DÉSESPOIR DE DIEGO
Le Compère, fatigué de parler, ou piqué du compliment de son oncle, mit fin à son discours. Alors la société fit son dîner de quelques lapins rôtis ; mais l'envie ne prit à personne de tâter du ragoût du révérend.
Le dîner étant fini, l'on tint conseil sur ce que l'on aurait à faire le lendemain. Il fut conclu que l'on irait à la découverte de quelque garenne ; que si l'on n'en trouvait point, l'on reviendrait tirer de celle-ci autant de lapins qu'il serait possible, et que l'on partirait le quatrième jour, comme il avait été résolu dés le commencement.
Le lendemain matin six d'entre nous furent à la découverte, mais ils ne trouvèrent rien : c'est pourquoi nous partîmes au jour fixé, en dirigeant toujours notre route à
l'aventure, parce que le soleil ne s'était point encore remontré.
Au bout de cinq jours de marche à travers un terrain aride, nos vivres nous manquèrent de nouveau : le sixième jour nous jeûnâmes ; le septième nous fûmes bien aises de manger chacun une tranche de l'Anglais, dont père Jean, qui avait pris un goût extrême pour la chair humaine, conservait encore une cuisse et la moitié d'une épaule.
Le huitième jour nous trouvâmes derechef quelques pelouses de gazon, quelques sapins épars à une assez grande distance les uns des autres, et peu de temps après, encore une garenne ; mais elle était quatre fois moins peuplée que la première.
C'est pourquoi nous conclûmes d'en tirer tout ce qui nous serait possible, de le partager et de nous séparer, pour que chacun de nous, se trouvant plus en état de pourvoir à sa subsistance, tâchât de gagner par le chemin qu'il jugerait à propos, quelque contrée habitée, soit par les Chinois, soit par les Tartares, ou par quelque autre peuple. Mais avant d'en venir à cette séparation, le Compère trouva bon de nous donner encore quelques conseils philosophiques. Pour cet effet, il monta sur une éminence, nous fit approcher tous, et nous parla en ces termes :
" Mes chers amis, l'intolérance et la persécution nous ont amenés en ces lieux. L'habitude et la délicatesse de notre constitution nous empêchent d'y vivre de l'écorce de ces arbres, de cette herbe insipide dont les premiers hommes ont peut-être fait leurs délices. Nous ne devons donc nos mal- |^ heurs gu'à la barbarie de nos semblables, qu'à la manière '^■' dont nous avons été élevés c'est-à-dire, à l'état de la société dans lequel nous sommes nés. Or, puisque cet état est la source de tous les maux, sa dissolution ne peut être que celle de tous les biens ; renonçons-y poiu" iamais ; fixons notre séjour dans ce désert; acquérons insensiblement la force de soutenir l'intempérie des saisons, et la nourriture grossière que la nature nous offre ; vivons d'herbes et de racines ; faisons-nous des tanières comme ces lapins que nous
avons trouvés, et nous serons heureux comme ils l'étaient : séparons-nous surtout, non seulement pour que chacun de nous pourvoie plus aisément à sa subsistance, mais encore de crainte que la présence de l'un ou de l'autre ne réveille en nous le désir de retourner parmi les hommes.
" Regardons-nous donc comme des pèlerins, qui, après un long voyage, sont prêts à rentrer dans leur patrie, efforçonsnous de perdre toutes les connaissances que nous avons acquises dans le cours de notre vie : en un mot, redevenons semblables à nos premiers parents, qui vivaient errants, sans industrie, sans parole, sans guerre, sans liaison, sans besoin de leurs semblables, se suffisant à eux-mêmes, contents de peu, vivant des seuls aliments que la nature leur offrait, heureux enfin, et mille fois plus heureux que tous les rois de la terre.
