SUITE DES AVENTURES DE JEROME
Je dormais d'un profond sommeil, lorsque, vers le minuit, un bruit soudain m'éveilla : ayant ouvert les yeux, je vis entrer trois hommes dans ma chambre, dont l'un m'ordonna, de la part du saint office, de le suivre à l'instant. Je voulus ouvrir la bouche pour lui demander la raison pourquoi ; mais il me réitéra son ordre d'un ton si ferme, que je pris le parti de m'habiller au plus vite, et de le suivre sans murmurer, jusqu'à ce qu'il m'eût conduit et renfermé dans un des caçhD.tâ.de l'inquisition.
Imaginez-vous un trou de cinq pieds en carré, sur autant de hauteur, à plus de vingt-cinq pieds sous terre, où il est impossible de distinguer le jour d'avec la nuit ; où l'on n'a pour toute nourriture qu'un peu de pain noir, et quelques fèves mal cuites et de l'eau puante ; où quelques brins de paille à demi-pourrie servent d'oreiller et de grabat ; où l'on est quelquefois des mois entiers, même des années, sans parler à personne ; où l'on est assommé de coups de nerfs de bœuf, lorsqu'on se plaint un peu trop haut de sa situation : voilà quelle était ma nouvelle demeure. Jugez des réflexions que je dus y faire, surtout au bout de quelques jours de séjour : jugez si je me ressouvins de mon entretien de la veille.
Après six semaines d'emprisonnement, celui qui avait coutume de m'apporter mon nécessaire me parla pour la première fois, et me conseilla de demander l'audience des révérends pères inquisiteurs : je la demandai dès l'instant
même, et elle me fut accordée pour le lendemain. Lorsque je fus devant ces messieurs, l'un d'eux me demanda ce que je voulais. Je lui dis que je suppliais leurs révérences de me faire élargir, ou du moins d'avoir la bonté de me dire pourquoi l'on m'avait arrêté. L'on ne me répondit rien, et l'on me renvoya au cachot. "^ ^ ^
Quatre jours après, je comparus derechef devant le sacré tribunal ; l'on me fit la même demande, j'y fis la même réponse et l'on me renvoya à mon trou. A peine fus-je rentré, que la rage et le désespoir me saisirent à un tel point, que je me frappai de toutes mes forces de la tête contre une ancre de fer qui était attaché à la muraille : le sang que je sentis ruisseler sur mon visage augmenta ma fureur. Deux semblables coups allaient mettre fin à tous mes maux ; mais ayant aperçu que l'ancre était cassée par la violence du coup que je m'étais donné, je réfléchis que je pouvais, par son moyen, me procurer ma délivrance, en me conservant la vie.
Ce morceau de fer ayant la longueur et la force suffisantes pour ce que j'en voulais faire, je me mis à l'ouvrage dès l'instant même, et en moins de deux jours je vins à bout d'ôter une pierre de la muraille de mon cachot.
La pierre que j'avais ôtée me procura la facilité d'en ôter une seconde, celle-ci une troisième, tellement qu'au bout de six jours la muraille se trouva percée, et le trou assez grand pour y passer. Ce trou donnait dans un souterrain d'une grandeur prodigieuse, et aussi obscur que le cachot même. Je ne suis pas plutôt dans ce nouvel endroit que je rôde, que je tâtonne, que je furette partout, et je ne rencontre que des cordes, des poulies, des billots, des roues, des chevalets, et autres attirails patibulaires : à la fin je trouve une porte, mais elle était trop bien fermée pour que je pusse l'ouvrir : je rôde de nouveau ; je découvre une cheminée, je crois mon évasion certaine ; l'espoir redouble mes forces, je m'enfourne dans cette cheminée, je m'y cramponne, je m'y guindé, je parviens au milieu, où, par un malheur inattendu, je rencontre une grille qui s'oppose à ma sortie. Cet obstacle n'abat point mon courage. Je saisis l'ancre que j'avais eu soin d'em-
porter avec moi ; je parvins à percer la cheminée au dessous de la grille. Ce dernier trou donnait dans un grenier rempli de grains, et dont le toit communiquait aux maisons voisines; mais comme c'était en plein jour, je n'osai hasarder de continuer ma route : je résolus de descendre dans le souterrain pour y attendre la nuit. Je risquais d'autant moins à prendre ce parti, que, quelque temps avant ma sortie du cachot, mon pourvoyeur m'avait apporté ma pitance pour vingt-quatre heures, et que je n'avais plus de visite à attendre de lui avant le lendemain matin.
