CHAPITRE XII
SUITE DU VOYAGE DE l'eSPAGNOL EN l'aUTRE MONDE.
Diego avait assez parlé pour prendre un nouveau restaurant ; aussi prit-il celui qu'on lui avait préparé pendant son dernier discours ; ensuite il dormit un peu, puis il continua ainsi :
Lorsque la voix qui nous avait chanté les hauts faits du patriarche d'Angleterre, la conversion du père S, Bruno, et le voyage de Lazare, eut fini, l'on renvoya les instruments. Alors S. Polycrone entama une conversation sur la qualité du bois de Brésil. Cette matière fut généralement discutée avec beaucoup d'intelligence et de sagacité, et S. Baradat ne m'y parut pas le moins entendu. Lorsque cette conversation fut finie, il lui en succéda de particulières, c'est-à-dire que chacun des convives se mit à parler avec son voisin. S. François et le frère Massé s'entretinrent des chaleurs de la canicule ; S. Dominique et S. Jean le manchot parlèrent des cuirasses ; S. Cyrille et Ste. Dorothée, de l'abréviation des procédures. S. Adhelme et Ponce-Pilate discoururent de la levée des impôts. Ambroise Paré se mit à lire ; S. Polycrone se mit à dormir ; S. Christophe dormait déjà, et Rabelais parla tout seul.
Quant aux deux saintes, leur entretien roula sur leur vie passée, sur les vertus éminentes qui leur avaient ouvert le
ciel. Comme Jahel était sorti pour affaire, j'eus le loisir et la facilité d'entendre ce que ces saintes femmes dirent. En voici le précis :
Il faut avouer, ma chère sœur (c'est Ste. Thérèse qui parle) que notre réputation sur la terre, et le bonheur dont nous jouissons ici, valent bien les peines que nous nous sommes données pour acquérir l'un et l'autre.
Il y a un temps infini que je brûle d'envie de vous conter l'histoire de ma vie. Je vais vous faire d'autant plus volontiers cette confidence, qu'après Ste. Ursule, vous êtes la femme du paradis pour laquelle j'ai le plus d'estime et d'attachement : je ne sais pas même si, avec le temps, vous ne l'emporterez point sur votre rivale, tant je me sens d'inclination à vous aimer.
Avila, dans la vieille Castille, m'a vu naître. Je suis la cadette des trois filles de dom Alphonse Sanchès de Cépède, et de dona Béatrix d'Ahumade, tous deux recommandables par leur piété, et, soit dit sans vanité, par une noblesse égale à celle de Charles-Quint.
Le goût de ma nation pour le merveilleux porte mes chers compatriotes à ne lire que des histoires qui flattent ce même goût : l'héroïsme, la chevalerie, les enchantements, les prodiges, les miracles, sont les seuls faits qui les touchent ; et comme les romans et les vies des saints sont remplis de faits de cette nature, ce sont les seuls livres qu'ils lisent ordinairement ; et ce furent aussi ceux que Sanchès de Cépède lisait ou donnait à lire à ses enfants, pour leur former l'esprit et le cœur.
Je n'avais que neuf ans lorsque je commençai à prendre goût pour la lecture de la légende. Les romans ne me touchaient point encore ; les aventures qu'ils contenaient y étaient mêlées de certaines matières trop abstraites pour un enfant de mon âge ; mes sœurs, plus âgées et par conséquent plus intelligentes, en savaient faire leur profit. Pour moi, je m'en tins à la vie des saints, et je trouvai tant de satisfaction à cette lecture, que par la suite j'en fis une des principales occupations de ma vie.
Née avec un cœur tendre et sensible, avec l'imagination vive, avec cette inquiétude d'esprit qui affecte particulièrement les personnes sujettes aux grandes passions de l'âme, je ne pouvais entendre, sans être pénétrée de crainte et de trouble, les pénitences affreuses que plusieurs saints anachorètes avaient faites pour éviter l'enfer, duquel on me faisait de temps en temps des peintures effroyables : je ne pouvais lire l'histoire des tourments terribles que les martyrs avaient soufferts pour la gloire de Dieu, sans avoir un désir ardent de mourir de même pour un objet si beau.
Occupée sans cesse de ces sortes de choses, j'en perdais le boire et le manger ; je ne dormais plus, je ne faisais que rêver, et mes rêves achevaient de peindre à mon esprit échauffé ce que la lecture et les propos que j'entendais n'avaient que crayonné.
