ETC
Un jour que je me promenais le long de la Tamise, je me mis à repasser dans ma tête les différents événements de ma vie. Lorsque j'en fus au naufrage où j'avais perdu mes anciens amis, je ne pus m'empêcher de m'attendrir sur leur sort : " Mon cher Compère ! m'écriais-je tout haut, vous n'avez jamais connu de vrai bonheur : hélas ! si vous viviez encore, et que je pusse vous faire part du mien, je le ferais de tout mon cœur. Mais vous..."
J'en étais là, lorsque j'entendis quelque bruit derrière moi. Je me retournai... ciel ! que vis-je... ? je vis le révérendissime père Jean de Domfront, qui riait de toutes ses forces de m'entendre parler seul.
J'eus à peine reconnu le révérend, que je me jetai à son cou, et je l'embrassai plus de cent fois : " Quoi, c'est vous, m'écriè-je ? par quel bonheur... Ah ! mon cher père Jean, serait-il possible...! Où est mon Compère...? où est Vitulos...? où est Diego ? — Ils sont tous les trois ici, me répondit-il. — Menez-moi au plus vite où ils sont, repris-je. Quoi ! vous vivez encore...? Ah ! mon cher père Jean, contez-moi, je vous prie, par quel hasard vous êtes échappé de ce naufrage effroyable, d'où je ne me suis tiré que par une espèce de miracle."
" Tu sauras, répondit père Jean, que lorsque le vaisseau fut en danger de se briser, je montai deux futailles sur le pont,
je les bouchai bien, je coulai à l'entour quelques cordes à nœuds, je dis au Compère et à Vitulos que si nous venions à faire naufrage, de saisir chacun une de ces cordes avec moi, et de nous abandonner ensuite à tout ce qu'il plairait à dame fortune de faire de nous. Pour toi, la frayeur t'avait mis dans un état à n'entendre aucune raison ; Diego était étendu sur le plancher sans mouvement, sans connaissance, dans le même cas où tu le vis après le coup de tonnerre de Senlis. C'est pourquoi nous vous laissâmes là l'un et l'autre ; nous nous tînmes près de nos futailles ; et lorsque le vaisseau se brisa, nous nous trouvâmes en état de pouvoir nous soutenir sur l'eau jusqu'au lendemain, que des pêcheurs de la côte nous recueillirent et nous menèrent à terre.
" Comme j'avais eu soin de ne pas oublier le reste de notre argent, et que, dans le trouble que la tempête occasionnait, j'avais escamoté au capitaine une boite remplie de perles et de diamants, je regardais ce naufrage comme un bonheur pour nous. Je te regrettai pourtant, ainsi que l'ami Diego ; mais je me consolai en buvant quelques coups à votre intention. — Et le Compère, interrompis-je ? — Le Compère, poursuivit père Jean, parut très sensible à ta perte, ainsi qu'à celle de l'Espagnol ; mais ma trouvaille ne le toucha guère. Ce naufrage l'avait mis d'une humeur insupportable. Une aventure assez fâcheuse, qui nous arriva peu de temps apès, acheva de lui tourner la tête ; il devint d'une misanthropie aussi farouche que celle de Timon l'Athénien ; il accusa les hommes de méchanceté, le ciel d'injustice, et finit par devenir manichéen... — Quoi ! le Compère est devenu manichéen ! — Oui, manichéen, et très manichéen. Mais écoute le reste de notre histoire.
" Comme je ne trouvai point à propos de me défaire de mes bijoux en Espagne et en Portugal, je formai le dessein de passer en Angleterre. Je communiquai ma résolution à mon neveu et à Vitulos. Le premier me dit de faire à ma fantaisie ; le second trouva que j'avais raison : là-dessus nous tirâmes droit à Lisbonne, où nous trouvâmes un vaisseau hollandais, qui nous transporta à Londres.