Etant descendu, je ramassai toutes les pierres qui étaient tombées dans le foyer de la cheminée ; je les cachai derrière quelques planches qui étaient contre la muraille ; je bouchai, je barricadai le trou que j'avais fait entre mon cachot et le souterrain.
Je finissais à peine cette dernière besogne, que j'entendis du bruit du côté de la porte. M'étant fourré, le plus qu'il me fût possible, derrière ces mêmes planches où j'avais mis les décombres, la porte s'ouvrit, et comme ces planches n'étaient pas trop serrées, les premiers objets qui s'offrirent à ma vue furent deux grands hommes basanés, aux yeux hagards et farouches, tenant un flambeau d'une main, un poignard de l'autre, et ayant deux pistolets à la ceinture. /"^ Trois gros pères dominicains (dont l'un était mon souhaiteur de bon voyage) et un secrétaire du saint office qui les suivait, vinrent s'asseoir autour d'une table couverte d'un tapis noir, sur laquelle était un bénitier d'un côté, un missel de l'autre, et au milieu, un crucifix passé en sautoir sur une épée nue. A ce spectacle épouvantable, je me crus perdu sans ressource ; l'on pouvait voir le trou que j'avais fait, et me découvrir à mon tour.
Après que ces quatre gros personnages eurent ri et goguenarde entre eux environ un demi-quart d'heure, ils se levèrent, et récitèrent, d'un ton mâle et vigoureux, le psaume exurgat Deus. Pendant cette récitation, les deux hommes aux flambeaux se tinrent debout à côté de la table, et me parurent plus terribles que jamais.
Le psaume était à peine fini, que j'entendis quelques gémissements, sans que je susse trop de quel côté ils partaient. Un instant après la porte du souterrain s'ouvrit derechef. Une fille d'environ dix-sept ans, qui malgré sa douleur et son abattement, était plus belle que le jour, parut au milieu de quatre spectres hideux, vêtus d'une longue robe de treillis noir, ayant sur la tête un capuchon de même étoffe, percé aux endroits des yeux, du nez et de la bouche, en un mot, tel que le portent ces frères pénitents que l'on voit dans quelques villes de France, en Italie et ailleurs.
Cette créature infortunée s'étant avancée à pas chancelants et les yeux baissés jusqu'auprès de la table, se jeta aux pieds de ses juges, en répandant un torrent de larmes, et sans pouvoir prononcer une parole. Mais ses soupirs et ses sanglots étant un peu apaisés, elle leur dit en français, et d'une voix capable d'attendrir les rochers : "Hélas ! mes pères, qu'allez-vous faire de moi ? n'ai-je point assez souffert depuis un an que je suis ensevelie dans un cachot affreux, où accablée de la plus cruelle misère, où livrée en proie à ma douleur, aux idées les plus tristes, les plus noires....? — Levezvous, ma belle enfant, interrompit un des inquisiteurs ; l'on vous a amenée cette fois devant nous pour que vous confessiez ingénument tous les crimes dont vous êtes accusée dans votre procès, et que vous méritiez, par cet aveu sincère, d'éprouver la douceur, la clémence et la charité du S. office.
