c'est-à-dire, dans les premiers temps de l'établissement du purgatoire, et même dans les trois siècles suivants, lesjcjirétiens avaient le cœur bon ; ils employaient les trois quarts de leurs biens à faire prier pour les âmes détenues dans ce lieu expiatoire. Les prêtres, les moines s'acquittaient de bonne foi de la besogne dont ils se chargeaient. On y voit par les archives de céans, que tel qui avait été condamné à dix ans de souffrance, en était sôùvënï quitte pour dix jours. Un chacun se ressentait de la charité qui régnait sur la terre. La plus abandonnée de toutes les âmes recevait alors plus de soulagement dans une heure, que la moins oubliée n'en reçoit aujourd'hui dans un mois. Outre les prières qui se faisaient en général, l'excédent de satisfactions particulières était réparti sur un chacun, et faisait encore un objet considérable. Cet heureux temps n'est plus, mon cher Diego ! la piété est ralentie ; rien ne peut plus toucher les coeurs endurcis des vivants. Nous avons beau faire de temps en temps quelques tournées sur la terre pour ranimer la charité envers nous, peines inutiles.
" Il est vrai que les personnes riches font faire des funérailles pompeuses à leurs parents décédés ; que l'on y brûle jusqu'à cinq cents livres de cire ; que l'on sonne sans discontinuer ; que trente, quarante ou soixante prêtres sont quelquefois payés pour y assister. Mais comme tant de dépense ne doit son origine qu'à la vanîté des vivants, le défunt, pour qui on la fait, n'en reçoit aucun soulagement.
" Quand même Dieu ne serait point offensé de tout cet appareil mondain, ne le serait-il pas de la manière dont on l'y prie ? Est-ce qu'on demande une grâce au son des basses, des violons, des flûtes, des hautbois, des cors-de-chasse, et cent autres instruments faits pour la jubilation ? Allez à une messe solennelle pour quelque riche défunt, après un prélude général de tous ces instruments, vous entendrez tout à coup un chantre entonner les trois ou quatre premières syllabes de quelques mots grecs, qu'après beaucoup de patience et d'attention vous comprendrez être un kyrie^ eleison ; puis un autre beugler, d'une voix de tonnerre, aussi kyrie^ eleison ;
puis quatre ou cinq autres se joindre à ces animaux, et crier tous comme des enragés, l'un sur un ton, l'autre sur un autre, kyrie^ eleison^ son^ son, eleison ; puis enfin l'accompagnement de tous les instruments susdits. Comparez alors ce vacarme épouvantable avec le charivari des sorciers du sabat, vous verrez qu'il n'y a point de différence.
" Je veux cependant que dans le grand nombre il y ait quelques personnes véritablement humbles et pieuses, qui, au lieu d'employer leur argent à ces vaines cérémonies, l'envoient dans les couvents pour faire prier pour les trépassés. L'intention est louable ; mais remplit-on l'engagement que l'on contracte en recevant la pécune du bienfaiteur ? Non, le couvent augmente son ordinaire, et se donne bien de garde d'ajouter un oremus au baragouin journalier. D'un autre côté, si un mourant, épouvanté de l'avenir, lègue à l'église tel bien ou telle somme pour chanter annuellement tant de messes, tant de saluts pour le repos de son âme, cela s'exécute aussi longtemps qu'il y a des parents qui y veillent : manque-t-il de surveillants, adieu les obits, les prêtres ne font plus que se divertir, et boire à la santé du fondateur.
" Les congrégations, les confréries, la dévotion aux rosaires, aux scapulaires, aux saints cordons, aux saintes ceintures, aux pardons, aux indulgences, nous valaient quelque chose ; mais tout cela est tombé aujourd'hui. Les trois quarts de l'Europe sont, ou païens, ou turcs, ou juifs, ou hérétiques ; les Français sont tous déistes ou jansénistes : l'on dit les Italiens impies ; les Espagnols molinistes ou molinosistes : tellement que sans une partie de l'Allemagne ou de la Flandre, où il y a encore quelques catholiques de la vieille roche, sans les passe-ports pour le ciel, que les jésuites donnent de temps en temps, le purgatoire^ serait trop petit pour contenir tous ceux qui y viennent.
" Ah ! mon cher Diego, nous n'aurions pas besoin de tous ces suffrages, s'il plaisait à notre saint père le pape d'ouvrir les portes de notre prison. Il en a le pouvoir, mais il a le cœur plus dur que l'enclume de Lopez de Séville ; nos larmes, nos cris ne le touchent pas. Quelle action héroïque cependant
que d'envoyer tout d'une traite en paradis soixante ou quatre-vingt millions de malheureux, qu'un feu terrible dévore ! Mais non, nous ne devons point nous attendre à ce bonheur ; Rome, cette Rome avare et cruelle, n'ouvre le ciel qu'à ceux qui paient ; quand on n'a rien à donner, la serrure est rouillée.
" Enfin, mon cher, voilà l'état présent du purgatoire. Malgré ce que je t'en ai dit, je suis encore bienheureux d'y être ; car si je fusse mort sur les terres de France, au lieu sur celles d'Espagne, j'étais damné à tous les diables ; les gens de ma profession sont, dans ce pays-là, excommuniés sans miséricorde ; et, comme tu sais, le salut dépend souvent du pays où l'on meurt. " Dom Scabrillas achevait ces mots lorsque la Vierge arriva. Je ne pus voir la bonne dame, parce que le sol du purgatoire s'étant ouvert à l'instant, je continuai ma route d'une telle vitesse, qu'en deux minutes je me trouvai en enfer, à une portée de carabine du palais de Lucifer.
Diego, ayant fini ce discours, prit un restaurant, et dormit une couple d'heures, et continua sa relation, ainsi qu'on va le voir dans le chapitre suivant.