CHAPITRE XXVII
SUITE DE MES AVENTURES, r
Etant sorti de la ville, je rencontrai un muletier qui avait amené deux officiers d'Antiquera à Grenade. Je fis marché avec cet homme ; je montai sur une de ses mules, et en quatre jours il me transporta à Cadix.
Au moment que j'entrai dans cette ville j'appris qu'il y avait un vaisseau qui allait mettre à la voile pour Londres. A cette nouvelle, je cherchai le capitaine, et je reconnus le galant homme qui m'avait sauvé la vie après mon naufrage, et qui m'avait si généreusement traité à Gibraltar. Je n'eus point le loisir de lui faire grand compliment ; je lui dis seulement que puisqu'il avait eu la bonté de me sauver la vie une fois, il fallait qu'il me la sauvât une seconde, en un mot, que l'inquisition était à ma poursuite. Cet honnête homme ne perdit point de temps à me demander quel était le sujet de mon démêlé avec l'inquisition ; il chercha les moyens de me déguiser ; il me fit passer à son bord, deux heures après il leva l'ancre et partit.
Lorsque nous fûmes en pleine mer, je contai à mon libérateur ce qui m'était arrivé à Grenade : ce récit le toucha : mais celui de ce que j'avais vu dans le souterrain lui fit dresser les cheveux.
Lorsque j'eus fini ce récit, je lui dis que mon premier dessein était de me retirer en France ; mais que mes dernières aventures m'avaient fait concevoir une telle aversion
pour les pays où le catholicisme (jtait la religion dominante, que j'avais juré de n'y remettre jamais le pied.
Le capitaine approuva ma résolution, et me demanda en même temps dans quel pays j'avais dessein de me fixer dorénavant. "Dans. votre pays, lui répondis-je : dans ce pays opulent et heureux, où l'on dit que la liberté règne autant qu'il est possible qu'elle règne parmi une nation policée ; dans ce pays où tout particulier possède paisiblement ce qu'il a ; où un homme raisonnable peut dire ce qu'il pense ; où un chacun peut aller au ciel par le chemin qu'il lui plaît.
— Ljopulence et la liberté ne sont point si grandes dans mon pays que \ous le croyez, reprit le capitaine. Une nation qui a plus de douze cents millions d'écus de dette ; qui se plaint sans cesse que ses ressources sont épuisées ; à qui l'étendue de ses domaines coûte des sommes immenses, en la dépeuplant tous les jours ; chez qui les artisans s'attroupent trois ou quatre fois l'an, en criant: du travail ou du pain ! une. telle nation n'est point riche.
" Une nation qui s'écrase elle-même par ses propres forces; que des divisions intestines déchirent continuellement ; chez qui les suffrages des citoyens sont à l'enchère, chez qui l'on ne voit que édits de réforme ou d'amélioration, et tout aller de mal en pis ; une telle nation n'est j)oint heureuse.
"Une nation chez qui une vérité très indifférente dans un temps, devient dans un autre la cause de mille procédés tyranniques contre son auteur, celle de la perte de ses biens, de sa liberté, de sa vie même ; chez qui les événements ordinaires, et qui ne dépendent point de nous, sont punis de mort, etc.; une telle nation n'est point libre.
"L'opulence, la liberté, le bonheur de ma chère nation ne sont donc que des êtres chimériques, dont mes compatriotes se glorifient à tort. Cette liberté surtout, qu'ils font sonner si haut, n'est qu'une espèce d'ivresse frénétique qui les agite et les tourmente ; n'est qu'un vain fantôme dont la tyrannie est aux yeux d'un homme qui pense, souvent plus réelle et plus dure que celle du despote le plus absolu.
" Quant à la liberté de conscience que vous prétendez
régner dans ma patrie, je vous dirai qu'il en est là comme ailleurs. La religion dominante y domine, c'est tout dire. Quant aux autres, indépendamment des petites vexations, et du mépris que l'on y essuie de la part de ceux qui sont à la tête du parti le plus fort, ceux qui en font profession sont comme dans tous les pays : leurs prêtres ou leurs ministres sont vains, hypocrites, tracassiers, turbulents, opiniâtres absolus et vindicatifs : l'ignorance et l'imposture y tracent le sentier que la multitude doit tenir ; les préjugés la guident, et l'autorité l'entraînent. En un mot, quant à ce qui regarde la religion,^ l'homme est chez nous^ comme partout ailleurs, le plus sot, ou le plus furieux de tous les animaux : ou, si vous l'aimez mieux, il est le jouet des passions de ceux qui le guident. Bridé par la^âupsjistitiqn, épouvanté de l'avenir, il rampe en tremblant aux pieds de ceux qui le sauvent ou le damnent à leur gré. C'est un dogue enchaîné qui se laisse battre ou flatter par son maître, et qui ne connaît sa force et son courage, que pour s'élancer avec furie sur ceux contre lesquels il est lâché.
" Jugez par cette esquisse, continua le capitaine, si ma chère nation a lieu de se glorifier de ses avantages et de ses prérogatives, et de mépriser souverainement tous ceux que le hasard a fait naître ailleurs que chez elle. Cependant si vous vous déterminez à vous fixer à Londres, ou dans quelque autre ville d'Angleterre, vous pouvez compter sur tous les services qui dépendront de moi."
Je remerciai le capitaine, et lui dis qu'il fallait bien que je me fixasse quelque part ; que, puisque ma destinée était de vivre parmi des hommes, et qu'ils étaient partout plus ou moins faibles, sots et méchants, je devais bien me résoudre à les supporter tels qu'ils étaient, mais que j'aimerais mieux mourir que de demeurer dans un pays où l'on faisait des autodafés.