— Eh ! quel aveu, quelle confession puis-je vous faire, reprit la fille ? je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire la première fois que je parus devant vous ; je vous le répète encore : je ne crois pas avoir jamais commis aucun crime énorme envers le Dieu que je sers et que j'adore : je ne crois pas jamais avoir offensé un père que j'aime et que j'honore, non plus qu'une mère tendre et respectable, dont la mémoire me sera toujours en vénération, dont les leçons de sagesse, les exemples de vertu me seront éternellement devant les yeux ; je ne crois pas non plus avoir jamais manqué en rien envers mon prochain, à qui j'ai fait tout le bien qu'il m'était possible, et auquel je souhaite tout le
bonheur qui puisse m'arriver. Si vous demandez la vérité, vous venez de l'entendre.... — Brisons, s'il vous plaît, sur ces lieux communs, interrompit derechef le dominicain : nous avons les oreilles rebattues de ces sortes de propos : il semble que les trois quarts de ceux qui paraissent devant nous se soient donné le mot pour nous débiter les mêmes discours. Venons au fait, ma chère enfant : avouez de bonne foi que votre père, qui s'est échappé à nos recherches, est un de ces impies, qui, méprisant cette quantité prodigieuse, mais respectable, de mystères et d'articles de foi, que notre mère la sainte église croit, enseigne et commande de croire, ainsi que toutes les pratiques pieuses et salutaires qu'elle a instituées pour la sanctification de nos âmes, se sont ingérés de réduire leur croyance presqu'à rien, et de borner leur morale à la simple observation de la loi naturelle ^ : de sorte que sous les apparences trompeuses d'une probité à toute épreuve, d'une tolérance entière des opinions d'autrui, pour qu'on tolère les leurs ; de même qu'à force de se rendre officieux, complaisants, nécessaires, et de paraître les plus paisibles, les plus fidèles et les plus honnêtes de tous les hommes, pour mieux attirer les simples dans leur parti, et par conséquent dans la nasse de Satan, cette maudite engeance a déjà fait une brèche considérable au troupeau des fidèles. O race indigne et détestable ! que n'es-tu engloutie dans le fin fond de l'abîme, avec Coré, Dathan et Abiron, ainsi qu'avec tous les païens, les juifs, les hérétiques, et tous les sorciers qui existent sur la terre.... ? Mais non, subsistez encore, continuez d'être l'objet de la charité, du zèle, des travaux et des veilles des ministres du Seigneur, et nommément du S. office, qui ne cherche que la gloire de Dieu et le salut de vos
^ Ces mots ne me laissèrent plus douter que cette malheureuse ne fût la fille du vieillard hollandais : car la plupart des unitaires de Hollande rejettent non seulement les mystères que l'église romaine adopte, mais encore tout ce qui répugne à la raison humaine, quoique reçu parmi les protestants : telle est la doctrine du péché originel, etc. D'ailleurs, si cette fille s'exprime en français, c'est apparemment qu'elle ignore encore l'espagnol, et que l'inquisiteur n'entend point le hollandais.
âmes. Ah ! ma chère fille, vous ignorez encore jusqu'où vont ce zèle, cette charité, qui nous animent pour le redressement des pauvres fourvoyés.
" Ne nous laissez donc point insister davantage sur la confession que l'on exige de vous. Avouez que votre père ne vous eut point sitôt inculqué ses principes abominables, que vous conçûtes un souverain mépris pour la religion catholique, apostolique et romaine, et une haine implacable pour la très sainte inquisition ; qu'à l'ombre de ce mépris, de cette haine, le diable s'est emparé de vous ; qu'il vous a séduite par ses illusions ; que vous vous êtes donnée à lui ; que vous avez usé de maléfices et de sortilèges ; avouez, dis-je, avouez ces crimes horribles envers l'église et ses ministres ; nommeznous vos complices ; révélez-nous la retraite de votre père, ainsi que celle de tous ceux qui lui ressemblent, pour que nous leur ouvrions les yeux sur leurs égarements, et que nous les retirions du chemin de perdition dans lequel ils sont.... — Ah ! pour mon père, s'écria la fille, sussè-je mille fois où il est, fût-il le plus criminel de tous les hommes, je n'obéirai sur ce point qu'à la voix de la nature : cette voix aimable et touchante ne nous criera jamais de vendre notre propre sang. Pour ceux