SUITE DE MON DISCOURS AU COMPERE
" J'ai dit que l'homme avait naturellement la faculté de distinguer et d'affaiblir à temps les raisons qui peuvent le porter au mal. Cela étant, qui peut douter que la bonne éducatioii ne perfectionne cette faculté, et que la mauvaise ne la détériore ? La bonne éducation corrige le tempérament, les préjugés, et éclaircit l'entendement. La bonne éducation est un surcroît de moyens donné aux hommes pour faire le bien. Dieu ne nous demande rien au-delà de la somme et de la valeur de ces moyens ; mais il en exige absolument l'emploi. Nous serons jugés sur ce que nous aurons fait et dû faire, et non pas sur ce que nous n'aurons pu faire.
" Puisque la bonne éducation éclaircit l'entendement, qu'elle corrige les mau\'aises affections, et qu'il y a différents degrés de bonne éducation, il est avantageux aux hommes de connaître le plus parfait de ces degrés, et par conséquent de le chercher. Comme toutes les lois humaines, tous les systèmes de morale que nous avons, que nous formons, contiennent une infinité d'imperfections, voyons si les livres
saints ne sont point la source où l'on puisse puiser le meilleur genre d'éducation.
" Aucune histoire, aucun système de morale ne nous donne une idée plus parfaite, plus sublime de la divinité que V Ecriture. Tout ce qu'elle contient nous peint la puissance, la majesté, l'intelligence, la bonté, la justice de L'Etre suprême^ son amour pour les créatures, la dignité, la grandeur et la perfection de ses ouvrages. Elle nous donne une idée claire et distincte de nos devoirs, et des règles que nous avons à suivre pour les remplir. Elle fait plus, elle nous fournit tous les motifs et les moyens possibles pour nous porter au hten. C'est une source de lumières, de secours et de consolations. Tous les vices y sont peints dans leur laideur, toutes les vertus dans leur beauté. Rien ne peut mieux faire le bonheur d'un homme de bien, que la foi en ce qu'elle annonce, que la pratique de ce qu'elle prescrit. Eh ! qui peut faire supporter les infirmités, les infortunes avec plus de courage et de résignation, que la croyance en un Dieu rémunérateur, que la perspective consolante d'un bonheur infini ? Quel motif plus pressant peut nous porter à la perfection que la certitude de plaire à ce Dieu juste et bon, si nous faisons le bien, et celle d'une punition certaine, si nous faisons le mal r Punition juste, et dont nous ne devons pas nous plaindre, parce qu'elle est une suite naturelle du crime, et que le crime est une action à laquelle nous nous déterminons volontairement. Les livres saints contiennent donc le meilleur genre d'éducation.
" Si ces livres sont dans une espèce d'avilissement aux yeux des philosophes du siècle, ou plutôt si la religion chrétienne est décriée et attaquée de toutes parts, ce n'est point que cette religion soit en elle-même ridicule et nuisible, ce n'est pas qu'elle ne soit utile et respectable j mais c'est que la plupart de ceux qui la professent ont de tout temps été fourbes, cuels et sanguinaires ; c'est qu'ils ont altéré la pureté de la religion, et l'ont déshonorée.
" Si les chrétiens avaient connu véritablement l'esprit de cette religion auguste, chacun d'eux se serait plus appliqué à
pratiquer ce que l'écriture enseigne, qu'à y chercher ce qu'elle ne contient pas, qu'à expliquer ce qu'il ne comprenait pas, qu'à forcer les autres à recevoir ses visions.