2l6 LE COMPÈRE MATHIEU
" Lorsque nous fûmes arrivés en cette ville, j'essayai, ainsi que Vitulos, de faire entendre raison au Compère ; mais nous perdimes nos peines : le Compère nous dit qu'il était misanthrope et manichéen, qu'il voulait demeurer tel, et qu'il romprait avec nous si nous parlions davantage sur ce point. Tu le trouveras dans cette opinion, et occupé à faire un livre oià il prétend démontrer que les hommes, tant sauvages que policés, sont des sots, des injustes, des enragés, et que le diable a autant à dire que le bon Dieu dans le gouvernement de l'univers. Quant à Diego, il est aujourd'hui plus fou qu'il n'a jamais été. Je le retrouvai par le plus grand hasard du monde. Comme je me promenais un jour à Hyde-Park, je vis un tas de monde attroupé ; je voulus savoir ce que c'était : j'approchai, et j'aperçus au milieu de la foule le seigneur Diego, qui faisait un sermon sur le dernier jugement. Il était dans un état à faire pitié ; il était presque nu : il avait la barbe d'un pouce de long, les yeux enfoncés, et le visage exténué de misère. Cet état me toucha, je fendis la presse pour l'emmener ; il me reconnut, et se mit à faire des exclamations terribles, et des grimaces si effroyables, que la plupart du monde qui l'écoutait, crut qu'il était possédé de plus de soixante et quinze mille diables. La foule, qui était déjà assez forte, s'accrut dans un instant si prodigieusement, que je fus plus de deux heures avant de pouvoir le retirer de là. Enfin, je l'en retirai, je le fis monter dans le premier fiacre que je trouvai et je l'emmenai à notre logis. Lorsqu'il aperçut le Compère et Vitulos, ses exclamations redoublèrent, et ne finirent que très longtemps après. Quand il fut un peu apaisé, je lui demandai par quel moyen il était échappé du naufrage. Il me dit que S. Nicolas et S. Guillaume, auxquels il s'était recommandé pendant la tempête l'avaient soutenu sur les eaux jusqu'à ce qu'un vaisseau anglais le recueillit et le conduisit à Portsmouth, et que ces saints lui avaient révélé en même temps, que le monde devait finir bientôt.
" Voyant que je ne pouvais en tirer d'autres raisons, je le laissai tranquille, et je lui défendis de sortir jusqu'à ce qu'il fût habillé plus proprement. Lorsqu'il fut en état de paraître,
je lui fis promettre de ne plus prêcher, et je le laissai aller par la ville ; et à ses visions près, il nous sert très affectueusement, et fait assez bien les commissions dont on le charge."
Père Jean finissait de parler lorsque nous arrivâmes à son logement. Le lecteur me dispensera de lui décrire la joie que je ressentis de revoir mon cher Compère et mes anciens camarades ; elle fut inexprimable, et celle de mon Compère ne fut pas moindre : " Ah ! mon cher Jérôme, s'écria-t-il en me voyant, si tous les hommes te ressemblaient..,; mais..." Il allait continuer, mais les cris de joie et le tintamarre de Diego l'en empêchèrent : il se passa plus d'une demiheure avant que nous pussions nous faire entendre.
La scène de l'Espagnol étant finie, nous nous dimes tout ce que l'on peut se dire en pareille occasion ; après quoi, je contai tout ce qui m'était arrivé depuis le naufrage.
Mon récit acheva d'irriter le Compère contre le genre humain. Il avait cru jusqu'alors que tout ce qui existe était un composé de bien et de mal ; il se persuada pour le coup que tout était mal. Vitulos fut presque de son sentiment ; Diego ne douta plus que la fin du monde n'approchât ; le révérendissime jura qu'il étriperait autant de moines qu'il en rencontrerait ; pour moi, quelque sujet que j'eusse de me plaindre, je trouvai que le Compère et père Jean outraient les choses. Je ne disconvenais point qu'il y eût beaucoup de mal dans le monde, mais j'étais bien éloigné de croire que tout fût mal, et que le mal qui existe dans l'univers, procédât d'un mauvais principe, égal au bon. A l'égard de père Jean, je lui dis que quand il étriperait tous les moines de la terre, la persécution des gens d'église n'en irait pas moins son train ; que l'histoire de tous les temps prouve que résister à leurs violences, est les irriter ; que le plus court était d'éviter d'avoir quelque chose à démêler avec eux. Mais tout ce que je pus dire là-dessus fut inutile ; l'oncle et le neveu persistèrent dans leurs opinions.