Tantôt je me trouvais sur le mont Liban, sur le mont Ored, ou sur le mont Sinaï ; tantôt c'était dans les vastes déserts de la haute Egypte et de l'Arabie ; et partout je voyais ces bienheureux solitaires des premiers siècles, les uns chargés de chaînes comme des démoniaques, se traînant à quatre pattes comme Nabuchodonozor, et broutant l'herbe comme des chèvres ; d'autres se déchirant le corps comme les faquirs des Indes, se roulant sur les ronces et les orties comme les bonzes de la Chine, et jeûnant sans cesse comme les talapoins de Siam ; d'autres se tenant debout sur une jambe, sur un fer pointu, ou les bras élevés comme les dervis du Candahar, se disloquant, se déchirant les membres comme les santons de l'Ascour, méditant sans cesse comme les sanguis du Mogol, et priant sans relâche comme les lamas du Thibet ; d'autres s'exposant aux injures de l'air comme les bramines du Visapour, se vautrant dans la neige comme les moineaux du Chili, ou se cachant dans les trous comme les blaireaux de la Westphalie.
D'autres fois je me trouvais chez les païens dans les siècles de persécution ; je ne rencontrais que des roues, des gibets, des croix, des bûchers préparés pour les supplices de cette classe d'élus, qu'un zèle intrépide faisait renverser les idoles
des nations, pour les convaincre de leur culte. Ici je voyais des bras, des jambes, des têtes séparées de leur tronc, se rejoindre en un instant, au grand étonnement d'un peuple barbare, aveugle et endurci : là c'étaient des vierges qu'on violait, d'autres qu'on lapidait, qu'on déchirait, qu'on grillait, qu'on éventrait, et qui, pour faire enrager les tyrans, se trouvaient guéries à l'instant ou la nuit suivante : plus loin c'étaient d'autres martyrs à qui l'on faisait souffrir les mêmes tourments, mais qui trouvaient à propos de demeurer estropiés, ou de mourir de leurs blessures : partout enfin c'était, tant de la part de ces saints que de celle des païens, un contraste frappant d'innovations et de préjugés, de zèle et de menaces, d'obstination et de rigueur, d'enthousiasme et de violence, de patience et de cruauté.
Je sortais de ces rêves avec l'imagination remplie de ces choses ; une lecture du même genre succédait, et achevait de me convaincre que, quoique ce monde-ci fût le meilleur des mondes possibles, l'on ne pou^'ait se sauver qu'en faisant précisément tout le contraire de ce que la nature et la raison nous prescrivent ; qu'il fallait anéantir l'espèce humaine en embrassant la plus étroite virginité ; tourmenter et ruiner par les jeûnes, les veilles et la discipline, ce corps que le créateur a formé ; embrasser une pauvreté volontaire, renoncer au travail, aux emplois, et par conséquent à tous les devoirs de la société, tant générale que particulière ; courir avertir les infidèles qu'ils se défissent de la religion de leurs ancêtres, sous peine d'être pris par le diable ; les convertir malgré eux, ou du moins se faire égorger pour couronner l'œuvre.
A l'aide des réflexions que je faisais sur ces choses et leurs conséquences, je conçus une telle frayeur pour l'enfer, que je courais quelquefois comme éperdue par la maison de mon père, en poussant des hurlements épouvantables.
Je n'avais pas encore dix ans que je formai le dessein de prêcher l'évangile aux Maures. J'irai parmi ces infidèles, disais-je en moi-même, je leur reprocherai leur aveuglement; je leur exposerai les vérités de notre sainte religion ; je les
exhorterai par mes sermons, par mes prières, par mes larmes à se faire chrétiens ; et si mon zèle, au lieu de les toucher, les irrite, je mourrai, et j'éviterai, par les tourments de cette vie, ceux qui m'attendent dans l'autre.
Je communiquai cette sainte résolution à un frère que j'avais, sur l'esprit duquel la légende avait fait les mêmes impressions que sur le mien : ce frère approuva tout ce que je lui proposai, et nous partîmes incognito pour aller convertir les Maures, ou mourir pour la foi.
