‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 32 sur 48 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

RAISONNEMENT DE VITULOS, SUR CE QUI A ETE DIT DANS LE CHAPITRE PRÉCÈDENT.

Lorsque père Jean eut fini de parler, Vitulos reprit la parole, et dit que nous avions raison l'un et l'autre, et que le Compère avait tort, surtout à l'égard de son manichéisme:

" Quand même, lui dit-il, vous auriez réellement découvert qu'un dogme aussi funeste serait fondé, s'il vous restait l'ombre du sens commun et de la prudence, vous devriez le cacher plutôt que le divulguer. Le monde est tellement constitué, qu'il est des vérités très peu importantes en ellesmêmes, dont l'exposition serait mille fois plus nuisible au

genre humain, que l'erreur où il est à leur égard : à plus forte raison une vérité de cette espèce, si c'en était une, devrait être ensevelie pour jamais dans les ténèbres les plus épaisses. L'erreur et la superstition ont engendré des désordres, des fureurs et des cruautés inouïes : il est des circonstances où la vérité en engendrerait de même, si elle se présentait où elle n'a que faire.

"Il y a mille et mille personnes sages qui s'aperçoivent des erreurs dont le peuple est imbu, surtout à l'égard de la religion ; mais aucune d'elles n'entreprendra jamais de le désabuser, à moins qu'il ne soit suffisamment préparé à voir le jour, et que cette vue ne puisse donner lieu à aucun accident funeste. Ce n'est pas que la vérité entraîne naturellement après elle aucune suite dangereuse : les maux qui résultent de son exposition, ne viennent que de la nature ^des -sujets auxquels elle est exposée. Il y a des circonstances où il est très dangereux de se servir d'une chose, quoiqu'excellente en elle-même. Le vin est de sa nature bienfaisant ; il ranime les forces, et réjouit le cœur de Pierre, tandis qu'il enivre Jean, et le rend furieux. D'où viennent des effets si différents r Des différentes constitutions de Pierre et de Jean ; et non de la nature du vin. La nature du vin est d'animer et d'échauffer : il est de la nature de Jean d'entrer en furie lorsqu'il est échauffé : voilà tout le mystère. Un homme de bon sens, qui connaîtrait le tempéramment de Jean, se garderait bien de lui donner à boire autre chose que de l'eau.

" Non seulement l'amour de l'ordre doit nous faire abstenir de débiter des vérités dangereuses à la multitude, mais l'amour de nous-mêmes doit nous porter aussi à être très réservé sur cet article. Nous le savons par expérience. Lorsque nous fûmes convaincus d'avoir battu monnaie en Russie, nous dîmes aux juges, commis pour nous examiner, que nous n avions fait que suivre en cela le droit naturel. Et il est certain qu'il n'y a rien de plus naturel que le pouvoir de donner telle forme, tel poids que Ton juge à propos à un morceau d'or et d'argent, et de lui attribuer la valeur que l'on veut. D'ailleurs ce qui est naturel est imprescriptible. Mais les gens à

qui nous avions à faire ne pensaient point de même sur ce point. " Le droit positif, selon eux, a, dans certains cas, " anéanti Te lîrôît: naturel. Les souverains se sont arrogé " celui de battre monnaie ; et tous ceux qui y portent " atteinte doivent être punis. " Nous devions donc prudemment nous borner à demander pardon de notre prétendue faute, et rien de plus. L'on est assez indulgent dans ce payslà : l'on se serait contenté de nous appliquer quelques coups de bâton sur la plante des pieds, et l'on ne nous aurait point envoyés piocher dans les mines de la Sibérie, d'où l'on ne sort pas toujours aussi facilement que nous avons fait.

" Enfin, pour revenir au sujet dont il est question, s'il est de la prudence de taire quelquefois certaines vérités, il le sera toujours de ne point répandre une opinion aussi absurde, aussi dangereuse que celle dont le Compère est actuellement infatué. Il ferait bien à l'avenir de penser pour lui, et de se taire ; et nous ne ferions point mal d'en faire autant.

— Voilà ce qui s'appelle raisonner, dit père Jean. Pour moi, je laisse dorénavant les hommes dans leurs opinions, bonnes ou mauvaises ; qu'ils se trompent ou qu'ils ne se trompent pas, c'est leur affaire, et non la mienne. Quand je me rappelle les différents événements de notre vie, je vois que la moitié des persécutions que nous avons essuyées, vinrent autant d'avoir parlé contre les opinions reçues, que d'avoir agi contre les lois que les hommes ont établies. Mais l'on ne devient avisé que par l'expérience. J'avoue que les hommes sont injustes et méchants ; mais la société est tellement constituée, qu'ils doivent être tels. Il est vrai que l'univers est un composé de bien et de mal ; mais un homme de bon sens doit plutôt s'occuper à tirer le meilleur parti possible de la vie, que de s'embarrasser de ce qui ne le regarde pas. Ça buvons un coup."

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