" L'ambition du chrétien se serait bornée à la charité envers ses semblables qui n'étaient pas chrétiens. Il aurait dit à un païen : AI on frère ^ il est possible que tu sois heureux ; mais il est certain que tu ne peux atteindre à un bonheur parfait qu en embrassant le christianisme : il aurait établi ses preuves sur des faits, et ces faits n'auraient consisté que dans la vie pure et exemplaire des chrétiens. Si le païen avait témoigné quelque envie de posséder un tel bonheur, il lui aurait alors fait connaître qu'il n'y a quun Dieu ; que ce Dieu est juste ^ bon et tout puissant : qu en vertvT de^'sâ toute puissance il a créé le ciel et la terre ; qu en vertu de sa justice^ il aime r ordre ; quen vertu de sa bontèy il aime notre bonheur ; et que^ pour que nous puissions parvenir au plus haut degré du bonheur^ il avait révélé des motifs qui nous y portent^ et des moyens qui nous y conduisent ; et que la révélation de ces motifs et de ces moyens était contenue dans récriture. Si ces raisons n'avaient pu porter le païen à embrasser le christianisme, le chrétien aurait dit au païen : Mon fr'ère^ puisque tu ne veux pas être chrétien^ sois mon ami^ comme je suis le tien. Que la différence de nos opinions n altère jamais entre nous ^obligation des devoirs que tous les hommes se doivent réciproquement. Si tu es malade^ si tu es pauvre^ si tu as besoin de conseils dans tes affaires^ parle^ tu me trouveras toujours disposé à te rendre tous les services que je pourrai. Un chrétien, voyant un autre chrétien agir dans les principes différents de l'esprit de la religion, aurait pris un temps dicté par sa prudence, et lui aurait dit avec douceur : Mon frère .^ Dieu^ notre père commun.^ nous a donné V évangile pour éclaircir notre entendement^ pour nous rendre maîtres de nos affections., pour ne laisser h notre volonté que des désirs légitimes ; mais vous vous refusez à la lumière qui vous a été donnée : vous vous livrez à vos affections : vous désirez^ vous faites votre malheur ; vous allez faire celui des autres en troublant l'ordre et la paix. Rentrez en vousmême ; soyez chaste^ sohre^ humain^ désintéressé^ généreux^ bienfaisanty pacifique^ et vous trouverez un bonheur réel^ vous ferez
celui des autres. Si cet homme n'eût point voulu écouter des conseils si raisonnables, le chrétien lui aurait fait le même compliment qu'au païen, et l'aurait laissé tranquille.
** Mais, par un malheur déplorable^s chrétiens n'ont point agi et n'agiront, je crois, jamais de la sorte. Au lieu de trouver dans les livres saints la source de la charité, de la paix et de l'union, ils y ont cherché celle de la haine et de la discorde ; au lieu de professer la religion telle que Dieu la leur avait donnée, telle que Jésus-Christ l'avait enseignée, ils en ont altéré la pureté, il l'ont rendue méconnaissable ; chaque secte y a ajouté, substitué ou retranché, selon ses caprices ou ses intérêts. Ceux dont le devoir était d'enseigner au peuple une morale pure et simple, ou lui ont enseigné des absurdités abstraites, ou ils l'ont occupé de divisions, de querelles nées du sein de l'ignorance, de l'orgueil, de l'inquiétude et de l'oisiveté ; ou ils ont recherché les honneurs et les richesses, et se sont abandonnés à une mollesse honteuse, à des débauches infâmes ; etjes esprit forts ont dit : Ces gens-là ne prêchent point une doctrine raisonnable ; leurs propos^ leurs mceurSy leurs actions, tout annonce en eux quils ne sont rien moins que ce quils disent être : les hommes qii'ils instruisent sont ignorants et méchants. Il en est de même dans toutes les religions de la terre : donc il ny a aucune religion qui soit V ouvrage de Dieu j donc la religion n est point nécessaire ; car si elle était nécessaire^ Dieu en aurait donné une aux hommes : on la connaîtrait aux mœurs, à la doctrine de ceux qui renseigneraient, et aux œuvres de ceux qui la professeraient.
" O chrétiens ! quand serez-vous ce que vous devriez être ? O ministres du Très-Haut, ou vous qui vous dites tels, quand est-ce que vous serez doux, humbles, pacifiques, comme Jésus-Christ a été ? Quand est-ce que vous n'abuserez plus de votre ministère pour aveugler vos frères de votre autorité, pour les faire servir de marche-pied à votre ambition, de jouet à vos caprices, d'instrument à votre haine ? Quand estce que vous ressemblerez à Jésus-Christ, et vos ouailles à ses apôtres ?
" O philosophes du siècle ! jusqu'à quand prendrez-vous
l'ombre pour le corps ? jusqu'à quand jugerez- vous de l'arbre par l'écorce ?... jusqu'à quand crierez-vous que les aliments les plus sains sont nuisibles, parce que la plupart des hommes ruinent leur santé, et abrègent leurs jours par leur usage ?.,. Ne savez-vous pas que si les chrétiens sont méchants, cela ne vient point de la religion, mais de l^abus qu'ils en font ? Ne savez-vous pas que si la religion est altérée, sa source ne l'est point ? L'Ecriture est là ; Dieu nous l'a donnée ; et, quoiqu'on en dise, elle n'est ni ne peut être corrompue. Si des hommes de mauvaise foi y ont ajouté quelques mots, si d'autres en ont retranché quelques paroles, ils n'ont point touché au fond ; l'Ecriture est telle que Dieu a voulu qu'elle fût ; la doctrine qu'elle contient est en son entier ; les motifs qui doivent nous porter à la perfection, nous y sont présentés avec toute la clarté possible ; les moyens qui doivent nous conduire à la félicité le sont de même ; que demandonsnous davantage ?
