CHAPITRE XXVI
SUITE DE MES AVENTURES
J'eus à peine fini ces reflexions que je regrimpai au plus vite dans la cheminée, et j'entrai dans le grenier que j'avais découvert. Comme il était soir, je passai par une lucarne, je courus de toit en toit, et je ne m'arrêtai que là où l'interruption de ces toits m'empêcha d'aller plus loin. Alors je ne sus que devenir : je n'osai descendre dans aucune maison, de crainte d'être vendu. L'inquisition est si cruelle, que si elle venait à savoir qu'un Espagnol eût osé favoriser l'évasion d'un de ses prisonniers, un tel homme serait sûr d'être brûlé^/ vif pour prix de sa charité. Cependant je franchis le pas ; je je me mis à descendre dans une de ces maisons, résolu d'assommer de mon ancre, que je tenais toujours, le premier qui s'opposerait à mon évasion.
Je fus à peine au second étage, qu'une servante, qui faisait un lit dans une chambre, m'aperçut sur l'escalier. A mon accoutrement, qui était une robe de toile noire, à ma barbe longue, à mon visage exténué, à mes yeux étincelants de crainte, de colère et de désespoir, cette fille me prit pour le diable ; elle poussa un cri épouvantable, et tomba à la renverse. Ce cri fit monter le maître de la maison, qui faillit de s'évanouir à son tour, lorsqu'il me vit ; mais je le rassurai, je m'approchai de lui, et je le reconnus pour le médecin français qui m'avait guéri d'un coup de soleil.
Cet honnête homme m'ayant reconnu à son tour, me sauta au cou, m'embrassa et m'arrosa de ses larmes. Etant descendu dans son cabinet, je lui contai généralement tout ce qui m'était arrivé depuis que je l'avais quitté. Il me plaignit de tout son coeur ; mais il me blâma fort de l'imprudence que j'avais eue de parler aux dominicains avec aussi peu de retenue que j'avais fait la veille de mon emprisonnement. " Comment ! me dit-il, un homme de votre âge a
ignoré jusqu'aujourd'hui à quel danger l'on s'expose dans ce pays, lorsqu'on s'avise de blâmer la conduite et la façon de penser des ecclésiastiques ? Soyez plus prudent à l'avenir vis-à-vis de ces gens-là, non-seulement en Espagne, mais encore dans tous les pays où vous pourrez vous trouver.
— Je savais, lui répondis-je, que les£cclcsiastiques sont très dangereux en ce pays, mais je ne les croyais pas tels que je les connais aujourd'hui : pour ailleurs ils sont beaucoup moins à craindre ; ils piaillent, tempêtent, ils tourmentent les gens ; mais ils ne les brûlent pas.
— S'ils ne les brûlent pas, ce n'est pas leur faute, reprit le médecin : qu'on leur donne carte blanche, l'on verra beau jeu ; qu'on leur permette demain d'établir l'inquisition partout où elle n'est pas, dans deux mois les bûchers seront allumés aux quatre coins de l'Europe. Le germe de la cruauté et de la fureur n'en existe pas moins dans leur âme, quoiqu'il n'y paraisse pas : il ne leur manque qu'une entière liberté, pour que ce germe se développe, pour qu'il prenne un accroissement subit et prodigieux ; pour qu'il devienne capable d'embraser tout l'univers.
" Non contents du mal que certains d'entre eux ont fait sur la terre, ils ont craint que la postérité sacerdotale ne dégénérât ; ils lui ont transmis leurs fureurs avec leurs écrits. Entre autres un Nicolas Eymeric a eu l'audace détestable d'avancer dans son directorium inquisitorum, que non seulement les hommes privés, mais que les princes et les rois peuvent être jugés secrètement par l'inquisition, sans être entendus, et ensuite être mis à mort par le fer ou par le poison. Un autre scélérat, nommé Penna, a orné ce livre exécrable de commentaires non moins horribles ; et les éditions d'un tel livre se sont multipliées à la face de l'Europe étonnée.
