‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 21 sur 48 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

RAISONNEMENT DE l'esPAGNOL SUR l'ÉtAT DU COMPERE

Diego avait cru d'abord que le Compère badinait ; mais lorsqu'il vit que c'était tout de bon, il se leva en s'écriant : "Je crois, en vérité, que mon doux maître est devenu fou. Seraitil possible que le plus grand philosophe de la terre eût perdu l'esprit tout d'un coup ? Juste ciel ! qu'est-ce que de nous ? Hélas ! le révérend père Yvo de Ribeira avait bien raison de

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dire que les choses d'ici-bas sont fragiles et périssables. " Tout ce qui existe dans le monde, disait-il, n'est porté à " sa perfection qu'avec lenteur et par degré, mais un instant " l'absorbe ou l'anéantit. Le blé semé dans les champs doit " être un certain temps dans la terre avant que ses parties " séminales commencent à végéter, se développer et s'éten- *' dre ; avant qu'elles brisent l'enveloppe qui les renferme ; " alors il lui faut un temps beaucoup plus considérable pour " passer les différentes formes, par les différents degrés " d'accroissement nécessaires, par lesquels il parvient à son " état de perfection et de maturité. Mais en est-il là, un " vent impétueux annonce tout à coup un orage terrible ; " une grêle foudroyante arrive qui l'écrase et le hache en " pièces.

" Un pêcheur bâtit une cabane sur le bord de la mer ; un " second pêcheur en bâtit une autre près de celle-là, et " d'autres pêcheurs en font de même ; insensiblement la " nouvelle habitation s'accroît, les habitants s'y multiplient, " l'industrie y devient nécessaire, le commerce s'y introduit, " et les arts de même ; un prince bienfaisant accorde à ce " lieu des privilèges dictés par sa sagesse et par sa prudence; " l'habitation devient une ville grande et opulente ; la " renommée porte aux quatre coins de la terre, que cette " ville égale Tyr et Carthage. Alors un valet ivre oublie " une chandelle dans un magasin ; le feu prend à des *' matières combustibles ; la maison brûle, l'embrasement se " communique à toute la ville, et en moins de 24 heures, il " ne reste d'un endroit si florissant qu'un monceau de " décombres fumants. "

" Ah ! père Yvo de Ribeira, père Yvo de Ribeira, si vous étiez présent à ce spectale funeste et déplorable qui est devant nos yeux, que ne diriez-vous pas de l'esprit humain ! Hélas ! vous en diriez la même chose que ce que vous venez de dire de l'accroissement lent et graduel du blé qui couvre les campagnes, de celui d'une ville riche et florissante, et de leur destruction subite.

" En effet, si l'on considère l'esprit de l'homme immédiate-

ment après sa conception, l'on verra que les nerfs étant encore faiblement animés, cet esprit n'éprouve que des sensations extrêmement faibles et confuses, ne réagit sur les fibres nerveuses que d'une force proportionnelle à la quantité de leur mouvement. ^ Cependant, à mesure que le germe se développe, les sensations acquièrent plus de vivacité, et l'esprit plus d'aptitude à faire usage de ses facultés naissantes: il vient insensiblement au point d'acquérir quelques idées; de lier ces idées, de distinguer, de se rappeler celles dont il a déjà été aifecté. Ensuite la sphère de ses idées s'élargit : aux signes naturels dont elles étaient revêtues, se joignent des mots, des termes et autres signes de la pensée ; la nature des choses, leurs qualités, leurs changements, leur succession, leurs usages, leur durée, exprimés par des paroles, ou autrement, offrent à l'esprit un fond d'idées, sur lequel il s'exerce sans jamais s'épuiser. A mesure que les opérations, qu'il faisait sur les choses ou sur leurs images, s'étendent sur les termes qui représentent ces mêmes choses, ses idées deviennent plus générales ou plus universelles, ses connaissances s'accumulent, se perfectionnent et se multiplient : enfin, il parvient, avec le temps, à un tel degré de perfection, que ce n'est point sans raison que quelques-uns l'ont pris pour un rayon de la Divinité.