qui ressemblent à ce père si chéri, si respectable, j'en connais peu ; mais ce sont des personnes sages et vertueuses, qui ne différent de vos opinions qu'autant que la raison le leur enseigne, et qu'une conscience éclairée les y oblige ; qui font le bien pour l'amour du bien, qui, autant qu'ils le peuvent, ne comptent leurs jours que par leurs bienfaits, et que je me garderais bien aussi de vous nommer, si je savais où ils sont. Au contraire, si la foi la plus pure, la vertu la plus sévère, dont j'ai fait profession toute ma vie, sont récompensées chez vous par des maux pareils à ceux que j'ai soufferts depuis que je suis entre vos mains, et que je souffrirai peut-être encore, je prie le ciel de les préserver d'une telle récompense. Pour ce qui est du mépris, de la haine, que l'on m'accuse d'avoir pour l'église et ses ministres, je puis vous protester, dans toute la sincérité de mon âme, que l'un des premiers devoirs que mes parents m'ont enseignés,
fut de ne haïr ni mépriser personne, de telle religion qu'il fût ; ce qu'à leur exemple j'ai constamment pratiqué jusqu'à ce jour. Ils m'ont prêché mille fois qu'il n'y avait que la superstition de méprisable, que le vice de haïssable ; qu'il fallait se borner à déplorer le sort du superstitieux et celui du vicieux, les plaindre l'un et l'autre, les éclairer ; s'il était possible, les traiter en tout comme nos frères. Et tel est le fruit de l'éducation que j'ai reçue, que malgré les peines que j'ai souffertes depuis que je suis en votre pouvoir, ma patience, et l'espoir que j'ai toujours eu que le temps et la vérité vous feraient un jour ouvrir les yeux sur mon innocence, m'ont tenu lieu de tout ressentiment. Or, cette haine, ce mépris, ainsi que ces prétendues illusions du diable et tout ce qui s'ensuit, n'existent que dans le cerveau de ceux qui, par faiblesse ou par méchanceté, sont venus vous débiter la plus absurde et la plus sanglante des calomnies... — Ma chère enfant, dit l'inquisiteur, vous venez d'avouer, sans y penser, que vous êtes hérétique. Courage : dites-nous en quoi consiste plus particulièrement votre hérésie, et les suites qu'elles a eues : ne nous obligez point d'avoir recours à la rigueur : avouez, vous disje, ou l'on va vous faire subir la question.
— Grand Dieu ! s'écria cette malheureuse ; la question ! hélas !... pourrai-je la supporter ?... Ah ! mes pères, qui vous autorise à tourmenter vos semblables, qui, avec toutes les vertus morales possibles, ont le malheur d'être d'un autre sentiment que vous ? — Qui nous autorise, repartit l'inquisiteur ? L'honneur de la religion, la gloire d'un Dieu vengeur, d'un Dieu terrible, du Dieu des armées... — Arrêtez ! s'écria la fille ; ce Dieu-là n'est point mon Dieu, mon Dieu n'est point terrible, il n'est point le Dieu des armées : mon Dieu n'approuve ni ne conduit les persécutions, ni la désolation du genre humain ; il hait la discorde, l'injustice, la vengeance, la violence, la cruauté, la fureur, et généralement tous ces funestes fruits de l'ambition, du fanatisme et de l'intérêt. Mon Dieu est bon ; toute la. nature me l'annonce ainsi. Elle ne retentit point du nom d'un Dieu terrible qui menace, qui tonne et répand partout la terreur et l'effroi :
elle ne retentit point du nom d'un Dieu cruel et capricieux, ; qui s'abreuve de sang et de pleurs, ou qui s'apaise par des j pratiques insensées, par des grimaces de gueux. Elle m'an^ nonce un Dieu qui fait de nous l'objet de ses plus tendres soins, qui nous a prodigué ses largesses, qui nous a donné une raison pour nous conduire dans la jouissance de ses bienfaits : elle m'annonce un Dieu qui aime la douceur, la justice, la charité, la bienfaisance, et qui exige de nous la pratique de ces vertus ; un Dieu qui a pitié de nos faiblesses, qui, s'il nous punit, nous punit en père, et s'il réserve, ce Dieu, quelque supplice épouvantable, ce n'est que pour les méchants obstinément méchants, et surtout pour ces hommes vains et cruels, qui se sont fait un Dieu semblable à eux, c'est-à-dire, un monstre composé de l'odieux assemblage de toutes les passions et de tous les vices, un monstre qu'ils mêlent dans tous leurs intérêts, au nom duquel ils s'arrogent le droit affreux de tyranniser les consciences, d'être les fléaux de l'humanité, l'horreur et l'opprobre de la nature.