*' Ne soyons point chrétiens, parce que tels ou tels le sont; mais soyons-le, parce qu'il est raisonnable de l'être : ne soyons pas chrétiens de la manière dont tels ou tels le sont ; mais soyons chrétiens comme on doit l'être. Ouvrons l'évangile : Jésus-Christ nous y parle dans les termes qu'il a parlé lorsqu'il était sur la terre. Nous s omme§.dD.ués de la raison, ainsi que les apôttes et les disciples qui l'écoutaient ; nous le comprendrons comme ils l'ont compris ; nous serons chrétiens comme ils l'ont été. Apportons dans cette lecture toutes les bonnes dispositions possibles, la bonne foi, la bonne intention, le discernement, et chacun de nous y trouvera ce qui sera propre à le rendre vertueux, à le rendre heureux. Notre bonheur, notre perfection ont été le but de la mission de Jésus-Christ ; l'objet de cette mission sera rempli en un Chrétien toutes les fois qu'on le verra agir de la manière que l'évangile l'enseigne.
" Quant à notre foi, qu'elle soit simple et raisonnable ; elle sera telle, si nous la bornons à Vassentiment que la raison donne au moyen et à lay?« èvangèlique. Le mérite de la foi ne consiste pas à croire^ mais à rechercher ce qu'il faut croire. Il
ne dépend pas de nous de voir blanc ce qui est noir ; mais il dépend de nous de distinguer le blanc du noir...
" Mais pour confirmer ce que j'avance, disons un mot des vertus d'un vrai chrétien.
"Un vrai chrétien est humble : l'évangile lui a appris qu'il n'est qu'un simple vermisseau qui rampe sur la terre, et que tous les hommes sont ses frères et ses égaux ; mais l'évangile lui a appris en même temps qu'il est^ destiné à aimer, à servir Dieu, qu'il est capable de parvenir à une félicité éternelle et bienheureuse. De si glorieuses prérogatives relèvent la dignité de son être, et font de son humilité un état mitoyen entre l'orgueil et la bassesse, un état qui n'excite ni la haine, ni le mépris. Il n'y a que l'évangile qui apprenne à être humble ainsi.
" Un vrai chrétien est chaste ; il ne séduit ni ne débauche la femme ou la fille de son prochain. Il sait que l'amitié, la fidélité, la confiance sont les nœuds les plus forts de la paix du mariage ; que les époux qui vivent dans la mésintelligence, dans le désordre, sont peu propres à donner des sujets vertueux à l'état ; que les mauvais exemples des pères ont souvent rendu les enfants vicieux ; que ceux-ci en ont rendu d'autres, ainsi à l'infini : tant un mal est fécond dans la production d'autres maux ! il sait en outre, qu'une fille, une fois séduite est déshonorée ; qu'une fille déshonorée est indigne de devenir la femme d'un honnête homme, peu disposée à faire une épouse fidèle, et peu propre à élever des enfants dans la vertu : il sait enfin qu'une fille, une fois séduite, se laisse facilement séduire une seconde fois ; que de la séduction au libertinage il n'y a qu'un pas ; et que le libertinage du sexe est la cause d'une grande partie des maux qui régnent dans la société.
" Un vrai chrétien est sobre, parce qu'il sait que la gourmandise abrège une vie qui n'appartient qu'à Dieu, à la patrie, à sa famille ; qu'elle irrite les désirs, qu'elle multiplie les besoins, qu'elle augmente la dépense, qu'elle cause la ruine de la fortune d'un homme, et qu'un homme, une fois ruiné par la gourmandise, a le plus souvent recours à des
moyens illicites, au crime même, pour satisfaire à cette passion. D'ailleurs, il sait que la gourmandise et l'ivrognerie, en nous ruinant de corps et de biens, détériorent le sentiment, abrutissent l'esprit, et nous rendent peu propres, ou même incapables de remplir les devoirs de citoyen, de père et d'ami : l'ivrognerie, surtout, peut nous plonger dans les plus grands malheurs.
" Un vrai chrétien est désintéressé, généreux, humain, bienfaisant, pacifique. IT est désuitéressé, parce que, dans tout ce qîi'il fait, il recherche autant les intérêts de son prochain que les siens propres. Il est généreux, parce qu'il ne fait rien qu'avec cette franchise, cette droiture, cette grandeur d'âme qui caractérisent un parfait honnête homme. Il est humain, parce qu'il excuse les faiblesses, qu'il supporte les défauts de son prochain, qu'il compatit à ses peines, à sa misère, qu'il le soulage autant qu'il le peut. Il est bienfaisant, parce qu'il fait tout le bien qu'il lui est possible de faire, sans autre motif humain que la satisfaction de faire du bien. Il est pacifique, parce qu'il hait les haines, les animosités, les querelles, et tous les moyens qui les font naître ; parce qu'il tâche de conserver l'union entre les hommes, et à éteindre la discorde partout où elle se trouve. Enfin, le vrai chrétien est le père, le frère, l'ami de tous les hommes, et le meilleur citoyen d'un état.