" Si après notre séparation, le hasard conduit quelqu'un d'entre nous dans une contrée plus fertile que celle-ci, qu'il y fixe son séjour : la facilité qu'il aura à se procurer ses besoins, lui fera d'autant mieux oublier comme il a vécu, et lui fera préférer mille fois son état à celui des tyrans odieux, ou de ces lâches esclaves, qui vivent au milieu des villes, en butte à toutes les passions, à tous les vices et à tous les maux qu'on puisse imaginer.
'' Si le même hasard lui fait rencontrer une femelle sauvage de son espèce, ou une femelle policée, mais abandonnée dans ce désert, qu'il approche de la première, si la nature, l'exige ; qu'il approche également de la seconde, mais que ce soit sous condition, sous promesse qu'elle n'apprendra aux enfants qui naîtront de leur commerce, aucuns mots, aucuns signes qui puissent augmenter leurs idées, leurs connaissances, leurs désirs, leurs besoins, et faire leur malheur ; que pour cet efïet, elle les abandonnera lorsqu'ils seront en état de brouter l'herbe, et de distinguer les racines propres à leur subsistance d'avec celles qui ne le sont pas.
" Tel d'entre nous qui se sera trouvé dans le cas que je viens de dire, et qui en aura agi de la manière que je lui prescris, pourra s'applaudir d'être le père d'une nation
nouvelle ; d'une nation sauvage, robuste, heureuse, indépendante, du moins jusqu'à ce que quelque animal policé vienne lui apprendre qu'il y a des lois, des arts, des sciences, etc. ou que, par un concours de circonstances malheureuses, cette nation devienne l'artisan de ses propres malheurs, en inventant elle-même toutes ces choses.
— Mes enfants, dit père Jean, pour le coup, la diète a entièrement fait tourner la tête à mon neveu. Il ne s'agit point ici de discuter si l'état de n a t ijre__es t p r é f 1^ '"3lb 1^^ AJ-A^^^ de société, ni de savoir ce qu'un homme qui veut devenir sage doit faire, lorsqu'il rencontre une femelle de son espèce dans les bois. Nous sommes ici huit personnes ; nous sommes dans un désert immense, d'où nous ne sommes pas sûrs de sortir de notre vie ; nous sommes, dans un canton où les vivres sont si rares, qu'il est impossible que nous subsistions quinze jours de la chasse d'un mois ; que chacun de nous prenne donc son parti ; qu'il cherche à se prolonger la vie, en attendant que le hasard lui procure l'occasion de rencontrer mieux : choisissez tous votre route, pour moi je vais prendre la mienne."
A ces mots, le Juif, l'Allemand et le Suédois demandèrent un de nos fusils, quelques munitions, quelques provisions, nous dirent adieu, et disparurent. Nous ne restions plus que cinq, le Compère, père Jean, Vitulos, Diego et moi ; mais la bande était trop forte pour subsister; il fut résolu de nous séparer dans l'instant, et de prendre chacun le chemin que nous jugerions à propos.
Nous consentîmes d'autant plus facilement à cette triste résolution, que les circonstances où nous nous trouvions nous étaient tout autre moyen de nous conserver la vie. Le Compère s'applaudissait déjà de toucher au moment où il allait rentrer dans l'état de nature : il nousjdébita encore mille visions philosophiques sur cet état'T'et'avança des paradoxes si extravagants, que j'aurais cru qu'il avait perdu l'esprit, si je n'eusse su que son cerveau était dérangé par les jeûnes que nous avions faits.
