‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 12 sur 48 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SUITE DE LA RELATION DU VOYAGE DE DIEGO EN l'autre MONDE.

Le séjour ordinaire de Lucifer est un palais spacieux, agréable à la vue, mais d'une architecture un peu gothique. Les avenues de ce palais sont défendues par dix mille pièces de canon, de soixante-douze pouces de calibre. La grille de la seconde cour est gardée par trois cent quatre-vingt-cinq Suisses, commandés par Guillaume Tell, auquel l'empereur Albert I" sert de tambour. Celle de la première cour est gardée par six cent quatre-vingt-quatorze diables de toutes sortes de figures, armés de griffes et de dents aiguës, vomis-

sant du feu par la gueule, le nez, les oreilles, et par le trou du cul. La principale porte du palais est gardée par vingt mille loups-garous, rangés en double haie, et bien plus redoutables que celui que je rencontrai dans l'escalier de notre hôte le Parisien ; car lorsqu'ils sont en colère, ils se trémoussent d'une telle force, que dans un instant l'air qui les environne se remplit d'étincelles qui, semblables aux bombes et aux grenades, fracassent, écrasent, brûlent et réduisent en poudre tout ce quelles rencontrent lorsqu'elles viennent à peter.

Lorsque je fus dans ce palais, un huissier de la chambre me fit entrer chez Lucifer. Ce monarque ne paraît pas si vieux qu'on le fait ; il pourraîf~lneme passer pour joli, s'il n'avait une verrue au bout du nez. Il était sur son trône, et environné de toute sa cour : il était vêtu d'une simarre de ras de S. Maur, doublée de fer blanc, et avec des parements de faïence : il avait sur la tête une couronne de buis, et tenait à la main un sceptre de fer. Son trône fut autrefois d'or massif ; mais depuis qu'il a perdu une somme considérable en jouant aux cartes, ce trône n'est plus que de bois de noyer, encore est-il tout vermoulu. Ce prince est d'un appétit extraordinaire, il mange lui seul autant que tous ses sujets ensemble. Il lui faut annuellement plus de quinze cent mille aunes de boudin, et environ six millions de quintaux de poivre ; c'est ce qui fait que cette denrée est si chère en enfer. Il dort au moins cinq mois de l'année, le reste il ne fait que végéter. Il est extraordinairement simple et crédule: il n'y a point de jour qu'on ne lui fasse accroire que les vessies sont des lanternes ; et ceux qui ont intérêt qu'il demeure tel, lui disent que sa bêtise est débonnaireté. Mais ses officiers ne lui ressemblent pas ; ce sont bien les plus malins, les plus déterminés coquins qui aient jamais existé. Parmi ces officiers, je remarquai les diables Moria, Misia, Suai, Jabes, Enac et Jaban ;

Item^ les diables Rebla, Bezec, Borithon, Bala et Uriel ;

Item^ les diables Achaian, Chorraeon, Eases et Béelzébuth ;

Item^ les diables Acaos, Cedon, Cis, Amer et Isboseth ;

lîem^ les diables Aphron, Rammon, Ur et Ramessés ;

Item^ les diables Avon, Boanergon, Siba, Sichor et Lapidoth ;

Item^ les diables Cinoth et Astaroth, qui fut pourfendu en disputant mon âme contre Jahel et qui était déjà aussi parfaitement guéri que s'il ne lui fût rien arrivé.

" Je vis encore les diables Sin, Achas, Alex, Asmodée et Béelphégor :

Item^ les diables Rajan, Boohra, Palim, Urthos et Grevianan :

IterUy les diables Saroth, Faïthros, Molabi et Cosbi, qui se brûla les griffes en éclairant S. Dominique.

Comme depuis cette aventure ce Cosbi est demeuré manchot, et que par conséquent il n'est plus propre à grand'chose, il est chargé de montrer le palais aux étrangers, et de satisfaire à leurs questions sur l'état et le gouvernement de l'enfer.