L'esprit préoccupé de la gloire que nous allions acquérir par la conversion de ces infidèles, ou par la mort glorieuse qui nous attendait, nous marchions l'un et l'autre d'une ardeur extrême, quand tout-à-coup, b ma chère sœur, quel revers ! Satan suscita un certain parent qui se trouva sur notre route, qui nous reconnut, qui nous arrêta, qui nous ramena chez notre père, où l'on trou^■a à propos de nous faire évaporer par les fesses les trois quarts du zèle qui, à ce qu'on prétendait, nous avait fait tourner la tête.
Voyant que nous ne pouvions devenir apôtres ni martyrs, nous résolûmes d'être ermites. Le jardin de la maison fut notre désert ; les grottes que nous construisîmes furent les cavernes où nous passions la plus grande partie de notre temps, soit à la prière ou à la lecture, soit au recueillement ou à la contemplation.
Je continuai ce genre de vie pendant un peu plus de deux ans. Au bout de ce temps-là mon inquiétude naturelle augmenta ; certain trouble inconnu affectait par intervalle toutes les facultés de mon âme, et ce trouble ne cessait pour laisser un vide affreux dans mon esprit, que le fruit de mon éducation et de mes lectures avait rempli jusqu'alors ; certain genre de mélancolie engourdit le reste de ma vivacité ; ma solitude me plaisait plus que jamais ; mais ce n'était plus pour y faire ces lectures, ces réflexions, ces méditations qui traçaient dans mon cerveau un tableau régulier, dont l'ordonnance et la symétrie m'occupaient pendant le sommeil. Au contraire, mes rêves si fréquents ne me représentaient plus que des objets monstrueux, informes et confus qui me
tourmentaient, et qui tiraient sans doute leur origine de mon imagination agitée d'une part, et de certaines dispositions physiques de l'autre.
J'étais dans cet état indéfinissable, lorsque je perdis ma mère. Certaines bienséances me produisirent alors dans le monde : mais les charmes de la société, l'enjouement de mes compagnes, les amusements de mon âge, la nouveauté, la variété des objets dont j'étais environnée, ne purent tirer mon âme de sa léthargie : la seule présence d'un jeune homme d'environ seize ans, nommé dom Pèdre de Busillos, apportait sans que je susse comment, quelque adoucissement à mes maux, et me causait une émotion que je n'avais point encore éprouvée; mais son absence me replongeait dans mon premier état.
Un jour que le hasard me fit rencontrer seule avec dom Pèdre, il m'envisagea d'un air si tendre, ses yeux avaient quelque chose de si vif, de si pénétrant, que je m'évanouis à leur aspect. Comme il n'y avait personne à portée de l'appartement où nous étions, dom Pèdre prit tous les soins possibles pour me secourir ; il y réussit ; j'ouvris les yeux ; je me trouvai dans ses bras, le visage contre le sien, tout baigné de larmes. " Charmante Thérèse, me dit-il, que vous ai-je fait pour que ma compagnie, ma seule vue puissent être la cause de l'état funeste où je vous vois ! — Hélas! je ne sais, lui répondis-je, votre présence... vos yeux... je ne puis m'expliquer. — Serait-il possible, reprit dom Pèdre avec transport, que mes yeux eussent fait sur votre cœur la millième partie de l'impression que les vôtres ont fait sur le mien ! — Vous devez en juger par l'effet, lui dis-je. — Si cela est, s'écria dom Pèdre, mon bonheur est extrême. Ah ! divine Thérèse ! que viens-je d'entendre ? ne perdons point un temps précieux que le ciel nous envoie ; jurons-nous un amour éternel, et concertons des moyens de nous rendre heureux. — Je ne vous entends point, dom Pèdre, lui dis-je... Heureux ! cela se pourrait-il r Je n'ai jamais connu de bonheur en ce monde, à moins que ce n'en soit un que d'être avec vous. — Oui, ma chère, ajouta dom Pèdre, c'en est un pour vous et pour moi..."
L'arrivée d'une de mes sœurs termina notre entretien, et celle de plusieurs personnes qui entrèrent immédiatement après, empêcha que l'on s'aperçût du désordre où cette scène m'avait mise.
Aussitôt que j'eus le loisir, je courus à mon ermitage ; je m'enfermai dans ma grotte, je m'abandonnai à un nouveau genre de réflexions qui, jointes à mon inexpérience, à des désirs indéterminés, à une agitation générale et extraordinaire, me plongèrent dans un second trouble, où je ne démêlais rien mieux que dans le premier.