" Votre dominicain a vraisemblablement prétendu relever les fastes de la prêtraille des premiers siècles, en étalant les prouesses de S. Cyrille ; mais il a passé le plus beau de l'histoire. Je ne parle point des brouilleries du pape Victor avec S. Irénée et autres, pour la célébration de la pâque ; ni
de celle du pape Etienne avec S. Cyprien ; ni de la mort de Priscillien et de ses sectateurs, causée par des évêques espagnols ; ni des violences de Théophile d'Alexandrie, de l'orgeuil des prêtres des Gaules, etc. Cela nous mènerait trop loin ; il me suffit de vous rapporter quelques passages qui pourront servir de pendant à ce que le bon père vous a débité :
" L'an 305, dit M. Fleuri, il s'assembla onze ou douze évêques à Cirthe, où ils se reprochèrent des crimes énormes. La plupart avaient livré les écritures aux païens pour éviter la persécution, pendant qu'un grand nombre de simples fidèles l'avaient souiFerte constamment : d'autres les avaient eux-mêmes jetées au feu. Un Purpurius de Limarc étant accusé d'avoir fait mourir les deux enfants de sa soeur, au lieu de s'excuser, dit hardiment : Pour moi, j'ai tué et je tue ceux qui sont contre moi. Ne m'obligez pas d'en dire davantage vous savez que je ne me soucie de personne. Dès qu'il y eut des empereurs chrétiens, les plaisirs commencèrent à s'introduire dans l'église et l'on ne voyait parmi les ecclésiastiques qu'inimitiés et que divisions. Et parce que les évêques étaient riches et considérés, on se servait de toutes sortes de voies pour parvenir à l'épiscopat ; et, quand on y était parvenu, l'on prenait une autorité tyrannique. Ces désordres augmentèrent toujours, jusqu'à ce qu'ils vinssent au comble où l'on les a vus, comme le savant archevêque irlandais Usserius le montre par un grand nombre de passages d'auteurs célèbres, qui nous ont laissé des peintures affreuses de la corruption de leurs siècles." " Les sectes des nestoriens et eutychéens, dit un autre auteur, nées en partie de l'oisiveté et de la superstition, et en partie des haines particulières, de l'envie et de la malignité des ecclésiastiques, mirent la dernière main à l'intolérance en matière de religion. Il est vrai qu'elle était "déjà née, cette intolérance ; mais elle n'avait pas encore exercé sa tyrannie avec toutes les cruautés dont elle a été accompagnée depuis le malheureux siècle auquel on se
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" divisa pour des opinions, desquelles il aurait été aisé de " convenir si /^esprit du christianisme avait présidé dans les " assemblées des ecclésiastiques. Depuis ce temps-là on ne vit en " Orient que proscriptions, que massacres, que fureurs. "Je " passe sous silence^ dit un évêque du V"^ siècle, persécuté pour ** le nestorianisme, les chaînes^ les cachots^ les confiscationsy les " notes d"" infamies^ ces massacres dignes de compassion^ dont " Vénormité est telle^ que ceux même qui ont le malheur d^ en être '' les témoins^ ont peine à les croire véritables. ^ Cela alla " toujours depuis en augmentant. L'empereur Justinien ne " voulut pas avoir moins de zèle que les prélats du V^ et " VP siècle. // ne croyait pas., dit Procope, commettre un " homicide^ quand ceux quil condamnait à mort faisaient ^*- profession d^une autre religion que la sienne. L'univers vit " commettre, dans ces malheureux siècles, des cruautés " effroyables. On soutenait des sièges dans les monastères, on " se battait dans les conciles, on entrait à main armée dans " les églises, on traitait avec la dernière cruauté tous ceux " que l'on soupçonnait de favoriser des opinions qui souvent " n étaient entendues de personne^ non pas même de ceux qui les " défendaient avec le plus d^ entêtement et d"* opiniâtreté. "
" Après le VI® siècle, les papes, les évêques et tous les ecclésiastiques en général devinrent encore pires que ceux qui les avaient précédés. L'ignorance, Prmpôsture, la super- stition, le fanatisme, les persécutions, les cruautés de toute espèce augmentèrent de siècle en siècle ; et l'enfer infesta l'église de tant d'abominations, que les cheveux me dressent d'horreur quand j'y pense."
- Le médecin allait continuer, mais je lui témoignai tant d'inquiétude, qu'il prit le parti de se taire. Il ajouta seulement que j'eusse à me tranquilliser ; qu'il se faisait fort de me tirer d'embarras.
Après qu'il m'eut fait prendre quelque rafraîchissement : il me rasa la barbe, il me coupa les cheveux en rond, et me fît une couronne de prêtre ; puis il me donna un habit et
^ Etherius, Tyranorum episcop. inter opéra Theodoret't, tom. V, p. 668 et 689.
un manteau noirs ; sa domestique me fit un petit collet, et il me dit que c'était dans cet équipage qu'il voulait que je partisse le matin à l'ouverture des portes de la ville.
L'heure de mon départ étant arrivée, il me donna cinquante piastres, et me pria de lui écrire lorsque je serais en lieu de sûreté. Je le remerciai mille fois des bontés qu'il avait pour moi, nous nous dîmes adieu, et je partis.