Lorsque j'eus assez contemplé le seigneur Lucifer, et que j'eus parcouru les principaux appartements de son palais, Cosbi, qui m'accompagnait, m'en fît voir les environs. Le premier objet qui s'offrit à ma vue fut l'empereur Ch..., ramant des pois sous la direction d'un bostangi bâcha, Saxon d'origine, qui houssait les épaules à sa majesté toutes les fois qu'elle ne travaillait point à son gré. Comme j'ai toujours respecté ce grand homme, je n'osai lui demander qui l'avait réduit à une condition si basse et si méprisable ; mais je me doutai bien que ç'aAait été son ambition démesurée, et le zèle un peu trop apostolique qu'il avait fait paraître dans la plupart de ses expéditions. Plus loin, je vis k jape S... Q... à l'affût sur un saule, et guettant un lièvre sur lequel il fondait son souper et celui de quinze enfants qu'il avait de la reine Elizabeth, sa femme. Ayant aperçu sa sainteté^ je me jetai à genoux pour lui demander sa bénédiction ; mais le saint père me coucha en joue pour me donner un coup de fusil ; ce qui fit que je me relevai au plus vite, et que je me sauvai à toutes jambes. Un peu plus loin, je vis... ah ! mes

chers amis, lorsque je pense à ce que je vis, peu s'en faut que je ne remeure de douleur et de tristesse. Je vis mon ancien maître l'éminentissime^cardinal Tongarini, jusqu'à la ceinture dans un~TtrrssçaiI bourbeux, ayant une chemise bleue, dont les manches étaient retroussées jusqu'aux épaules, une toque de laine crasseuse sur la tête, le visage aussi noir que celui d'un charbonnier, et mâchant du tabac comme un Ecossais ; je vis, dis-je, un si saint homme réduit à pêcher des écrevisses pour gagner sa vie. Je voulus embrasser mon doux maître, mais une puissance invisible m'empêcha d'en approcher. Je lui parlai, mais il était devenu si bègue, qu'il me fut impossible d'entendre ce qu'il me répondit. Je commençai à pleurer ; alors il se mit à beugler d'une force si terrible, qu'un troupeau de vaches qui passaient près de là, s'enfuirent et se précipitèrent dans un lac profond, où ellles se noyèrent toutes, excepté un veau que le vacher retint par la queue.

Lorsque j'eus quitté son éminence je demandai à Cosbi, pourquoi un prélat d'une si haute qualité, si sage, si vertueux, se trouvait dans un état si pitoyable. " C'est, répondit Cosbi, qu'il a fait comme ceux qui mangent leur pain blanc avant le bis. Il fait ici à peu près le même métier que S. Pierre faisait sur la terre, tandis que ce saint est aujourd'hui un grand seigneur dans le ciel. Il ne se trouverait cependant point réduit si bas, s'il eût pu se comporter comme un honnête damné ; car lorsqu'il arriva dans ce pays-ci, on le fit maître d'école à la réquisition de la signora Livia Potaccianni, qui a grand crédit à la cour : mais indépendamment de sa crasse ignorance, qui lui aurait fait perdre son emploi un jour ou l'autre, au bout de trois semaines il avait tongarinisé les trois quarts de ses écoliers ; ce qui fit qu'on le chassa, et que Lucifer jura par sa barbe que de sa vie aucun office de ce genre-là ne serait donné aux prélats italiens. " Cosbi parlait encore, lorsque nous nous trouvâmes près d'une tour d'une hauteur prodigieuse, au pied de laquelle il y avait un diable tout disloqué qui demandait la charité.