" Mais si au bout de ce temps qu'il fallut à l'esprit pour en venir là, la machine organisée, à laquelle il est uni, se détraque tout à coup, si le cerveau éprouve quelque changement subit et funeste, adieu l'intelligence, les réflexions, le raisonnement, les connaissances ; adieu l'esprit même ; il disparait avec autant de célérité, qu'il avait mis de temps à devenir ce qu'il était.

" O mon très honoré maître ! tel est pourtant le cas où vous vous trouvez. Dès votre plus tendre jeunesse votre esprit fut comme une étoile nouvelle et resplendissante qui

' Ce que Diego débite ici est encore un lambeau de la philosophie du A

Compère, qu'il a retenu. S'il ne s'exprime point dans les termes propres, \

s'il prend ses braies pour ses chausses, il faut l'excuser, c'est mon cama- ' rade Diego qui parle.

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parait sur l'horizon, et qui efface toutes les autres par sa clarté. Insensiblement cet astre est monté vers son apogée ; son éclat dissipait les ombres de la nuit : mais un nuage ténébreux s'est élevé tout à coup, et l'a ofRisqué ; cet esprit qui faisait l'admiration des sages, la frayeur des faibles, et la honte des sots, s'est éclipsé dans un instant, peut-être pour ne reparaître jamais !,.. O très redoutable père Jean de Domfront ! il ne me reste plus que vous dans le monde ; si l'esprit vient à vous tourner aussi, je n'y pourrai tenir, le mien me tournera à mon tour.

" Mais la tête aurait-elle effectivement tourné à mon doux maître ? L'état où je le vois ne serait-il point plutôt l'effet d'une renonciation volontaire et préméditée à toutes les connaissances qu'il avait acquises, ainsi qu'il l'a dit luimême ?... C'est cela, et non autre chose. Mon maître a abandonné son savoir, comme un outil inutile qu'on rejette après s'en être servi. Le vaste savoir de mon cher maître lui a fait connaître que l'homme en société est tyran ou esclave, et toujours méchant ; que toutes les connaissances, que toutes les sciences que l'homme cultive en cet état détériorent de plus en plus son espèce : la force du génie de mon maître chéri lui a fait connaître le maximum et le minimum de tout cela ; il en a conclu ce qu'il en avait à conclure, et il est devenu tel que le voilà.

" Que l'on ne dise pas que la renonciation au plus bel avantage que la nature a donné à l'homme, c'est-à-dire, aux connaissances qui nous élèvent si fort au-dessus des animaux, à l'usage de cette faculté inestimable par laquelle nous acquérons ces connaissances, est une instigation du diable, est l'effet d'une ingratitude détestable envers l'auteur de la nature, car je prouverais, par l'exemple des plus saints personnages de l'antiquité, qu'on ne peut atteindre à la vraie perfection qu'en se dépouillant de la condition humaine, qu'en devenant, en quelque sorte, semblable aux brutes.

" Parmi ces hommes admirables dont je viens de parler, les uns ont abandonné les honneurs, les richesses, l'aisance et la volupté pour se retirer dans les déserts, où ils se creusaient

des tanières, où ils ne se nourrissaient que d'herbes et de racines, comme font la plupart des animaux. D'autres se sont dépouillés de leurs habillements, des parures du siècle, et ont matché nus ou presque nus, en dépit de la rigueur des saisons. D'autres ont renoncé à l'usage de la parole ; ils ne se sont plus expliqué du tout.

" O très humbles et très pieux solitaires ! ô mon maître ! si les hommes ordinaires n'eussent jamais porté leurs regards au-delà de leur sphère ; si les autres, satisfaits d'avoir vu, se fussent retirés dans les bois, eussent fermé les yeux, et se fussent tus pour jamais, le genre humain s'en serait trouvé mieux ; notre S. Père le Pape serait bien plus grand seigneur qu'il n'est, et les trois quarts du mal qui existe sur la terre, seraient encore à naître. Je veux donc suivre votre exemple, ô hommes incomparables ! dussè-je être réduit à l'état que je craignais tant, lorsqu'il s'agît de nous séparer dans le désert : je renonce au peu de connaissances que j'ai acquises, je renonce à la parole, et je n'en réserve l'usage que pour réciter le pater et le miserere."

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