La nuit vint, et se passa, le lendemain aussi ; la seconde nuit était déjà bien avancée ; je venais d'entrer dans ma retraite, et j'étais toujours dans le même état, lorsque tout d'un coup j'aperçus un homme à mes genoux. Je n'eus pas la force de m'enfuir ni de crier ; il m'en resta seulement assez pour reconnaître dom Pèdre. "Téméraire, où allezvous, lui dis-je, d'une voix tremblante ? — Vous le voyez, me répondit-il..." Alors il se tut ; il me prit les mains qu'il serra dans les siennes ; nous répandîmes des larmes, et nous demeurâmes quelque temps à nous regarder sans pouvoir rien dire. Enfin je rompis ce silence ; je lui peignis le péril où sa témérité l'exposait ; je le priai de se retirer, et j'ajoutai que s'il s'obstinait à demeurer davantage, la crainte qu'on ne le surprenne dans ce lieu allait me faire mourir de frayeur. Ces paroles furent un coup de foudre pour dom Pèdre : l'image du danger où il s'était exposé, la nécessité de me quitter, l'état où il me voyait, faillirent à lui ôter la force de s'éloigner. Enfin il m'embrassa, me dit adieu et disparut.
Jugez, ma chère, après tout ce que vous venez d'entendre, de la situation où dom Pèdre me laissa.
Le jour étant venu, je me retirai dans mon appartement ; j'y passai la matinée dans une agitation extrême ; et sous prétexte que je jeûnais, je ne voulus point dîner. L'aprèsmidi, mon père partit pour la campagne, mes sœurs allèrent faire quelques visites ; je demeurai seule, et dom Pèdre accourut me trouver. Grand Dieu, qu'il était beau !... Anges du ciel ! qui m'êtes apparus tant de fois dans ma vie, n'en
soyez point jaloux ; mon amant était mille fois plus brillant et plus aimable que vous.
La solitude, le silence qui régnaient autour de mon appartement, la liberté dont je jouissais, enhardirent dom Pèdre : il voulut m'embrasser, je le repoussai ; je voulus fuir, il m'arrêta ; je redoublai mes efforts, il redoubla les siens ; je voulus me fâcher, mais la nature trahit mon courage, je me pâmai et je tombai sur un sopha, sans mouvement et sans connaissance. J'ignore les autres préludes de ma défaite ; je ne recouvrai le sentiment que pour voir le triomphe de mon vainqueur.
J'appris alors, ma chère sœur, que le trouble qui m'avait si fort agitée depuis quelque temps, avait son remède, ainsi que le reste des maux qui affligent l'humanité. L'enjouement, la gaîté et toutes les grâces de mon âge succédèrent à cette humeur inquiète et mélancolique, qui me faisait employer mes plus beaux jours dans la contemplation de la vie des anachorètes et des martyrs, et à chercher les moyens de les imiter. Si j'avais désormais à demeurer dans les déserts, m'écriai-je quelquefois, ce serait avec mon amant : si j'avais à mourir ce serait pour lui et non plus pour l'évangile.
Je vécus deux ans dans le sein d'une félicité digne d'être enviée. L'amour le plus tendre, l'estime la plus parfaite, une confiance entière et réciproque, des plaisirs toujours vifs, toujours nouveaux, que nous nous procurions à l'aide de certains moments que nous savions nous ménager à propos, nous rendaient les deux plus heureux mortels de la terre : mais ce bonheur ne dura guère ; la petite vérole enleva mon amant en six jours de maladie.
Cet affreux événement anéantit toutes les facultés de mon âme : je tombai à la renverse lorsque je l'appris, et je fus plus de deux jours dans une léthargie si profonde, que l'on désespéra de ma vie. Au bout de ce temps-là, je pris quelque nourriture ; ma santé revint peu à peu ; mais aussitôt que mon esprit eût la force de se représenter la perte que j'avais faite, je poussai des cris perçants en appelant mon amant, et je versai tant de larmes, que l'on craignait derechef pour ma vie.
Une douleur si extraordinaire confirma mon père dans le soupçon que certaines familiarités entre dom Pèdre et moi lui avaient causé ; il profita du désordre de ma raison, il employa la douceur et les menaces ; il m'arracha un secret qui n'eût dû être su que du ciel et du moi.