Il6 LE COMPÈRE MATHIEU

Etant monté sur cette tour, je découvris à l'entour de moi un port de mer admirable, un pays immense, aussi fertile, aussi planté, aussi peuplé que les vallées de Tempe ' ; un pays tel que le seraient les terres de la domination du pape, s'il avait le malheur d'être huguenot, un pays enfin tel que serait la F..., si tous les maltôtiers étaient pendus. Cosbi remarquant mon étonnerffent sur tout ce que je voyais, me dit : " Monsieur l'Elu, l'enfer n'est rien moins qu'un gouffre de feu et de flammes dévorantes, ainsi qu'on vous l'a fait accroire au pays d'où vous venez. L'on n'y est point couché sur des matelas d'airain hérissés de pointes de fer brûlant ; l'on n'y est point régalé de plomb fondu, ni de soufre et de bitume enflammés ; l'on n'y est point étourdi des hurlements épouvantables des damnés et des bêtes féroces, ni des continuels miaulements des chats ; l'on n'y est point plongé dans des cuves remplies de serpents, de couleuvres, de vipères et de crapauds ; il n'y a point de ver qui ronge le cœur, le foie, la rate à personne ; l'on n'est point plongé dans des chaudières d'huile bouillante ou de poix fondue; l'on n'y marche point sur des charbons ardents, et l'on n'y reçoit point de clystère d'eau-forte ; mais l'on y souffre des maux terribles de tout autre genre.

" Nous autres diables sommes tourmentés d'une passion plus insupportable que le feu le plus dévorant ; c'est^la jalousie inexprimable du bonheur de toutes les créatures, comme celui des saints, qui n'ont autre chose à faire qu'à se divertir en paradis ; de celai des hommes, qui, étant encore sur la terre, ont la liberté de parvenir à la même félicité ; enfin, de celui de tous les animaux, qui, s'ils n'ont rien à espérer après leur vie, n'ont aussi rien à craindre. Indépendamment de cette jalousie, le chagrin cuisant que nous ressentons lorsque les peines que nous nous sommes données pour attirer quelqu'un dans notre nasse sont vaines ;

' Les vallées de Tempe en Thessalie, qui se trouvent entre le mont Ossa et l'Olympe, arrosées par le fleuve Penée, ont toujours passé, dans l'opinion des anciens, pour les lieux les plus délicieux de la Grèce.

les coups, les blessures, les estropiades ^ que nous attrapons de temps en temps sont encore autant de surcroît à nos maux. — A propos d'estropiades, dis-je à Cosbi, d'où vient que votre confrère Astaroth, qui a été pourfendu par Jahel, est parfaitement guéri, et que vous êtes demeuré manchot ? — C'est, répondit Cosbi, que lorsque nous nous battons avec les anges, qui sont toujours armés de pied en cap, le combat étant inégal, il n'est pas juste que nous soyons estropiés de nos blessures : mais lorsque nous avons à faire aux hommes, que nous pouvons attaquer désarmés, il est très raisonnable que nous demeurions invalides à jamais, soit qu'ils trouvent le moyen de nous estropier par force ou par adresse. Ah ! mon cher Elu, si j'avais tordu le cou à S. Dominique la première fois que l'envie m'en prit, je ne serais point dans l'état où vous me voyez : mais j'ai toujours été trop bon, et ma bonté est la cause qu'ainsi que bien d'autres que j'ai eus entre mes pattes, il est là-haut dans le fond du paradis, où il se moque de moi avec juste raison. Voilà pour ce qui nous regarde.

" Quant aux damnés, continua Cosbi, vous saurez qu'il y a ici autant de royaumes, de provinces, de villes et de sortes de climats qu'il s'en trouve sur la terre. Chacun de ces royaumes, chacune de ces provinces ou de ces villes sont destinés à recevoir les damnés qui viennent de l'endroit de la terre qui leur correspond. Mais comme chaque damné, en conservant les mêmes mœurs, les mêmes inclinations qu'il avait pendant sa vie, est contraint de subir pendant toute une éternité précisément le contraire de ce qui a causé sa damnation, qu'il pense sans cesse au monde qu'il regrette, au paradis qu'il a perdu, et qu'il est privé de la consolation que les diables ont d'aller de temps en temps tenter quelque saint en paradis, ou posséder quelque religieuse sur la terre, le sort de ces créatures est, en quelque sorte, plus malheureux que le nôtre. Par exemple, ces femelles sensibles et délicates, si sujettes aux évanouissements, aux syncopes, aux

' Ce mot peut être usité en enfer, mais il ne l'est point dans ce monde-ci.

vapeurs, tombent régulièrement du haut mal toutes le fois que quelque sujet désagréable affecte leurs sens ou leur petite cervelle ; et au lieu d'une scène ridicule qu'elles donnaient autrefois, elles deviennent ici l'objet d'un spectacle aussi sale que dégoûtant.

