‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 9 sur 48 · CHEZ DEUX NÉGOCIANTS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

CHEZ DEUX NÉGOCIANTS FRANÇAIS

[De SenlIs, ils sont partis pour la 'Belgique quih ont traversée.']

En entrant dans la ville d'Amsterdam, un homme habillé de brun, portant une petite perruque ronde, accourut sauter au cou de père Jean, l'embrassa trois ou quatre fois, et lui dit : " Est-ce bien toi, mon cher père Jean ? Comment te portes-tu ? Et qu'as-tu fait de ma femme ? " A ce mot, père Jean s'écria: " Par la fressure de notre saint père le pape, c'est mon ami Vitulos ; " ma foi, je me porte comme le Pont- Neuf : pour ta femme, le diable sait où elle est. Le père prieur des grands carmes de Rome me l'a soufflée, comme je te l'avais escroquée. Que le ciel en soit béni ; j'ai éprouvé

' Un chartreux, nommé Auduin, étant un jour tombé dans un précipice rempli de neige, y fut conservé en vie l'espace de quatre mois, par l'intercession de sainte Barbe. Au bout de ce temps-là, il sortit du précipice, se confessa, communia et mourut aussitôt.

- Il avait rencontré ce personnage à Rome et lui avait enlevé sa femme. (N.D.E.)

dans cette occasion la vérité du proverbe, qui dit " que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous mesurons les autres : " mais j'en suis tout consolé. — Et moi, je n'en ai jamais été attristé, dit Vitulos : tu m'as défait d'un fardeau qui me pesait terriblement sur les bras. Si tu ne m'avais point enlevé cette sorcière à tous les diables, je l'aurais noyée un jour ou l'autre. Vive la communauté en toute chose ! Morbleu, le droitde £ropriétjé. est un droit inventé par Béelzebuth, pour faire enrager les hommes. La possession d'un bien tourmente, fatigue, ennuie le possesseur, ou tente, ou fait tort à celui qui ne le possède pas. — Oh ! oh ! dit le Compère, monsieur est philosophe, à ce que je vois. — Ouidà, répondit Vitulos, et de la {ïïusfîne espèce même. Ce n'est pas ce dont il est question pour le présent ; où allez-vous loger ? — A la ville de Lyon, dit père Jean. — Fort bien, dit Vitulos, j'y suis logé aussi : Allons, partons. Ce soir je vous mène tous souper dans la meilleure compagnie du monde, où la liberté, l'enjouement et le plaisir le disputent avec la bonne chère, car je suppose que ces messieurs, qui accompagnent mon ancien camarade, sont des amis. — Vertu de froc ! dit père Jean, crois-tu que je voyage avec mes ennemis ? Ce joli drôle, que tu vois, est mon neveu ; c'est l'arcboutant du bon sens, et le restaurateur de la philosophie : voilà son compatriote et compère Jérôme : ce long flandrin efflanqué, avec sa physionomie de brebis, est le seigneur Djégo Arias Fernando de la Plata y MeiijdjQça,y Rioles,.^y ^ajalos, gentilhomme Espagnol, qui' prie plus Dieu dans un jour, que nous n'avons fait dans tout le temps que nous avons été capucins. En général, ce sont mes intimes, mes bons amis, mes associés, et qui seront aussi les tiens, lorsque tu le voudras." Vitulos enchanté poussa un cri de joie ; et sans regarder s'il était au milieu de la rue, il nous félicita, et nous embrassa tous l'un après l'autre. Ce qui fît bien rire les gens, et surtout un boulanger, vis-à-vis de la boutique duquel nous étions.

Lorsque nous fûmes arrivés à l'auberge, Vitulos nous conta qu'il était à Amsterdam pour certaines affaires qui concer-

liaient la philosophie ; qu'il avait des liaisons fort étroites avec un nommé M. Dominus, qui était l'agent des révérends pères jésuites dans ce pays-là ; que quant aux personnes chez lesquelles il voulait nous mener souper, c'étaient deux négociants français, demeurant ensemble, ayant chacun une trèsjolie femme, chez lesquels il s'était introduit sous le manteau de la franc-maçonnerie, et chez qui il avait la liberté de mener deux, trois ou quatre amis, toutes les fois qu'il y était invité.

L'heure du souper étant venue, Vitulos nous mena chez ces messieurs, qui nous reçurent le plus affectueusement du monde, ainsi que mesdames leurs épouses. Trois autres conviés, qui se trouvaient là, nous firent aussi beaucoup de politesse. Bref, l'on servit ; et depuis longtemps je n'ai vu une table si délicatement fournie, ni un repas où régnât plus de gaieté, où il se dit plus de bons mots, plus de saillies, enfin, où l'esprit et l'enjouement se trouvassent si parfaitement réunis.