Il n'y avait que l'Espagnol qui était inconsolable. Lorsque
nous fûmes prêts de nous séparer, il se mit à pousser des hurlements épouvantables." Ah! mon très cher et très honoré maître, s'écria-t-il, philosophe incomparable ! dont le soleil n'a point vu de semblable depuis Pékin jusqu'à Salamanque! Ah ! très redoutable, très vertueux et très secourable père Jean, consolateur des affligés, pourvoyeur des affamés, dont rame stoïque est aussi inébranlable que les murailles du CapiTôFe... et'vous, mon ami Jérôme, que va devenir sans vous le pauvre gentilhomme Diégo-Arias-Fernando de la Plata, y Rioles, y Bajalos ? que va devenir sans vous le pauvre Diego ! Cet état de nature, que mon doux maître dit être le plus heureux état de Ta vie, est pour moi une perspective efffoyaDÎe, est pour môTun état... Ah ! je ne puis vivre dans cet état de nature... Je veux toutefois que ce soit un bon état, puisque mon cher maître le dit : mais je n'y puis penser sans frémir d'horreur... La seule idée que je m'en forme, me fait dresser les cheveux aussi raides que la pique de dom Garcias de Palastro... Ah ! malheureux, que vas-tu devenir ? Quoi ! vivre seul, sans amis, sans secours, sans consolation... Hélas ! pauvre Diego, pauvre Diego, comment supporteras-tu les horreurs de Ja solitude, sans être né ours ou chat-huanF? comment souffriras-tu l'ardeur d'une inflammation, si personne ne te saigne ; les douleurs d'un abcès si personne ne te le perce ; et la dislocation d'un membre, si personne ne te le remet ? Comment guériras-tu de la fièvre, si on ne te donne le quinquina ; de la V , si l'on ne t'administre le mercure ; et de
la diarrhée sans l'ipécacuanha ? Qui te nourrira, lorsque tu ne pourras plus marcher ? Qui te défendra de la. gueule du loup, lorsque tu seras le plus faible ? Qui t'appliquera un emplâtre au talon, si tu es piqué d'un scorpion ? Ah ! si les maux qui peuvent nous arriver dans cet état de nature que mon cher maître vante tant, finissaient tout d'un coup, je ne me plaindrais pas : mais je peux me casser une jambe, et vivre encore six mois dans des douleurs insupportables ; un chancre incurable peut me rongir une fesse, et je puis vivre des années dans des tourments affreux ; une fistule maudite
peut me survenir à l'anus, me ronger l'intestin rectum et tout ce qui en dépend, sans avoir le moindre pauvre petit chirurgien pour me faire l'opération. O état de nature 1 état de nature ! tu n'es pas mon état. "
Lorsque Diego eut fini sa jérémiade, il fut conclu que nous ne nous séparerions que le lendemain. Nous nous remîmes en marche, et nous fîmes encore environ quinze milles.
Le lendemain à la pointe du jour père Jean aperçut un daim ; et comme cet animal était à la portée du fusil, le révérend le jeta par terre. Cette trouvaille nous remit le cœur au ventre. Père Jean, Vitulos, Diego et moi résolûmes de ne point encore nous séparer ce jour-là : jnais le Compère voulait absolument cette séparation ; il lui tardait de devenir sauvage ; cependant on ne l'écouta pv^. '~^
Ayant fait cuire une partie de ce daim, nous continuâmes notre chemin. Vers le soir nous aperçûmes que le terrain formait une pente sur notre gauche ; nous prîmes cette route en moins d'une heure nous nous trouvâmes au bord d'un ruisseau rempli d'écrevisses. Pour le coup il ne fut plus question de séparation : le Compère jura qu'il voulait vivre et mourir avec nous, et qu'il n'abandonnerait point le ruisseau sans être sûr de trouver mieux. Ayant planté nos tabernacles dans cet endroit, nous nous remîmes d'autant plus aisément des fatigues de notre voyage, qu'il ne se passait point de jour sans que nous ne vissions quelques animaux sauvages venir boire à ce ruisseau, ce qui donnait occasion à père Jean d'en jeter de temps en temps quelqu'un sur le carreau. Il ne nous manquait plus que de revoir nos pauvres camarades : mais soit qu'ils prirent une route tout-à-fait contraire à la nôtre, ou qu'ils fussent péris nous n'en apprîmes aucune nouvelle.