" Cette quantité prodigieuse de femmes tendres et douillettes sont condamnées à s'asseoir six heures par jour, le cul nu sur un roc de glace, en butte à la furie du vent du nord, des grêles et des giboulées, ou aux rayons d'un soleil aussi ardent que celui du Gingiro. ^

" Ces mères inhumaines et marâtres sont obligées d'aimer, d'élever, de veiller, de bercer, d'allaiter leurs enfants, au risque d'avoir le teint aussi ridé qu'une vieille vessie, et les tétons faits comme la besace de frère Lubin de Truxillo.

" Ces grands seigneurs, ces faiseurs de lit à part, sont contraints de coucher avec madame, de faire aussi bon ménage que Garot et sa femme.

" Ces prélats orgueilleux, ignorants ou fanatiques, sont obligés de catéchiser eux-mêmes leurs ouailles, de les prêcher d'exemple, de jeûner au moins huit jours de carême, de savoir lire un peu le latin, d'être aussi tolérants qu'un Hollandais, et aussi humbles que S. Alexis.

" Ces sangsues publiques, ces maltôtiers impitoyables sont condamnés à être aussi pauvres que Guillot de Blengy, à faire chaque semaine trois corvées sur les grands chemins, à ne manger que de la castagne et de la rabiolle -, et à être mis au pilori tous les dimanches.

" Ces abbés poupins et débauchés, ces fléaux de la virginité sont condamnés à un satiriasis éternel, à coucher entre deux pucelles, et avoir autant de continence que S. Adelme.

" Ces magistrats freluquets, ces animaux..."

Cosbi allait continuer, mais une odeur de soufre se répandit tout-à-coup autour de nous ; la lumière fit place en un instant à des ténèbres épaisses ; un vent furieux se fit entendre ; les cris des damnés, les hurlements des animaux

1 Royaume de la CafFrerie, sous la ligne. - Des châtaignes et des raves.

remplirent les airs ; la mer s'émut et mugit d'une force épouvantable ; alors un coup de foudre qui ébranla la voûte des enfers, me précipita aux antipodes.

Ayant percé la croûte de la terre précisément entre les jambes de Xanty-you-fiou-chiou, empereur du Japon, à -présent régnant, je gagnai les nues et l'éther ; et le premier spectacle que j'observai dans ma course rapide, fut cet astre resplendissant, qui, spectateur tranquille du mouvement inégal des planètes qui l'environnent, ainsi que de leurs révolutions respectives, dispense avec largesse la chaleur et la lumière à ces globes errants, qui, gravitant les uns vers les autres, gravitent tous ensemble vers le père du jour, lequel gravite à son tour vers eux tous. — Ici chacun de nous se mit à rire de l'enthousiasme avec lequel l'Espagnol racontait cette aventure singulière ; mais il ne prit point garde si nous riions ou si nous pleurions, et continua ainsi sa relation.

Je questionnai le soleil sur sa grandeur, sa densité relative; sur le degré de lumière et de chaleur qu'il contenait ; il satisfit à toutes ces questions. Je m'informai de quelle matière il était composé ; il me répondit qu'il me le dirait une autre fois ; je lui demandai s'il était mâle ou femelle ; il se mit à rire, et je passai outre.

En avançant vers cette région admirable, émaillée d'une quantité prodigieuse d'étoiles fixes qui nagent dans un vide immense, je rencontrai un million de ces corps surprenants, composés de bitume et d'asphalte, avec des queues de petroleum, ^ occupés à décrire autour du soleil des orbes plus ou moins excentriques, et dans des périodes plus ou moins longues. A mesure que j'avançais, je vis des soleils sans nombre, entassés les uns sur les autres, environnés de leurs planètes, de leurs comètes, de leurs lunes, et le tout dans la même analogie, dans le même ordre, dans la même proportion, dans le même nombre que le premier système solaire que j'avais rencontré.

