‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 29 sur 48 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

SUITE DE MES AVENTURES

Lorsque nous fûmes arrivés à Londres, le capitaine anglais me força d'accepter quelques guinées, et me réitéra ses offres de service ; je le remerciai mille fois de sa générosité, et nous nous quittâmes.

Après que j'eus trouvé un logement, mon premier soin fut de donner de mes nouvelles au médecin ; mais comme je craignais que ma lettre ne fût interceptée, je n'osai y faire mention de la tendre et sincère reconnaissance dont j'étais pénétré à son égard. Je lui écrivis comme un parent qui serait charmé d'apprendre de ses nouvelles, et rien de plus. Il lui suffisait de savoir que j'étais en lieu de sûreté; il n'avait pas besoin que je lui exprimasse les sentiments de mon cœur, après le service qu'il m'avait rendu ; il me connaissait assez pour en juger.

Il me tarda longtemps d'apprendre si ma lettre était arrivée à bon port, et encore plus de savoir si la générosité de mon ami ne lui avait point été funeste. Enfin, je reçus de ses nouvelles. Il m'exprimait la joie extrême qu'il ressentait de me voir hors des mains de mes ennemis. Il m'apprenait que l'on avait fait des recherches extraordinaires après moi, que l'on avait visité toutes les maisons du voisinage de l'inquisition ; que l'on avait fait faire serment à tous les habitants de ces maisons, pour tirer d'eux quelque connaissance de mon évasion ; que sa servante et lui en avaient été du nombre, et qu'ils avaient juré l'un et l'autre qu'ils ne savaient ce qu'on leur voulait dire. Enfin, il ajoutait que le surlendemain de mon départ l'on avait brûlé la malheureuse créature que j'avais vu si cruellement tourmenter dans le souterrain, ainsi que vingt-deux autres personnes, de tout sexe, de toute âge, de toute condition, sans compter ceux qui furent fouettés et

condamnés à une prison perpétuelle, ou aux galères pour toute leur vie.

Quoique le capitaine m'eût promis de me rendre tous les services qui dépendraient de lui, si je me déterminais à demeurer à Londres, je ne sus d'abord si je devais me fixer dans cette ville ou ailleurs ; tantôt je voulais demeurer à la campagne, tantôt dans quelque bourgade du nord de l'Angleterre, et partout je trouvais ces mêmes difficultés pour subsister : j'avais l'âme trop haute pour me résoudre à chercher une condition, et je ne possédais aucun talent, je ne savais aucun métier.

Cela seul aurait fait le malheur de ma vie, mais le souvenir de mes aventures passées, mes réflexions continuelles sur la vie humaine mettaient le comble à mes maux. Est-il possible, m'écriais-je quelquefois, que je sois né homme ; que je sois né pour être aussi malheureux que je le suis ? J'ai passé ma jeunesse aux études ; et malgré toutes les peines que j'ai prises, malgré le fouet qu'on me donnait régulièrement toutes les semaines, je suis sorti du collège aussi sot que j'y étais entré. Je m'étais mis dans la tête queles ignorants ont toujours tort, et je crus que les savants avaient toujours raison. Mon Compère était de ces derniers : je suivis ses conseils, sa personne ; je menai avec lui une vie errante et infortunée, jusqu'à ce qu'après avoir vu sa philosophie échouer dans les déserts de la grande Tartarie, je vins faire naufrage, avec lui et mes autres compagnons, sur les côtes de l'Espagne occidentale.

Ayant eu le bonheur d'échapper de ce naufrage, je crus que le destin, las de me poursuivre, allait mettre fin à mes maux. Je pris le parti de me retirer dans ma patrie, d'y aller vivre et mourir dans la religion de mes pères. Mais j'éprouvai en route que les ministres de cette religion sont, dans certains endroits, des tyrans exécrables : un honnête homme m'apprit ensuite qu'ils étaient ailleurs des imposteurs odieux et toujours prêts à devenir tels que ceux que j'ai vus tourmenter si cruellement les innocents ; il m'apprit enfin, que le pays que je croyais être le plus heureux pays

de la terre, ne valait pas mieux que les autres. O mon Compère, mon Compère ! vous aviez bien raison de dire que les sociétés civilisées étaient le réceptacle de toutes les erreurs, de tous les vices et de tous les maux : c'est bien dommage que vous en ayiez conclu qu'il en était tout autrement chez les sauvages !

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