‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 31 sur 48 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

RAISONNEMENT SUR l'oPINION DU COMPÈRE.

Le propre jour de ma réunion à mes anciens amis, je quittai le logement que j'avais pris ; mais je ne cessai point pour cela de copier de la musique, ^ pour gagner de quoi fournir ma part à la dépense du ménage ; j'étais devenu trop scrupuleux pour me servir du produit de la boite que sa révérence avait escamotée au capitaine portugais avant le naufrage. Mais lorsqu'après toutes les informations possibles que je fis faire à Lisbonne, je fus certain que personne d'autre que nous n'était échappé de ce naufrage, j'usai sans scrupule de la bourse commune, et je ne travaillai plus que pour m'amuser.

Tous mes souhaits auraient été satisfaits, si j'eusse vu mon cher Compère plus raisonnable, ou du moins s'il eût renoncé à la manie qui le tenait de divulguer son manichéisme et ses autres sentiments par le livre auquel il travaillait. Un jour que son esprit bourru s'était un peu adouci, j'employai tous les raisonnements dont j'étais capable pour lui prouver que quand il y aurait cent fois plus de mal sur la terre, l'on ne pourrait en conclure que l'univers ne fût soudainement gouverné par un Etre bon, sage et toutpuissant. J'ajoutai que son opinion à cet égard n'était fondée que sur une prévention aveugle, et nourrie par son humeur atrabilaire ; qu'il devait savoir, par sa propre expérience, combien l'on devait faire peu de fondement sur ces opinions outrées, qui ne nous paraissent réelles qu'autant qu'elles flattent nos préjugés et nos passions, et jusqu'à ce que l'expérience et des connaissances ultérieures viennent à faire

• Notre héros a appris ce métier d'un vieillard avec lequel il vient de vivre quelque temps. Cette circonstance était racontée dans quelques chapitre remplis de discussions ardues et que nous avons cru pouvoir supprimer. (N. D. E.)

tomber le bandeau qui nous offusquait la vue. Enfin, je le priai de se souvenir que puisqu'il haïssait les hommes pour leur méchanceté, il devait éviter d'être méchant à son tour ; et que c'était l'être en effet, que de répandre dans le public des opinions qui n'avaient aucun fondement solide et réel, et qui pouvaient entraîner après elles les plus grands maux.

Le Compère, peu accoutumé à m'entendre raisonner de la sorte, me demanda depuis quand je m'ingérais de faire le raisonneur : " Depuis, lui répondis-je, que je me suis aperçu que dix ans de vos leçons ne m'avaient rendu ni plus savant, ni plus heureux ; depuis que j'ai vu qu'un homme ^ qui a assez de lumières, assez de pouvoir sur soi-même pour secouer le joug des préjugés de l'enfance, et assez de prudence pour ne pas se laisser éblouir par les sophismes des philosophes du siècle, n'a de maximes à suivre que celles qu'approuve le sens commun, n'a de route à tenir que celle que lui prescrivent l'amour propre, la justice et la modération. Laissons le monde tel qu'il est, et les hommes tels qu'ils sont ; n'ouvrons les yeux que pour voir si nos opinions nous sont utiles, raisonnables, et demeurons-en là. X^e^jŒ&i bonheur ne consiste point dans les spéculations creuses, qui ''^pf ne servent qu'à nourir notre inquiétude et nous tourmenter. ^ Le vrai bonheur consiste à être à soi, et non à ses idées ;, , à être son propre maître, et non l'esclave de soi-même.

" Je sais aussi bien que vous que les hommes sont généralement méchants. Je n'ignore pas non plus que le monde est rempli de maux. Mon expérience en est garant. Mais dois-je pour cela haïr opiniâtrement tous les hommes ? Non, la haine est un serpent qui ronge le cœur qui l'enfante. Dois-je me mettre dans la tête qu'un principe malfaisant se plaît à troubler l'ordre établi dans l'univers ? Non, cette opinion ne ferait que troubler mon repos, qu'accroître mes maux ; et les choses n'en iraient pas moins leur train.

" Bornons-nous donc à avoir de l'aversion pour les mé-

' Il s'agit du vieillard qui apparaissait dans les chapitres supprimés et qui est mort. (N. D. E.)

chants, et non de la haine; et prenons garde en môme temps de confondre les bons avec eux. Ayons en horreur les persécuteurs et les tyrans, mais ne les haïssons pas : l'horreur et l'aversion sont, en ce cas, des sentiments naturels~ct raisonnables, et la haine est toujours une passion aveugle et outrée, qui nous mine et nous dévore, tandis que ceux qui en sont les objets se moquent de nous. Plaignons les superstitieux et les ignorants, mais ne les méprisons pas. Le mépris est fait pour l'erreur et le ridicule ; un sentiment plus humain doit être réservé pour ceux qui en sont atteints.