Jusque-là je n'avais parcouru que le vacutim plénum ,• j'entrai enfin dans le vacuum perfectum^ que je traversai sans

' Diego parle, selon toute apparence, des comètes.

rien voir, puisqu'il ne contient rien, et j'arrivai au faubourg du paradis. '

Ce faubourg est habité par des âmes qui n'ont fait ni assez de mal pour être damnées, ni assez de bien pour être sauvées, c'est-à-dire, que leurs mérites et leurs démérites se contre-balancent. Ces âmes occupent donc l'endroft que je viens de dire, et tiennent toutes auberge. C'est chez elles que l'on prend son logement en attendant que l'on puisse entrer dans j£Paradis,Jlequel ne s'ouvre__£ue trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi. Comme le jour que' j'arrivai était un jeudi, je dus prendre gîte. Etant entré dans une de ces auberges, l'hôtesse me regarda fixement, et me sauta au cou, en faisant des acclamations si extraordinaires, qu'elle mit tout le voisinage en alarmes. Cette femme était ma mère. Elle avait été de son vivant la sacristine des carmélites de Bilbao. Elle me conta que mon père était le sous-gardien des RR. PP. cordeliers, à la porte desquels l'on m'avait trouvé deux jours après ma naissance. Elle ajouta que j'avais trois frères et quatre sœurs, dont deux vivaient encore, quatre étaient en enfer et un en paradis.

Il est inutile de me demander quelle fut ma joie de voir, pour la première fois, celle qui m'avait donné le jour, et si je fus fêté, régalé pendant le court espace de temps que j'avais à demeurer chez elle. Tout ce que j'ai à dire, c'est que le lendemain étant arrivé, la porte du paradis s'ouvrit à l'heure ordinaire ; je pris congé de ma mère, et je partis pour la gloire éternelle.

Ah ! mon cher maître ; ah ! mes chers compagnons, où trouverai-je des termes suffisants pour vous exprimer ce que j'ai vu dans ce séjour de délices .'' L'esprit du père Henao de Salamanque, la rhétorique de Caramuel d'Oviedo, et la langue de sainte Colette d'Avilès, réunis dans la personne d'Hurtado de Penaflour, suffiraient à peine pour faire une esquisse des merveilles que le paradis contient.

J'entrai d'abord dans une rue prodigieusement large, bordée de palais et de jardins si magnifiques, que lorsque je les examinai de près, je ne doutai nullement que l'art et le

goût les plus parfaits n'eussent concouru à l'envi pour former ces lieux délicieux.

L'on ne remarque dans l'architecture extérieure de ces palais, ni cette stérilité, ni cette richesse indiscrète que l'on voit dans les bâtiments construits de la main des hommes, non plus que ces décorations ridicules, produites par l'imagination bizarre des architectes modernes. L'ordonnance générale, l'élégance des proportions, leur harmonie forment un tout qui vous saisit de respect et d'admiration. L'intérieur de ces palais n'est pas moins bien entendu que le dehors. L'on n'y voit point cet assemblage confus d'ornements capricieux; et d'attributs placés sans choix ; chaque objet correspond à l'usage de la pièce dont il fait partie, et ces pièces sont distribuées de façon que l'on ne peut rien désirer de plus, tant pour la commodité que pour la satisfaction particulière de ceux auxquels elles sont destinées.

Les jardins sont dignes de ces demeures charmantes. Si on les considère tout d'un coup, la perspective la plus riante, la plus agréable, la plus majestueuse, se présente à la vue. Si on les considère en détail, l'on voit, d'un côté, les pierres et les métaux les plus précieux employés par la main des anges, à former des figures si parfaites, que la plus belle nature n'en approche point plus que la carcasse d'Esope ne ressemble à la Vénus de Médicis : d'un autre côté, ce sont des rampes, des boulingrins, des terrasses, dont le gazon est un duvet charmant, ou du velours de toutes couleurs : d'un autre côté, ce sont des canaux, des cascades, des jets-d'eau, des fontaines d'eau claire, de lait, de miel, d'hydromel et de ratafia : d'un autre, ce sont des palissades, des berceaux, des charmilles en pastillages, des arbres, des arbrisseaux, dont le corps est d'or pur, les branches d'argent, les feuilles de cristal, et les fruits de perles, des diamants, des saphirs des rubis, des éméraudes aussi mangeables, et mille fois plus délicieux que les ananas et les topinambours ; enfin, tout ce que le génie, l'art, le goût, la magnificence peuvent réunir de plus sublime, de mieux entendu, de plus somptueux, se trouve rassemblé en ces lieux, avec autant de sagesse que de profusion.