— Juste ciel ! quelle impiété, s'écria l'inquisiteur ! Créature abominable ! il n'y a que le démon qui puisse t'avoir inspiré j de tels blasphèmes contre les attributs de la Divinité, si | solidement établis dans l'écriture sainte, et contre son divin ; culte, si étroitement prescrit par l'église... Bourreaux ! faites votre devoir : arrachez-lui, à force de tourments, la confession de ses liaisons avec Satan son maître, le détail de ses autres crimes, et la révélation de ses complices."
L'inquisiteur eut à peine prononcé ces paroles, que deux de ces quatre spectres qui avaient amené cette créature infortunée, se mirent à la dépouiller des haillons dont elle "était couverte : les deux autres préparèrent ce qu'il fallait pour cette exécution.
Le profond silence qui régnait dans ce lugubre lieu pendant ces préparatifs effrayants, la sombre lueur dont il était éclairé, les funestes instruments dont il était meublé, la douleur, l'accablement de la victime, les regards irrités des juges, l'air féroce des bourreaux suspendirent tous mes sens, ! et faillirent me faire mourir de frayeur et d'angoisse. -1
Quant cette malheureuse fut entièrement dépouillée, à la réserve des parties qu'on ne nomme pas, les bourreaux lui lièrent les mains derrière le dos, y attachèrent une corde passée dans une poulie qui était à la voûte, et l'élevèrent, par ce moyen, aussi haut qu'ils purent. L'ayant tenue quelque temps ainsi suspendue, ils lâchèrent la corde, et elle tomba de toute cette hauteur à un pied de terre : cette secousse terrible lui disloqua toutes les jointures ; la corde, qui lui serrait les poignets, lui entra dans la chair jusqu'aux nerfs ; et la douleur qu'elle en ressentit lui fit pousser des cris effroyables. Un instant après que l'on recommença ce cruel supplice, ses plaintes, ses cris redoublèrent ; mais l'on ne put arracher d'elle qu'elle fût sorcière, parce qu'elle ne l'était pas, ni le lieu où son père s'était caché aux poursuites du S. Office, ni celui où s'étaient retirés ceux de sa croyance,^ parce qu'elle ne le savait pas, parce qu'elle aimait mieux mourir que d'exposer autrui au même malheur qu'elle.
Il y avait environ une heure qu'on lui faisait souffrir des tourments inexprimables, lorsque les forces lui manquant tout-à-coup, elle parut comme morte. Un des inquisiteurs s'étant levé, appliqua sa main infâme sur le sein livide et meurtri de cette malheureuse, et dit, d'un ton de scélérat, qu'il n était point nécessaire d'' appeler le médecin ^ quil suffisait de lui introduire quelques gouttes d'' eau de mélisse dans les narines^ pour lui faire revenir les forces.
En effet, cette essence lui rendit la connaissance ; mais elle demeura étendue par terre sans pouvoir remuer aucun membre. Alors les inquisiteurs s'étant approchés d'elle, l'un d'eux lui reprocha, dans les termes les plus durs, les blasphèmes inouis qu'elle avait vomis contre la Divinité et son saint culte : il ajouta ensuite qu'elle ne devait pourtant point désespérer de la miséricorde de Dieu ; il lui prôna le zèle et la charité du S. Office, qui ne voulait point la mort du pécheur, mais le salut de son âme, etc. Ce discours, les promesses et les menaces qui le suivirent, ne l'ébranlèrent point;
^ C'étaient apparemment quelques ouvriers que son père avait amenés de Hollande.
