‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 25 sur 48 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

NAUFRAGE ET CE QUI s'eNSUIT.

Il ne nous était rien arrivé de remarquable dans notre traversée de Goa en Europe ; mais lorsque nous fûmes à environ trente lieues de Lisbonne, un orage furieux s'éleva au milieu de la nuit, et nous poussa jusque vers la pointe du cap de S. Vincent, où notre vaisseau fut brisé en mille pièces. Je ne décrirai point les particularités de ce naufrage : la crainte ou j'étais plongé pendant qu'il dura, m'avait ôté l'usage entier de mes sens ; je ne le recouvrai, lorsque je me trouvai dans l'eau, que pour me cramponner à un morceau du grand mât que je rencontrai sous ma main.

Lorsque le jour fut venu, je regardai de toutes parts ; je ne découvris que le ciel et la mer qui s'étaient calmés. Toutes les horreurs d'une mort prochaine se présentèrent à mon esprit ; je pleurais, je me lamentais, j'appellais tous les

saints du paradis à mon secours ; enfin, le désespoir le plus affreux allait me saisir, quand j'aperçus un vaisseau anglais qui voguait à toutes voiles vers moi.

Lorsque ce vaisseau fut à portée, l'équipage m'aperçut, et le capitaine envoya la chaloupe pour me retirer d'entre les bras de la mort. Je ne fus point sitôt dans cette chaloupe, que je demandai aux matelots s'ils n'avaient point ramassé quelques autres malheureux qui avaient fait naufrage avec moi ; ils me répondirent que non : à ce mot je ne doutai plus que le Compère, le Révérend, Vitulos et Diego ne fussent péris ; ce qui faillit me faire évanouir de douleur et de tristesse.

Le capitaine de ce vaisseau prit tous les soins possibles de moi ; il me donna deux chemises, un chapeau et quelques autres nippes dont j'avais besoin. Comme son vaisseau était destiné pour Gibraltar, il fit faire une quête a son arrivée en cette ville, et au bout de deux jours je me trouvai au moins vingt-cinq à trente guinées dans la poche. Cette somme suffisait pour me reconduire en France ; mais comme ma santé était fort délabrée, tant par les peines que j'avais souffertes, que par le souvenir de mes pauvres camarades, que je regrettais sans cesse, je résolus de faire quelque séjour en cette ville.

Pendant ce séjour, je fis connaissance avec un veillard hollandais, logé dans la même maison que moi, et qui s'était sauvé d'Espagne à cause de l'inquisition. Comme je passais presque toutes les après-dînées chez cet honnête homme, je lui demandai un jour quel démêlé il avait eu avec les inquisiteurs, et il me répondit en ces termes :

" Lorsque j'étais encore en Hollande, des personnes de la première considération d'Espagne me sollicitèrent plus de cent fois de passer en leur pays, pour y établir quelques manufactures qui y manquaient : mais ma religion qui est celle des unitaires, m'empêcha, pendant plus de six ans, de me rendre à ces sollicitations : enfin les avantages que je voyais à cet établissement, et les promesses qu'on me fit d'une tolérance entière, me déterminèrent à quitter ma

patrie avec ma famille et mes biens, et d'aller m'établir dans l'endroit où l'on me désirait.

" En moins de deux ans, poursuivit le vieillard, le ciel avait tellement béni mon entreprise, que, sans compter les ouvriers que j'avais amenés de Hollande, j'occupais plus de deux cents familles que j'avais trouvées dans la dernière misère, faute d'emploi. Ma douceur naturelle, quelques vertus, mes bienfaits m'avaient attiré l'estime de tous les honnêtes gens de l'endroit où j'étais établi. Ma maison, ma table leur étaient ouvertes, et nos conversations ne roulaient que sur les moyens d'attirer l'abondance dans la contrée.

" Un projet de société pour faire fleurir l'agriculture rendit nos entrevues plus fréquentes. Alors les dévots me soupçonnèrent de dogmatiser : un orage terrible allait éclater sur ma tête et sur celle de tous mes amis, lorsqu'un soir un honnête homme accourut nous avertir de nous sauver tous dans l'instant, si nous ne voulions point tomber entre les mains de l'inquisition. Nous n'eûmes le temps de mettre aucun ordre à nos affaires : nous partîmes tous dans la minute, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Quant à moi, j'arrivai ici avec ma femme et mes deux fils : une fille que j'avais, et qui était alors dangereusement malade, ne put être transportée : elle fut abandonnée à la garde de Dieu, et depuis ce temps-là je n'ai pu en avoir aucune nouvelle."

Ici les larmes empêchèrent le vénérable vieillard de continuer. Lorsqu'elles furent un peu apaisées, je lui demandai s'il n'y avait point de moyen de rentrer dans ses biens. "Tout est perdu, s'écria-t-il : la manufacture est anéantie ; les pauvres gens que je nourrissais sont réduits à une misère afiFreuse ; mes amis dispersés sont aussi malheureux que moi, et s'il m'en restait encore, ils n'oseraient ouvrir la bouche pour implorer la justice, et réclamer les droits de l'humanité."

J'avoue que si quelque chose m'a touché dans la vie, ce fut la situation de ce vieillard. Lorsqu'il eut fini de parler, je le consolai le mieux qu'il me fut possible, et je lui dis tout ce que je crus capable de lui faire naître l'espoir de revoir sa fille un jour, et de rentrer dans ses biens.

^Jérôme se dirige ensuite vers Madrid^ mais à Grenade^ il est frappé d'un coup de soleil et reste plusieurs jours malade, ha veille de son départ de cette ville il a une malencontreuse controverse avec deux pères dominicains ; ce qui entraîne les événements qui vont suivre. Il s'est couché de bonne heure pour être dispos le lendemain matin.'\

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