Si les yeux procurent à l'âme un plaisir infini par un spectacle si charmant, les autres sens ne lui en procurent pas moins par les sensations qui leur sont propres. L'air semble être rempli des odeurs de toutes les toilettes de Paris, et de tous les parfums de l'Asie. Les chiens y aboient en musique; les bœufs y beuglent en faux-bourdon ; tous les oiseaux jusqu'aux coqs d'Inde et aux autruches, y chantent le plus mélodieusement du monde ; ainsi du reste, comme vous l'apprendrez par la suite.

Jusque-là je n'avais encore vu personne ; mais je ne tardai guère à revoir Jahel. Lorsqu'il fut arrivé, il me mena dans une de ces maisons que j'avais vues à mon arrivée, et dans laquelle je ne fus pas peu surpris de voir les différentes actions de ma vie, représentées sur des tapisseries autant au-dessus de celles des Gobelins, que la nature est au-dessus de l'art. Jahel me dit que cette maison était le lieu qui était destiné de toute éternité pour ma résidence ; que tout ce que j'y pourrais souhaiter me serait accordé ; qu'à cet effet je n'aurais qu'à tirer le cordon d'une sonnette qui pendait à côté de moi, et qui m'accompagnerait partout où j'irais.

Comme j'avais soif, je tirai ce cordon ; à l'instant un carillon mélodieux se fît entendre, et quatre anges habillés en femmes, ayant les cheveux en tresse et du linge d'une finesse extrême, parurent avec différentes sortes de rafraîchissements. Lorsque j'eus vidé un gobelet de vermeil d'un orgeat exquis, et mangé quelques dragées à la célestine, les quatre anges me tondirent, me lavèrent depuis la tête jusqu'au pieds, me parfumèrent, me revêtirent d'une robe de lin, blanche comme la neige, me ceignirent d'une ceinture d'un tissu d'or, me mirent un bonnet aussi pointu que celui du roi Siam, et m'armèrent d'un sabre aussi tranchant que celui de Mahomet IL

Cette cérémonie étant achevée, Jahel me dit : " Mon cher pupille, voilà les quatre domestiques qui seront désormais à vos ordres. La robe dont vous êtes revêtu est la robe d'élection. Il ny a que les personnes qui ont passé leur vie dans quelque ordre monastique qui soient habillées ici comme elles l'étaient sur la terre. La raison de cette distinction est que

les séculiers, tels que vous, n'ont porté que des habits profanes, et que les religieux ont porté un uniforme sacré qui fut agréable aux yeux de Dieu et dont il veut qu'ils soient éternellement revêtus."

Lorsque Jahel eut achevé son discours, il me mena dans une assemblée où il y avait plus, de quatre mille saints qui se réjouissaient. L'on voyait d'un côté des bains d'eau rose, où un grand nombre d'élus de tous sexes nageait pêle-mêle comme des harengs. D'un autre côté l'on voyait des femmes qui chantaient, des hommes qui jouaient à colin-maillard, des enfants qui fouettaient leur toupie. Plus loin c'étaient des chanoines qui dormaient, des curés qui buvaient, et des religieuses qui jouaient au trictrac avec des moines. Mais quellg^diversité^ grand Dieu ! dans les accoutrements de ces derniers 1 II y en avait de tondus, de chevelus, de chauves, \ de pelés, de barbus, de rasés, de chaussés, de pieds nus, de | culottés et de culs nus ; il y en avait avec des coqueluchons, des capuchons longs, courts, larges, étroits, ronds, carrés, pyramidaux, pointus, cylindriques, blancs, noirs, bruns, tannés ou gris, ainsi qu'avec des robes, des tuniques, des manteaux plissés, unis, de drap, de serge, de ratine, de bure ou de molleton : l'on en voyait avec des bas, des bottes, des souliers, ^ des socques, des sandales, des pantoufles ou des savates ; l'on yj en remarquait avec des cordes de fil, des écharpes de laine, des ' cordons de soie, des lisières de coton ou d'écorce d'arbres ; i d'autres avec des ceintures de peau, des tresses de cuir, des j boucles de bois, des boutons de cuivre, des agrafes de fer et des biboquets de corne.... Je n'aurais jamais fait, mes chers amis, si je voulais faire une énumération complète des accoutrements de cette classe de bienheureux.

