PEUPLE INCONNU
Après avoir séjourné environ huit jours, le Compère proposa de remonter le ruisseau, dont la source paraissait être à l'est. Nous consentîmes d'autant plus volontiers à cette proposition que nous n'avions rien à craindre de la disette, aussi longtemps que nous n'abandonnerions point ce ruisseau.
Nous marchâmes à petites journées. Au bout de quinze jours, nous arrivâmes dans un endroit où ce ruisseau sortait d'entre des rochers escarpés ; ce qui ne nous empêcha pas de continuer notre route.
En deux jours et demi nous eûmes traversé ces rochers, et nous nous trouvâmes dans une plaine immense qui nous parut habitée.
Etant avancés environ deux milles dans cette plaine, nous rencontrâmes trois ou quatre cabanes de figure ronde, composées de branchages entrelacés et couvertes de roseaux. Etant entrés dans l'une de ces cabanes, nous n'y trouvâmes ni meubles, ni ustensiles, sinon quelques nattes de jonc étendues près d'un foyer où l'on avait fait du feu dans la journée même. Nous visitâmes les autres cabanes, et nous trouvâmes partout la même chose, à la réserve d'un peu de fromage, et d'une dizaine de livres de viande enfumée que nous prîmes pour passer outre.
Deux ou trois milles plus loin, nous rencontrâmes deux enfants d'environ dix ans, couverts de peaux, et gardant un troupeau de chèvres : aussitôt que ces enfants nous eurent aperçus, ils se mirent à courir à toutes jambes en poussant des cris afiPreux, et entrèrent dans un petit bois où nous les perdîmes de vue. Ayant dirigé notre route sur la leur, nous traversâmes le bois, et nous arrivâmes dans une habitation
composée d'une cinquantaine de cabanes, toutes habitées par unejiation à demi-sauvage, vêtue de peaux, et parlant à peu près comme les grenouilles croassent.
Dans un instant nous fûmes environnés de toute la bourgade. Les hommes étaient armés d'arcs, de flèches et de longs bâtons dont la pointe était durcie au feu ; quelques-uns mêmes avaient des haches, ce qui nous fît croire qu'ils avaient relation avec quelque nation à qui le fer était connu, car, pour eux, il ne nous parut point qu'ils exerçassent aucun art, aucun métier, en un mot, qu'ils connussent d'autre occupation que la chasse. Quoique ces hommes fussent tous armés, ils ne térnoignèrent en aucune manière de vouloir nous faire du mal : au contraire, ils nous présentèrent du lait dans une espèce de jatte de bois, qui paraissait avoir été creusée avec la pointe d'un couteau ; après quoi ils nous offrirent de la viande sèche, quelques fruits inconnus en Europe, mais de très mauvais goût.
Nonobstant ce bon accueil, nous nous tînmes sur nos gardes, et nous refusâmes d'entrer dans leurs cabanes. S'étant aperçus de notre défiance, ils nous menèrent dans une hutte vide, qui se trouvait à la portée du pistolet des autres, et nous firent entendre par signes que nous pouvions nous en accommoder. Ensuite le plus âgé d'entr'eux ramassa une cinquantaine de petites pierres blanches, parmi lesquelles il en mit quelques noires : puis ayant mis ces pierres dans son bonnet, les chefs de famille s'approchèrent et en tirèrent chacun une. Ceux auxquels les pierres noires tombèrent, poussèrent un cri de joie, disparurent à l'instant, et revinrent un moment après avec cinq chèvres et une jatte de bois, qu'ils nous présentèrent, en nous faisant signe que nous pouvions nous servir de ces animaux pour en tirer le lait. Après quoi ils furent chercher chacun leur femme, et nous proposèrent de les tirer au sort ; ce que nous fîmes pour leur complaire. Lorsque nous fûmes ainsi partagés, toute la bourgade environna notre cabane, et se mit à hurler si épouvantablement, que Diego faillit mourir de frayeur. Ces hurlements n'étaient cependant qu'une espèce de canti-
que, par lequel ils nous souhaitaient toutes sortes de plaisirs et de prospérités.