Lorsque le dessert fut servi, l'un de nos hôtes nous dit : *' Messieurs, je vous prie de nous excuser, si vous n'avez pas fait meilleure chère. Cependant je remercie le ciel de ce qu'il ne nous a point fait naître trois mille ans plutôt ; car, si l'on en croit le bonhomme Homère, le meilleur cuisinier de ce temps-là n'était point capable de faire une sauce-robert. Tout ce que nous eussions pu vous donner alors, eût été un taureau bouilli, ainsi que fit Ajax à Agamemnon ; ou deux cochons rôtis, comme fit Eumée, lorsqu'il régala Ulysse. — — Monsieur a bien des bontés, dit Diego ; je prie S. Barth... Monsieur a bien des bontés, assurément, interrompit père Jean ; mais si nous en voulons croire le bonhomme Homère, il nous en contera bien d'autres. Où diable aurait-il appris ce qui se servait sur la table des grands, lui qui était un poète, et par conséquent si gueux, qu'il n'a peut-être jamais mangé que des oignons, des fèves et des pistaches ? — Tout beau, mon confrère, dit Vitulos, ayez meilleure opinion de messieurs les poètes ; s'ils peuvent ignorer par état ce qui se sert sur la table des grands, il ont le privilège de le savoir

par inspiration. L'enthousiasme dont ils sont possédés quelquefois, les élève au rang de ces intelligences célestes, qui connaissent mille choses sans le secours des sens, et dont les lumières étendues ont quelque chose de divin. Homère, par exemple, a parcouru toute la Méditerranée, et je ne sache point qu'il ait jamais vu de tempête. "

Suit un long discours èrudit de Vitulos sur F étendue des connaissances d"" Homère^ sur la cuisine des anciens^ et quelques autres sujets^ discours qui se termine ainsi :

" Enfin, il est temps que je me taise, et il est juste que chacun ait son tour à parler.

— Ma foi, dit père Jean, voilà ce que tu as dit de plus raisonnable depuis une heure que tu brailles et que tu nous étourdis. J'avais cru, dans le commencement, que ce n'aurait été que pour quelques minutes ; mais lorsque tu entreprends une fois de prouver quelque chose, tu entasses fait sur fait, preuve sur preuve, sottise sur sottise ; tu parles grec, latin^ italien, allemand, espagnol, hébreu, chinois, arabe, et tu ne songes point que tu assommes ceux qui t'écoutent. Çà buvons à la santé de nos hôtes, qui nous ont si bien régalés. "

Lorsque cette santé fut bue, père Jean dit au Compère : " Et toi, mon neveu, tu ne dis rien, tu est là comme un hébété ; régale-nous donc d'un plat de ta philosophie." L'un des conviées, qui était un Hollandais, âyàlnrFntendu parler de philosophie, demanda au Compère s'il n'était rien autre que philosophe, et si par hasard, il n'était poinr^aussr côccéien ou voétien. ^ "Je ne suis ni l'un ni l'autre, répondit le Compère. Je m'embarrasse fort peu de ces impertinentes opinions qui divisent vos savants, et qui répandent leur ridicule jusque dans vos écoles. Je suis un philosophe qui, par mes profondes réflexions sur la nature des choses, me suis élevé autant au-dessus des préjugés des autres hommes, que le soleil est au-dessus des étoiles par sa clarté. J'ai étendu mes

^ Ces mots désignent les sectateurs de deux fameux théologiens protestants, dont l'un se nommait Coccéius, et l'autre Voétius.

regards sur tous les objets dont je suis environné ; j'ai pénétré dans les replis les plus cachés de l'esprit et du cœur de l'homme, et j'ai vu que l'univers entier était plongé dans l'illusion, l'erreur, la malice et le mensonge.

" J'ai consulté l'histoire générale de toutes les nations policées, et je n'y ai vu qu'un mélange bizarre de grandeur et de misère, d'orgueil et de bassesse, de prospérité et d'infortune, de courage et de lâcheté ; je n'y ai vu qu'un assemblage monstrueux d'opinions qui se heurtent, d'intérêts qui se croisent, de préjugés, de haines, de trahisons, de vexations, de tyrannie, de cruautés, de guerres, de meurtres, en un mot, de tous les maux qu'on puisse imaginer.

"L'histoire politique me montre jusqu'à quel point de fausseté, de souplesse, d'imposture, de méchanceté, d'ambition, un homme seul, ou plusieurs hommes réunis, peuvent parvenir pour commander aux autres, et à quel point d'ignorance, d'impuissance ou de lâcheté ces autres peuvent être réduits pour se laisser mettre sous le joug. Indépendamment de tous maux les qu'une telle autorité et une telle sujétion entraînent dans l'intérieur d'une société quelconque, cette histoire me montre encore ceux qui découlent des dissensions, des querelles, de guerres entr'elles et d'autres sociétés semblables, pour des intérêts, des prétentions de propriété, de possession, de commerce, ou par des motifs de point d'honneur, de jalousie, de caprice et d'ambition.