Le divertissement étant fini, l'on chanta le miserere en trois parties pour le repos de l'âme du pape Léon X, que l'on tâche de tirer de l'enfer, pour faire cesser le scandale qu'il y cause par ses querelles continuelles avec Luther et Jean Huss. Après cet acte de piété, il se fit des parties de quatre, de six, de quinze, de vingt personnes et davantage, pour aller souper ensemble.

Comme j'étais un nouveau venu, et que l'on ne se pique point trop de politesse en ce pays-là, je serais vraisemblablement demeuré seul, si Jahcl ne m'eût introduit dans une compagnie de vieux saints qui se disposaient à aller souper chez S. Christophe, qui régalait ce jour-là.

Lorsque nous fûmes arrivés chez le saint, Jahel me dit : mon cher Diego, en attendant l'heure de se mettre à table, je veux vous faire voir l'arsenal du paradis, où l'on conserve par vénération les princfpales choses qui ont servi à la gloire des saints, et à la propagation de la religion sur la terre.

Le premier objet qui s'offrit à ma vue en entrant dans cet arsenal, fut la machine avec laquelle les anges transportèrent la maison de la Vierge de la Judée à Lorette.

Puis le cabriolet dans lequel Ste. Marguerite venait rendre visite à Jeanne d'Arc.

Le métier sur lequel on fit l'oriflamme.

La ruche qui fournit la cire pour la sainte chandelle d'Arras.

Le moulin qui a fait le papier sur lequel S. Pierre écrivait au roi Pépin.

L'anneau que Jésus-Christ donna à Ste. Catherine, lorsqu'il l'épousa.

Le mouton qui fournit la laine du scapulaire que la Vierge donna aux carmes.

La béquille avec laquelle Ste. Agnès chassait la goutte.

L'âne que S. Germain ressuscita.

Le corbeau qui nourrit pendant dix ans S. Paul, ermite.

Le pigeon qui apporta la communion à S. Elme.

L'oie qui servit de guide aux croisés de Hongrie.

Les canards de S. Nicolas, qui adoraient le bon Dieu.

La mule qui prouva le mystère de la transsubstantiation.

L'agneau de Ste. Colette, qui s'agenouillait à la messe.

Les six mois pendant lesquels S. Macaire fit pénitence pour avoir tué une puce.

Le soufflet que S. Hilarion donna à Satan dans le désert.

La révérence que la Vierge fit à S. Bernardin.

La corde avec laquelle Ste. Marie de Tours attacha le diable.

La chaudière dans laquelle on fît bouillir Ste. Vénérande sans pouvoir la faire cuire.

L'araignée qui sortit par la cuisse de S. François d'Ariano.

Puis enfin la biche de S. Anogène ; les hirondelles de S. Régalât ; le renard de S. Boniface ; les moineaux de S. Vincent ; les poules de S. Ide ; l'aigle de S. Guislain ; le cochon de S. Antoine ; le diable de S. Martin. Ma foi, j'en aurais bien vu d'autres, si la cloche n'eût sonné pour le souper.

Lorsque nous fûmes de retour, l'on servit. Ste. Claire et Ste. Thérèse prirent le haut bout ; Jahel et moi nous fûmes placés à côté de ces deux saintes ; S. François et le frère Massé, son compagnon, se placèrent ensuite, puis S. Poly- ^^-^* crone le porte-faix ; S. Jean le rri^nclîÔt ; S. Cyrille le har- , gneux ; S. Dominique l'encuirassé ; S. Baradat le rabougri ; S. Adhelme l'intrépide ; Ste. Dorothée l'éveillée ; Ambroise Paré, Ponce-Pilate, Rabelais et S. Christophe.