Lorsque le cantique fut fini, nos hôtes s'éloignèrent environ deux cents pas de notre cabane ; ils s'assirent sur leur cul, à la manière des tailleurs, et nous laissèrent avec ces femmes. Pendant ce temps-là, celles-ci nous firent entendre par leurs gestes, par leurs caresses, la raison pourquoi elles étaient envoyées ; mais nous étions trop épuisés par les fatigues que nous avions essuyées, pour les aider à remplir l'objet de leur mission : d'ailleurs, elles étaient si laides, si mal pjgpres, qu'elles étaient plus capables de nous faire passer toute envie, que de nous en donner. Voyant que nous ne remuions pas, elles se mirent à hurler comme si on les eût écorchées. Alors père Jean nous dit : " Vertu de froc ! Si nous ne satisfaisons ces femelles-là, leurs maris et toute la f. .. bourgade vont nous tomber sur la carcasse, — J'aimerais mieux être empalé, répondit le Compère, que d'en toucher une ; — et moi aussi, dit Vitulos ; — et moi de même, ajoutè-je : — et moi non, dit Diego ; il faut apprendre à se vaincre dans ce monde, c'est un péché que d'être si délicat : mais hélas ! la nature me refuse son secours dans ce moment-ci ; il ne me reste que le désir de bien faire. O mon bon ange ! vous savez que dans tout cas d'impossibilité le désir est réputé pour fait."
Lorsque Diego eut fini de parler, le révérend dit qu'il avait bien prévu que cette besogne allait retomber sur lui : il se mit donc en devoir de s'en acquitter, et s'en acquitta si bien, que ces femmes furent ensuite de la meilleure humeur du monde.
Au bout de deux heures, nos hôtes se rapprochèrent de notre baraque, se mirent à beugler comme auparavant, les maris reprirent leurs femmes, et l'on nous laissa tranquilles.
Lorsqu'ils furent partis, le Compère nous dit : " Je ne sais à quoi ceci tournera ; mais il me semble que nous sommes chez une nation qui est plus disposée à nous faire du bien qu'à nous faire du mal. Ces hommes nous ont offert peu de choses, mais ils ont nous offert tout ce qu'ils possèdent.
O nations policées ! recevez-vous ainsi l'étranger ? Non ; vous lui demandez des passe-ports, vous le mettez en prison lorsqu'il n'en a pas ; s'il en a, et qu'il séjourne parmi vous, vous ne lui donnez rien sans intérêt, ou sans vue d'intérêt ; vous lui faites payer le plus cher que vous pouvez ce qu'aucun animal ne paie sur la terre, c'est-à-dire, sa subsistance ; vous lui tendez des embûches, vous le trompez, vous le ruinez, vous le tourmentez, vous le pendez enfin, si en suivant la loi naturelle, il a le malheur de violer les lois barbares que vous avez forgées."
Environ une demi-heure après, deux députés de la bourgade nous apportèrent environ trente livres de viande fraîche, et firent mille cérémonies ; mille contorsions en nous la présentant ; puis ils se bouchèrent les oreilles avec les doigts, et se mirent à hurler comme leurs compagnons avaient fait auparavant. Le Compère leur témoigna, par ses gestes, que nous leur étions très obligés de leurs égards et de leur générosité ; mais ils ne parurent pas faire grand cas de cette espèce de témoignage. Père Jean s'imaginant qu'il leur fallait des expressions de reconnaissance plus sensibles, se mit à faire des grimaces épouvantables, et à beugler d'une si terrible manière, que je craignis que la baraque ne croulât, et nous ensevelit tous. Les deux députés, sensibles aux politesses du révérend, lui crachèrent au visage, et l'essuyèrent avec leur barbe. ■
Une faveur si singulière anima père Jean, il redoubla ses grimaces et^es beuglements ; nous nous mîmes à faire comme lui, les deux envoyés en firent autant, toute la bourgade accourut au bruit, et fit chorus ; ce tintamarre infernal dura jusqu'à ce qu'épuisés et couverts de sueurs, nous tombâmes tous à la renverse.