" L'histoire de la jurisprudence me démontre l'inutilité, le ridicule, le nuisible du droit de propriété. Depuis l'établissement de ce droit, les liommes n'ont encore pu déterminer la façon de l'entendre, ni la manière de l'appliquer. Chaque nation a eu ses lois particulières là-dessus, chaque pays ses coutumes, chaque législateur, chaque jurisconsulte ses opinions différentes, d'où sont résultés les fraudes, les injustices, les haines, les animosités, le dédale de la chicane, la fortune des uns sur la ruine des autres, en un mot, une grande partie des maux que l'on connaît, dans le détail desquels il est inutile d'entrer.

" L'histoire de la philosophie, j'entends ici la philosophie

ordinaire, et non la mienne ; l'histoire, dis-je, de la philosophie m'apprend que 1,'esprit Jiumain, infatué de ses préjugés, assujetti à se conformer aux opinions des autres, ou menacé des fureurs de la persécution, n'est capable que d'enfanter des absurdités et des chimères.

" L'histoire de la médecine me fait voir à combien d'accidents, d'infirmités, de maladies, l'homme civilisé est sujet, en comparaison de l'homme sau\'"âg;e ; et à coiîTbien de plus grands maux il s'expose encore, lorsqu'il se met entre les mains de cette engeance d'ignorants que l'on appelle médecins, qui, depuis trois mille ans de dispute sur les causes des maladies et la nature de leurs remèdes, ne sont point encore d'accord sur la matière de traiter une simple fièvre.

"Enfin,J'JijsLoire -de la religion m'ouvre en entier le cœur et l'esprîT humain, et je découvre, d'un coup-d'œil, à quel point d'erreur, de contradiction, d'ignorance et de barbarie même, l'homme peut atteindre, lorsqu'en sortant de son état naturel, il prétend pouvoir étendre sa curiosité téméraire sur l'auteur de la nature. Les uns, après des recherches vaines, impuissantes, ont dit qu'il n'y avait point dé^Diejî*; d'autres ont dit qu'il y en avait un, et ceux-ci devaient s'en tenir là ; d'autres ont dit aussi qùT^'n'y en avait qu'un, mais en trois personnes distinctes ; d'autres ont soutenu qu'il y en avait 4eux^ un bon et un mauvais ; d'autres ont prétendu qu'il y en avait quatre^ six^ dix> quinze^ vjngt> plus ou moins, mais de diverses espèces et de différents grades. Tous, enflés de leur découverte, ont prétendu définir la nature de la divinité. Les uns ont fait de Dieu un être indolent, et ne se mêlant de rien ; d'autres l'ont fait faible et ridicule ; d'autres, avide et jaloux ; d'autres, inconstant et capricieux ; d'autres, vain et cruel ; et tous, enfin, lui ont rendu un culte analogue à la nature et aux qualités qu'ils lui attribuaient.

" Mais, entre tous ces gens-là, ceux qui ont admis qu'ils étaient les seuls qui eussent la véritable connaissance de la divinité ; que le culte qu'ils lui rendaient, était le seul culte qui lui fût agréable ; que hors de leur croyance et de la pratique de ce culte, l'on était en abomination aux yeux de

Dieu ; ceux-là, dis-je, sont devenus fanatiques, intolérants, persécuteurs, cruels et féroces. 1^ ' h i s t oir£d es-juifs, et principalement ce qui s'est passé parmi les chrétiens depuis l'établissement du christianisme jusqu'à ce jour, sont une preuve de ce que j'avance.

" En conséquence de toutes ces considérations, j'ai dit en moi-même, que puisque les mœurs, les coutumes, les usages, les lois, les religions différentes, auxquelles la plus grande partie du genre humain est soumise, causent de tels désordres et de si grands maux, ces choses ne sont point dans l'ordre naturel ; et j ai conclu que pour que l'homme soit aussi heureux qu'il est capable de l'être, il ne devait être soumis à rien de tout cela, ne devait suivre que l'instinct de la nature, et pouvait fronder ouvertement tout ce qu'il y trouvait de contraire.

" Voilà le sommaire des faits et des raisons, continua le Compère, sur lesquels j'ai fondé ma philosophie. Si monsieur a quelque envie de devenir philosophe aussi, je me ferai un plaisir d'entrer avec lui dans de plus grands détails. Il peut, pour cet effet, choisir tel jour qu'il lui plaira. " Très obligé, dit le Hollandais, j'aime encore mieux être coccéien.

Père Jean, qui s'était enivré pendant que Vitulos et le

u Compère discouraient, dit au Hollandais : " Corbleu, l'ami,

-vT^tu as tort de ne point vouloir tâter de la philosophie : c'est

' ^ un ruisseau d'eau claire et limpide, où tu débarbouillerais

ton gros bon sens; c'est le sanctuaire de la raison, le tombeau

des opinions humaines, le fléau des préjugés du vulgaire,

\ l'éponge de la conscience, et le rocher inébranlable contre

lequel les flots de la honte, de la crainte et des remords ne

produiront jamais que de l'écume. — Monsieur, dit le

Hollandais, je vous ai dit que j'aimais mieux être coccéien."

En disant ces mots, il se leva et partit. Comme il était

fort tard, nous remerciâmes nos hôtes des politesses qu'ils

nous avaient faites, et nous retournâmes à notre auberge.

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