Ce repas, quoiqu'on me le dit être un des plus simples que l'on fit en paradis, était bien le plus splendide, le plus magnifique que j'aie vu de ma vie, même chez M. de la Grapillardière le fermier-général, que j'ai servi pendant dix-huit mois.

Indépendamment de toutes les viandes célestes dont je ne puis vous dire le nom, il me sembla que quelque pourvoyeur ailé avait parcouru les quatres parties du monde pour rassembler cette variété infinie de mets, tant en viande qu'en gibiers, qu'en poissons, dont notre table fut couverte, et qui furent tous servis dans de grands plats d'or garnis de pierres précieuses. L'entre-mets et le dessert ne furent pas moins somptueux que les deux premiers services : les pâtés, les tourtes, les crèmes, les pâtes de toute espèce, les fruits en tous genres, tant crus, secs, que confits ou différemment préparés, les vins, les liqueurs, les fondants, les cordiaux, les excitatifs, les stomachiques et les digestifs les plus exquis furent répandus avec profusion ; enfin, tout ce que la nature

peut produire de plus excellent, de plus d(jlicat, de plus délectable ; tout ce que l'art de la cuisine peut exécuter de plus appétissant, de plus succulent et de plus délicieux fut réuni, selon moi, pour former ce repas admirable, où, si quelqu'un trouve de la superfluité, c'est qu'il ignore que les saints ont meilleur appétit que les hommes.

Le palais n'était point le seul organe du plaisir : les yeux, le nez, les oreilles, et généralement toutes les parties de notre corps se disputaient à l'envi la gloire de procurer le plus de délectation à chacun de nos individus. La plus belle voix du monde, accompagnée de huit cors de chasse, quinze trompettes et seize tambours, nous chanta les prouesses de S. Georges, la conversion de S. Bruno, et le danger que le Lazare courut sur la Méditerranée, en venant de la Terre- Sainte à Marseille.

Mais rien ne me fît plus de plaisir qu'un moutardier de la grandeur d'un œuf d'autruche, ou environ. Le pied de ce moutardier était de rubis, et la coupe était le crâne d'un de ces mille Philistins que Samson tua avec une mâchoire d'âne. Cette coupe était enrichie de bas-reliefs admirables.... si admirables, que je ne crois pas qu'il en existe de pareils dans le ciel entier. La composition, la disposition, la correction, le goût, l'élégance, le caractère, la variété, l'expression, la délicatesse, le fini, portés au plus haut point, semblaient être réunis pour former ce chef-d'œuvre accompli. On voyait d'un côté les passages de la mer Rouge et du Jourdain par les Israélites, ainsi que celui de la Manche par le roi Jacques, lorsqu'il se sauva en France : d'un autre, c'étaient la chute des murs de Jéricho au bruit des cornets-à-bouquins des prêtres de l'ancienne loi, et la démolition du temple de Charenton ; puis le repos du soleil pendant la défaite d'Adonibesec et de ses confrères, et la même complaisance de cet astre pour Charles-Quint, lorsqu'il battit les protestants à Mulberg ; enfin, le séjour de Jonas dans la baleine, l'enlèvement d'Habacuc, et quelques autres sujets d'histoire, mais plus simples, et qui n'excitèrent point tant mon admiration que la représentation au naturel, non seulement de tous les

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Israélites qui se sauvèrent d'Egypte, mais encore celle de toute l'armée de Pharaon, depuis le chef jusqu'au moindre fifre; ainsi des autres jusques et y compris les trois cents renards qui mirent le feu aux plaines de Tamnata, et dont j'avais oublié de vous parler.

Pour le coup, père Jean ne put plus s'empêcher de rire de toutes ses forces. Oserais-je demander, dit Diego, pourquoi le vénérable père Jean rit ! — Je ris de ton moutardier, répondit celui-ci. — Et moi je n'en ris pas, répartit l'Espagnol.

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