Je ne m'aperçus de ma faiblesse, que lorsque je me vis enfermée dans un couvent d'Augustines, sous la garde de quatre vieilles béates, qui me martyrisaient de leurs importunités, par leurs prédications éternelles. Ayant demeuré un an et demi dans cette espèce de prison, je crus fléchir mon père, mais il demeura inexorable ; et le monde me fut interdit pour jamais. Je tentai alors de rendre mon état plus supportable, en le rendant en quelque façon volontaire ; j'entrai dans un monastère de carmélites, où je fis profession.
Je perdis insensiblement le souvenir du siècle, mais je ne pus si facilement oublier dom Pèdre ; quelque effort que je fisse pour être toute à Dieu, je demeurais à mon amant ; mes prières, mes cris s'adressaient au premier, et mes soupirs à celui-ci : les préjugés, mon devoir remplissaient mon âme de trouble, de crainte et d'amertume, et n'ébranlaient pas mon amour. Le sommeil, qui aurait dû apporter quelque trêve à mes maux, était l'état que je craignais le plus : mon imagination libre me transportait alors dans les bras de cet amant chéri ; ses regards, ses discours, ses caresses donnaient l'essor à ma flamme ; la nature aidait au prestige, et en faisait une espèce de réalité : mais si je m'éveillais dans ces moments de délices, c'était pour tomber dans un abîme de scrupules et d'horreur, où le souvenir d'une illusion passagère me paraissait un crime affreux.
Je vécus dix-huit ans en proie à cette guerre intérieure et cruelle : mais lorsque j'eus atteint un certain âge, je sentis ma tranquillité renaître et croître en proportion de la diminution de mon tempérament ; le devoir l'emporta sur ma passion ; je donnai à Dieu, sans contrainte, un cœur qu'un mortel lui avait disputé si longtemps.
Je ne sentis point sitôt le calme dans mon intérieur, que je m'abandonnai toute entière à la contemplation. Cet exer-
cice m'éleva insensiblement à un point de perfection, à un amour de Dieu si grand, que mon âme se trouva épurée de toute affection terrestre, et affranchie du joug de toutes les passions. Vous le dirai-je enfin ? Cet état plut tellement à Dieu, que son divin fils daigna se manifester à moi selon sa nature humaine, et m'épouser à la fin.
Une faveur si particulière piqua mon ambition, je prétendis à un bonheur plus grand ; mes yeux m'avaient procuré la jouissance de mon divin époux, je cherchai le moyen de le voir dans toute sa splendeur, dans toute sa gloire, c'est-à-dire, dans sa divinité, et de devenir semblable à lui.
Pour parvenir à un but si désirable, je ne trouvai point de morale plus propre que celle des sectateurs de Foe ^, ni de chemin plus court que la voix unitive des platoniciens. Je m'élevai donc au-dessus des sens ; j'abandonnai les opérations de mon esprit ; tous les objets sensibles et intelligibles ; généralement toutes choses qui sont et ne sont pas, et je parvins, non seulement à voir Dieu, comme Plotin, sans l'entremise des idées, mais encore à sentir mon âme reculée et abîmée en lui par une présence fo7icïére et centrale^ union essentielle, immédiate et plus substantielle que l'union hypostatique. Ah ! ma chère soeur, c'est là que l'époux se fait sentir à l'âme par des touches divines^ par des goûts^ des illapSy par des suavités ineffables : c'est là que l'âme n'est plus soi, ni par soi, mais elle existe en Dieu, elle vit par Dieu, elle est, si je l'ose dire, semblable à Dieu.
Lorsque je fus parvenue à cet état sublime de perfection, ou rien de tout ce qui existe sur la terre ne devait plus me toucher, je daignai jeter un regard sur l'ordre des carmes et celui des carmélites, et j'y vis un relâchement, une tiédeur et des désordres si considérables, que je résolus de les réformer l'un et l'autre : enfin, malgré les obstacles, les persécutions et la prison où l'on m'enferma, secondée de la grâce d'enhaut, du zèle de l'infatigable S. Jean de la Croix, je vins à bout d'introduire ma réforme dans seize monastères de
' Dieu chinois. (N. D. E.)
filles, et de voir, avant ma mort quatorze couvents de carmes déchaussés.