CONTINUATION DE NOTRE ROUTE
Lorsque nous eûmes tiré de notre cabane tout ce qui nous convenait, nous reprîmes le chemin par lequel nous étions entrés dans le pays ; ensuite nous tirâmes à travers une plaine sablonneuse droit à une chaîne de montagnes, qui paraissaient à deux ou trois lieues de nous.
Lorsque nous fûmes au pied de ces montagnes, nous jugeâmes qu'elles étaient inhabitées ; c'est pourquoi nous entreprîmes de les passer, et en moins de deux heures nous fûmes de l'autre côté : alors nous nous arrêtâmes prés d'une fontaine qui sortait d'un rocher, et nous fîmes nos dispositions pour passer la nuit dans cet endroit.
Cette nuit fut moins employée à dormir qu'à réfléchir et raisonner sur ce que nous venions de voir. Le Compère, honteux d'avoir été la dupe de ses fausses conjectures, persistait toujours à vouloir être assommé : le révérend allait enfin le satisfaire, mais Vitulos vint à bout de leur faire entendre raison.
Lorsque le jour fut venu, nous tînmes conseil sur le chemin que nous aurions à prendre. Il fut résolu que nous tirerions droit au midi, pour tâcher d'aborder dans quelque contrée du Mogol, et passer de là à Surate et de Surate en Europe.
Nous marchâmes pendant huit jours à travers des pâturages immenses, parsemés de quelques bocages, et entrecoupés de ruisseaux. Au bout de ce temps-là, nous rencontrâmes une horde de trois à quatre cents Tartares, qui nous régalèrent d'abord de quelques pintes de lait, et qui finirent par nous voler nos armes et tout ce que nous avions, malgré la résistance du père Jean, les reproches du Compère, les représentations de Vitulos, les cris de Diego, et mes pleurs.
Lorsque nous eûmes quitté ces Tartares, nous poursuivîmes notre route ; mais nous n'avions plus de quoi tirer du gibier pour nous nourrir, notre seule ressource ne consistait plus que dans les herbes et les racines ; heureusement que nous découvrîmes parmi ces dernières une espèce de raifort qui était d'assez bon goût et très nourrissant.
De temps en temps nous rencontrions encore quelques Tartares qui nous régalaient comme les autres, et qui nous auraient volé de même, si nous eussions eu encore quelque chose à voler : enfin, au bout de trois mois de fatigues et de périls de toute espèce, nous arrivâmes dans le Mogol.
Il s'agissait de traverser ce vaste empire, et de vivre un peu plus à notre aise que nous n'avions fait jusqu'alors ; mais nous n'avions pas le sou. Père Jean, qui avait été notre protecteur, notre appui, notre réconfort en mille occasions, le fut encore dans celle-ci. Il connaissait parfaitement les simples ; il se mit à en chercher de propres contre différentes maladies, et s'annonça pour médecin dans la première ville que nous rencontrâmes ; mais le délabrement de son habit fut la cause que l'on ne se fia point d'abord à ce qu'il s'efforçait de faire entendre. A la fin, ayant guéri une femme d'une fièvre maligne, et un homme d'un mal de jambe jugé incurable, les pratiques lui vinrent en foule, et les présents lui tombèrent de toutes parts.
Au bout de quelque séjour dans cet endroit, nous continuâmes notre route de ville en ville, et nous arrivâmes à Lahor, où la renommée avait déjà devancé notre nouvel Esculape.
A peine fûmes-nous dans cette ville, que les principaux de l'endroit voulurent voir sa révérence : c'était à qui le fêterait, à qui l'emploierait dans les circonstances où son ministère était nécessaire : enfin, au bout de trois mois nous avions plus de deux mille écus de bien, tant en argent qu'en bijoux et étoffes, etc.
Nous étions résolus de séjourner au moins un an dans cette ville ; lorsqu'un soir le révérendissime ayant goûté d'un pot de confitures qu'on lui avait envoyé, se trouva
attaqué tout à coup d'une colique affreuse. Il ne douta point que les médecins de Lahor, jaloux de ses succès, ne l'eussent fait empoisonner ; il eut recours à tous les remèdes imaginables en cette occasion, et grâce à l'effet de ces remèdes, à la force de son tempéramment, il en fut quitte pour le mal.
Cette aventure nous fît partir le lendemain. Père Jean avait non-seulement le même régal à craindre pour l'avenir, mais aussi les assassins que messieurs de la médecine n'auraient point manqué de lui susciter, au défaut de tout autre moyen de se défaire de lui.
A la sortie de Lahor, nous passâmes par Nicodar, par Syrina, et nous arrivâmes à Delhi, où la science du révérend père doubla notre capital. De Delhi, nous fûmes à Agra, où il gagna encore quelque chose : enfin, d'Agra nous vînmes en droite ligne à Surate, où nous trouvâmes un vaisseau qui nous transporta à Goa ; et dans cette dernière ville, un vaisseau qui partait dans la quinzaine pour Lisbonne.