Cette scène acheva de nous concilier la bienveillance de nos hôtes : pour marque de leur estime, ils allumèrent un grand feu vis-à-vis de notre cabane, laissèrent deux hommes qui passèrent le reste de la journée, et toute la nuit, à en avoir soin.
Le lendemain père Jean voulut rendre visite à nos hôtes.
Ayant chargé nos deux fusils de frais, il en donna un à Vitulos, et garda l'autre pour lui : le Compère et moi prîmes chacun un arc ; Diego se chargea de la marmite, et nous nous mîmes en marche. Le révérend marchait le premier ; Diego le suivait en frappant sur la marmite en guise de tambour ; le Compère et moi faisions le corps de la troupe, et Vitulos l'arrière-garde.
Lorsque nous fûmes arrivés à la cabane de l'ancien, père Jean déchargea son fusil pour lui faire honneur. L'ancien, qui n'avait jamais reçu d'honneur pareil, prit l'épouvante, et se mit à courir en criant comme un énergumène. Cette aventure mit toute la bourgade en alarme : mais père Jean ayant témoigné que nous ne leur voulions point de mal, tout le monde se rassura : l'ancien complimenta le révérend, et finit par nous donner deux chèvres et cinq jeunes filles, qui parurent fort satisfaites de leur destinée.
La visite étant finie, nous retournâmes dans le même ordre, à notre baraque, tandis que quatre hommes, marchant en cadence, conduisaient nos nouvelles provisions.
Le reste de la journée se passa fort tranquillement de part et d'autre. Le soir étant venu, père Jean, en qualité du ,plus fort, s'appropria la plus belle de nos filles ; le Compère, comme philosophe, s'empara de celle qui suivait ; quant à Vitulos, Diego et moi, nous tirâmes les trois autres au sort.
Au bout de deux jours l'on nous retira nos femmes, et l'on nous en donna d'autres. Nous ne perdîmes point au change, soit que ces dernières fussent plus belles, ou que le changement réveillât notre appétit. Cela continua ainsi pendant trois semaines. Au bout de ce temps-là, le Compère ne put plus contenir l'excès de sa joie : il courait quelquefois autour de notre cabane en faisant des sauts et des cabrioles tels que Diego n'avait faits de sa vie. " O divine philosophie ! s'écria-t-il dans l'enthousiasme qui l'agitait, je n'ai jamais douté que ta lumière ne conduisit l'homme à la connaissance du vrai : mais je ne me serais point imaginé qu'il y eût des hommes qui vécussent heureux, sans être aussi sauvages que les ourangs-outangs, ou les rhinocéros.
Voici cependant un peuple à demi sauvage, à demi sociable, qui jouit de tout le bonheur que l'on puisse désirer en ce monde : 11 jouit de tous les avantages de la santé la plus robuste ; il vit dans un pays qui n'est ni assez riche pour donner de l'envie à personne, ni assez stérile pour y manquer du nécessaire, lorsque l'on sait se contenter de la nourriture la plus simple. Ce peuple est doux, humain, généreux, exempt de crainte et d'ambition, de jalousie même ; il n'a ni lois, ni religion, ni préjugés qui le tourmentent. Un vieillard vénérable est le père commun de ce peuple fortuné, sans en être le maître : il n'a rien à demander à ses enfants, rien à leur donner ; il n'a que des conseils paternels à leur procurer. O peuple mille fois heureux ! je veux finir mes jours avec toi. Je déteste mon ingrate patrie ; je veux brûler les haillons que je porte, et qui me rappellent encore la mémoire des états policés ; je renonce à ma langue maternelle ; je ne veux plus que croasser ou hurler comme tu fais ; je veux, en un mot, mourir et être enterré au milieu de toi."
En finissant ces mots, le Compère se dépouilla nu comme la main, et jeta ses habillements dans le feu ; puis s'étant couvert le dos d'une peau que nous avions trouvée dans la baraque, il se mit à croasser comme les grenouilles ; et quelques instances que nous lui fîmes, nous ne pûmes plus lui arracher une parole intelligible.