" Af^n, dira-t-on, un athée peut être tout cela.... Je n'entreprends point de discuter s'il est possible qu'un athée puisse être tout cela ; je dirai simplement qu'il manque à l'athée les trois plus puissants motifs qui portent le chrétien à être tel que je viens de le décrire ; que l'athée ne peut avoir tout au plus que quelques vertus morales qu'il devra à son tempérament, à l'amour propre, à l'exemple, etc. Mais le vrai chrétien reconnaît un Dieu, un créateur, un père auquel il doit tout ce qu'il est, tout ce qu'il possède, un Dieu juste, bon, bienfaisant: or, ce chrétien, pénétré d'amour, de respect et de reconnaissance, se conformera autant qu'il le pourra aux volontés d'un tel maître. Le vrai chrétien sait qu'il a une âme immortelle, à laquelle il est réservé une éternité bien-
heureuse, s'il fait le bien dans ce monde : or, l'amour qu'il a naturellement pour son bonheur le portera à faire ses efforts pour y parvenir. Le vrai chrétien sait qu'il sera puni, s'il ne se conforme pas à l'ordre, s'il refuse de faire le bien : or, la crainte des peines le portera à faire son possible pour les éviter.
" Quels motifs plus puissants peuvent porter un homme à la perfection, que l'amour de Dieu, que l'espoir d'une félicité infinie, que la crainte d'une réprobation éternelle ? Que sont le tempérament, l'éducation, l'habitude, en comparaison de trois motifs aussi puissants ! Quelle est la perfection de l'athée au prix de celle du vrai chrétien r Quel est le nombre d'athées vertueux, en comparaison de tous les vrais chrétiens, qui sont essentiellement tels r Que peut-on attendre d'un athée qui méconnait Dieu, tandis que tout ce qui l'environne annonce son existence ?
" O athées audacieux et téméraires ! que la rencontre d'un vermisseau a mille fois confondus, abandonnez une métaphysique insensée ; arrêtez-vous à la certitude des choses, et n'allez pas plus loin. Sachez distinguer en Dieu sa nature de ses attributs que les faits vous annoncent, n'entreprenez point de pénétrer jusque dans cette nature, cessez de chercher la raison de la raison même, ne vous informez pas de ce que faisait F Eternel avant qu^il créât ^ de quelle manière il a tiré V univers du nèant^ quelle est la nature de sa durèe^ comment il aperçoit la succession. ^ Arrêtez-vous oii la raison refuse de vous suivre ; apprenez que les preuves qui établissent la nécessité d'une première cause, ne sont point affaiblies par l'obscurité impénétrable qui environne l'essence de cette cause : contentez-vous de voir clairement que le monde est successif, et qu'une progression infinie de causes est absurde: calculez, et vous apprendrez que chaque cause individuelle ayant sa cause hors de soi, la somme de toutes ces causes, quelqu'/«yÇ«/^ qu'on la suppose, a nécessairement sa cause hors de soi. Ecoutez, dans les sentiments de l'admiration la plus vive, cette voix majestueuse, qui répond à toutes les ^ Traité de Psychol. ch. 55.
intelligences : je suis celui qui est. Bornez-vous à apprendre de la contemplation des faits, que rêtre existant par soi est nécessairement puissant, sage et bon ; attendez de ses attributs divins les sources intarissables de votre bonheur : conformez-vous à l'ordre, ouvrez les livres saints, vous y trouverez des motifs et des moyens qui vous porteront à vous conformer à l'ordre. Vous apprendrez que cet ordre comporte que le sort, qui vous attend dans l'autre vie, soit une suite naturelle du bien ou du mal que vous aurez fait dans celle-ci..."
J'avais été jusqu'ici tellement occupé de la matière que je traitais, que je n'avais pas pris garde à ce qui s'était passé autour de moi. Mais lorsque je voulus faire une petite pause pour reprendre haleine, je m'aperçus que si la vérité ne fait pas toujours impression sur l'esprit de ceux auxquels on la prêche, cela vient souvent de la rhétorique du prédicateur. Père Jean, ennuyé de m'entendre, s'était enivré ; Vitulos s'était endormi, et le Compère était disparu : il ne restait plus que Diego, qui me regardait avec deux grands yeux, et la bouche béante.