elle n'avoua rien de ce qu'on lui demandait. Mais lorsque cet inquisiteur eut fini de parler, elle dit d'une voix capable d'attendrir un rocher: "Hélas ! mes pères, avez-vous renoncé à toute humanité ! ce spectacle douloureux ne vous touchet-il pas ? Ah ! considérez ces membres disloqués, ce tendre j corps meurtri, déchiré, et ayez pitié d'une infortunée étendue à vos pieds, environnée d'horreur et de désespoir ; ayez pitié de mon sexe, de ma jeunesse et de mon triste sort... Non, barbares, s'écria-t-elle un moment après, vos cœurs ne sont point faits pour être sensibles ; je lis dans vos yeux toute la férocité des lions et des tigres furieux. Monstres abominables ! voici mon corps ; jetez-vous dessus ; rassasiez-vous du.~plaisir horrible de le déchirer ; abreuvez-vous de mon sang ; assouvissez votre rage exécrable ; je respire encore... et vous, ô déplorables victimes, qui gémissez dans les cachots affreux dont ces lieux sont remplis, puissent les tourments que j'endure adoucir votre malheureux sort, et vous garantir des maux qu'on vous prépare ! puisse ma mort être le dernier des forfaits de mes bourreaux ! " Elle allait continuer ; mais on la ressaisit de nouveau, on lui entonna plusieurs pintes d'eau dans l'estomac, ensuite on la coucha dans un banc creux, où on la serra d'une si cruelle force, qu'elle perdit derechef connaissance.
Lorsqu'elle fut revenue à elle, on lui réitéra les mêmes propos que la première fois, et le tout en vain. Alors on l'approcha d'un grand feu : après lui avoir frotté les pieds avec de l'huile, du lard et autres matières pénétrantes, on '?\ les lui chauffa d'une si terrible manière, qu'en moins d'une heure la chair était tellement crevassée, que les nerfs et les os paraissaient de toutes parts. De si horribles tourments ne furent plus capables de lui arracher une seule plainte : son courage, sa résignation bravèrent la cruauté des inquisiteurs et l'acharnement de leurs ministres. Enfin, ses forces l'ayant abandonnée pour la troisième fois, on l'emporta. Et, à ce que j'appris par la suite, trois jours après elle fut traînée dans un vil tombereau en la place publique, où, chargée des imprécations de ses juges, et de l'exécration d'un peuple
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immense, elle fut brûlée vive, pour apprendre à toute la terre que si toutes les vertus morales possibles suffisent pour nous faire tolérer, estimer, honorer les peuples les plus barbares, elles passent pour des crimes énormes chez une nation qui fait gloire de professer une religion établie par un homme divin, qui ne prêchait que la douceur et la charité, et qui mourut sur une croix en pouvant de son souffle anéantir ses bourreaux.
Lorsque je me vis seul, je ne pus m'empêcher de m'écrier en moi-même : Oh les abominables scélérats que ces inquisiteurs ! tout ce que l'on m'avait conté de leur cruautés, de leurs fureurs, n'approche point de ce que je viens de voir. Je m'étais imaginé que la prudence suffisait à un homme pour vivre tranquille et heureux au milieu de la société, quelque dépravée qu'elle fût; mais je vois tout le contraire.... Le sacrifice horrible que j'ai vu faire de deux enfants à un bouc infect, était du moins l'effist d'un culte mal entendu, de la superstition d'un peuple enseveli dans les plus épaisses ténèbres de l'ignorance ; mais ce qui vient de se passer devant mes yeux, n'a d'autre motif qu'une fureur diabolique, n'a d'autre objet que la satisfaction exécrable d'assouvir sa rage de meurtre et de sang.... Quoi ! les prêtres d'un Dieu de paix et de miséricorde, non contents de repaître de mensonges et d'imposture l'esprit d'un peuple auquel ils doivent leur aisance et leur opulence, non contents de leurs querelles intestines, et de la haine implacable qu'ils portent au dehors à tous ceux qui ne pensent pas comme eux, ou qui les ont offensés ; ces prêtres méchants et cruels se sont érigé des tribunaux où ils jugent sans raison, sans piété, sans miséricorde, tous ceux dont ils ont juré la perte ; et descendant de ces tribunaux odieux, ils montent à l'autel, où, les mains ensanglantées du meurtre de leurs frères, ils osent offrir des sacrifices à l'éternel... Grand Dieu, si tu as des raisons pour permettre de tels forfaits, accorde-moi du moins de n'en point être la victime.