‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 23 sur 48 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

CHANGEMENT DE SCENE

Le révérend avait à peine fini de parler, qu'un bruit confus se fit entendre. Nous sortîmes de la cabane pour voir ce que c'était et nous aperçûmes toute la bourgade en mouvement.

Quoique père Jean eût la meilleure opinion de nos hôtes, il ne laissa point de s'armer d'un de nos fusils, de faire prendre l'autre à Vitulos, à moi la hache, et de dire au Compère et à Diego de prendre nos arcs et de se tenir sur leurs gardes en cas d'événement : mais le Compère ne fit

point semblant d'écouter son oncle, et Diego croyant qu'on allait combattre, se cacha sous la litière, dont le sol de la cabane était couvert.

Un instant après, nous vîmes paraître le vieillard, paré extraordinairement, et marchant à la tête des hommes de la bourgade, dont les uns étaient armés d'arcs, les autres de massues ou de haches. Quatre femmes venaient ensuite, menant chacune par la main un enfant d'environ trois ans, couronné de feuillages, et ayant le corps peint de diverses couleurs. Le reste des femmes et des enfants suivaient.

Cette troupe marchait d'un pas grave et dans un profond silence. En passant devant notre cabane, elle poussa un cri de joie et s'arrêta. Le vieillard s'étant avancé avec quatre des siens, nous fit entendre qu'ils allaient à quelque distance de là, d'où ils ne tarderaient pas à revenir, et comme le Compère témoignait vouloir les accompagner, il lui fit signe de demeurer.

Lorsque ce compliment fut fini, le vieillard se remit à la tête de la troupe, celle-ci poussa un second cri, et se remit en route.

Au bout d'environ un quart d'heure elle entra dans un bois et disparut. Alors père Jean nous dit qu'il voulait voir ce qu'elle allait faire ; Vitulos dit la même chose ; ils prirent leurs fusils et se mirent en chemin ; enfin, je me joignis à eux avec la hache sur l'épaule ; le Compère suivit en' croassant, et Diego en tremblant.

Lorsque nous fûmes à l'entrée du bois, nos hôtes, qui s'y étaient enfoncés à environ une portée de carabine, firent retentir l'air de cornets à bouquins, et de hurlements effroyables. Aussitôt père Jean avança plus avant, et voulut, malgré les instances que nous lui fîmes, percer jusqu'à l'endroit où ils étaient.

A peine avions-nous fait quelques pas, que nous entendîmes des cris perçants, qui nous semblèrent être ceux de quelques enfants. Ces cris nous firent redoubler le pas ; nous arrivâmes à portée de la troupe, nous aperçûmes à travers les broussailles tout le monde prosterné devant un gros vilain bouc,

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aux pieds duquel le vieillard venait d'ouvrir le ventre, et d'arracher les entrailles à deux des quatre petits innocents dont j'ai parlé plus haut. Ce spectacle horrible nous fit dresser les cheveux, et mit père Jean dans une telle fureur, que, sans considérer ce qui pouvait arriver, il jeta d'un coup de fusil le vieillard sur le carreau ; en même temps, il m'arracha la hache, il fondit sur ces barbares : il en avait déjà jeté une dizaine par terre, la troupe épouvantée prenait la fuite en toutes jambes, avant que Vitulos eût songé à le seconder.

Après cet exploit, le révérend écumant de rage, vint prendre le Compère par le collet, le traîna près de ces victimes encore palpitantes, et lui dit : " Regarde, malheureux, considère les fruits de la férocité aveugTe et enragée des peuples qui approchent le plus de cet état de nature, que tu prétends être l'état le plus parfait que l'on puisse imaginer. Mais vois, et juge par ce spectacle sanglant, de quoi seraient capables des hommes dont l'ignorance fût poussée à quelques degrés de plus."

Ce que nous venions de voir, ce que père Jean venait de dire avait pétrifié le pauvre Compère ; mais lorsqu'il eut un peu repris ses sens, il s'écria : " O l'abominable espèce, que l'espèce humaine ! qui l'aurait jamais cru ?... J'avais renoncé à la parole et à la raison ; je renonce pour le coup à l'humanité ;... je renonce à la vie. Ah ! mon cher oncle, prêtez-moi votre main secourable ; défaites-moi d'un fardeau que je ne puis plus supporter qu'avec horreur ; donnez-moi la mort..." Mais le révérend au lieu d'écouter son neveu, nous dit qu'il fallait retourner à notre cabane, pour y prendre notre marmite et des provisions, et partir de cet endroit sans délai. Vitulos trouva cette proposition un peu hardie : il lui dit que si les barbares, revenus de leur première frayeur, nous apercevaient dans la plaine, nous courrions grand risque d'en être massacrés ; mais le révérendissime lui répondit que les gens cruels étaient ordinairement des lâches, et qu'il ne les craignait pas.

Là-dessus nous nous remîmes en route vers notre cabane,

et nous n'aperçûmes personne : la troupe dissipée s'était enfoncée dans le bois.

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