" Bornons-nous encore à savoir que le mal existe, et n'étendons point nos regards plus loin ; son origine est environnée de ténèbres impénétrables à la raison humaine. Il y a de la témérité, ou pour mieux dire, de la folie, à prétendre en savoir plus que les autres sur ce point, et surtout à penser comme vous faites. Que diriez-vous, si, après avoir publié vos opinions, vous veniez à vous apercevoir que vous vous êtes trompé sur cet article, comme sur celui de la perfection des sauvages ? Ne vous blâmeriez-vous pas de votre témérité r Vous feriez plus, vous ne vous pardonneriez jamais d'avoir joint une erreur de cette espèce à celles dont les hommes sont infectés.

— Par la ventrebleu, dit père Jean, l'ami Jérôme vient de raisonner comme la raison même. La v2e esi-trûp-COurie fit. trop précieuse pour la passer dans la haine et l'amertume, dans des déclamations et des jérémiades continuelles sur la méchanceté des hommes, et sur les maux dont l'univers est rempli. Pour moi je me moque de tous ceux qui ne méritent pas mon estime, et rien de plus. Il est vrai que j'ai juré d'étriper tous les moines qui me tomberont dorénavant entre les mains ; mais c'est de la façon qu'on extermine ces reptiles dangereux, dont le souffle empoisonne l'air, et dont la piqûre tue l'homme. D'ailleurs, je borne mon étude et mes richesses aux seuls plaisirs de la vie. Un flacon de vin bannit chez moi le souvenir de deux ans de diète et d'un siècle de mélancolie ; un bon repas, un bon lit et un tendron de quinze ans m'apprennent que s'il y a du mal dans le

monde, il y a aussi quelque bien, et que la moindre chose de celui-ci défraie au centuple de celui-là. En un mot, je me moque de tout ce qui s'appelle science. Savoir jouir est tout ce que je sais : c'est bien assez. Deux ans d'expérience devraient dessiller les yeux à un galant homme sur l'article des opinions, qui ne sont fondées que sur des conjectures.

" Mon neveu a donc tort de prendre pour des réalités toutes les idées qui lui passent par la tête. Nos facultés intellectuelles sont bornées ainsi que nos facultés corporelles : l'expérience nous apprend à quoi nous devrions nous en tenir sur cet article. Nos yeux sont faits pour distinguer certains objets, pour voir à une certaine distance, et rien de plus, rien au-delà. Pourquoi ? Parce qu'il n'était point nécessaire que nous vissions plus loin. Il en est de même de nos autres sens. ~"

" Un homme peut porter un fardeau, peut soutenir la fatigue, peut courir, sauter, voltiger mieux qu'un autre ; il peut exceller par-dessus tous les autres dans un art ; mais sa force, son adresse, sont bornées fort près du point où sa supériorité le distingue des autres ; et s'il a pour quatre sous de bon sens, il sera le premier à s'apercevoir qu'il ne peut aller plus loin. Pourquoi donc les seuls raisonneurs prétendent-ils outre-passer les bornes de l'intelligence humaine ? Sont-ils les seuls qui ignorent quelle est leur condition ? Ne savent-ils pas que les idées que nous nous formons des choses, purement abstraites à notre égard, sont trop imparfaites pour servir de fondement à la découverte de l'origine et de la nature de ces choses ?

" Lorsque je vois un sauteur de la foire sauter par-dessus une pique de douze pieds, plantée au milieu d'un théâtre, je dis qu'un tel saut est l'action la plus hardie, la plus adroite de tous les sauteurs de la terre ; mais lorsque je compare la distance qu'il y a entre la pointe de cette pique et le soleil, ce sauteur n'est plus à mes yeux qu'un vermisseau rampant sur un tas de boue.

" Lorsque j'entends un orateur renommé débiter d'un ton emphatique, quelque discours sur l'origine du mal, je dis

qu'il est un habile homme, qui sait se concilier l'attention de ses auditeurs, leur plaire, les persuader même ; mais lorsque je compare la matière qu'il traite, à l'imperfection du petit nombre d'idées qu'il a de cette matière, à l'impossibilité d'en acquérir davantage, je regarde cet orateur comme une grenouille qui croasse dans un marais fangeux.

" Le nombre des vérités dont l'intelligence est à notre portée, est extrêmement petit, et ces vérités sont extrêmement simples ; mais elles nous suffisent. Celles qui sont au-dessus de notre conception, ne sont point faites pour nous. Ceux qui entreprennent de les démontrer, sont des fous ou des imposteurs, qui éblouissent la multitude par un tas de sophismes absurdes ; et les idoles qui les écoutent, ressemblent, comme dit Horace, à une troupe de voyageurs que la nuit a surpris en passant dans une forêt : ils marchent sur la foi d'un guide qui les égare, l'un à droite, l'autre à gauche ; ils prennent toutes diverses routes, chacun croit suivre la bonne, et plus il le croit, plus il s'écarte : quoique tous leurs égarements soient différents, ils n'ont pourtant qu'une même cause ; c'est que leur guide les a trompés, et que la nuit les empêche de se redresser."

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