DISCOURS DE DIEGO, ETC
Mon camarade Diego voyant que je ne parlais plus, ouvrit la bouche à son tour, et parla en ces termes :
" Quoique je n'aie rien compris au discours de mon cher ami Jérôme, je ne laisse point d'affirmer que ce discours contient des choses comparables à tout ce que j'ai entendu dire de plus admirable par défunt mon doux maître l'illustre prélat Tongarini, que Dieu absolve, ainsi que nous, quand nous serons morts. ]Jindiffèrence de contradiction^ surtout les motifs déterminants^ les ponts^ le fleuve et ceux qui s y noient^ les aveugles sans secours^ V effet des circonstanceSy etc. m'ont plû au souverain degré ; et je ne sais par quelle fatalité le redoutable père Jean s'est amusé à boire, au lieu d'écouter ; je ne sais
par quelle raison son confrère Vitulos s'est endormi plutôt que de veiller ; et j'ignore pourquoi mon cher maître s'est enfui plutôt que de demeurer.
" L'intrépide père Jean ne devait-il pas savoir que si c'est un pèche mortel que de se soûler, c'en est au moins deux^ si cela arrive quand on entend prêcher : " Comme la trop " grande abondance de pluie dissout la terre, la rend boueuse, " la met hors d'état de recevoir culture, dit le grand " S. Augustin, de même lorsque notre corps est inondé ou " trempé par le vin, il devient incapable de recevoir aucune " semence spirituelle, et de produire aucun fruit pour la " nourriture de l'âme. Si les hommes ne souhaitent que la " quantité des pluies nécessaires à la culture et à la fertilité " de leurs champs, à plus forte raison devraient-ils se borner " à ne boire qu'autant que le besoin l'exige, de crainte que " la terre de leurs corps ne se transforme en marais, et ne " produise que des vers et des serpents, c'est-à-dire, des vices, " au lieu des fruits salutaires des bonnes œuvres. L'on ne " peut mieux comparer les ivrognes qu'à ces lieux maréca- " geux où l'on ne voit que des couleuvres, des sangsues, des " grenouilles, des crapauds, des lézards, des crocodiles et des " escargots, mille fois plus horribles que mangeables ; et " comme les herbes qui croissent dans ces marais ne sont " propres qu'à être brûlées, de même les fruits produits par " l'ivrognerie seront jetés au feu, et vraisemblablement les " ivrognes aussi. " O très vénérable père Jean ! si S. Alexis ne vous retire de ce vice auquel vous êtes un peu trop enclin, vous périrez un jour ou l'autre comme Holopherne ; si quelque Judith ne vous coupe pas le cou, le diable vous le tordra, et vous vous trouverez tout d'un coup en enfer avec Pantagruel et Gargantua.
" Le très érudit père Vitulos s'est endormi. Ignorait-il que le sommeil est le piège que le diable tend aux hommes pour les empêcher d'écouter la vérité et faire le bien ? Si l'on doute de ce que je dis, que l'on jette un coup-d'ceil sur l'histoire de tous les temps, l'on verra des rois dormir sur le trône, tandis que des harpies impitoyables dépouillaient leurs
sujets, tandis que des sangsues insatiables se gorgeaient du sang du peuple, et que des tyrans de toute espèce le tourmentaient.
" L'on verra des généraux dormir à la barbe d'un ennemi qui veillait, et qui se disposait à profiter d'un moment favorable pour égorger les trois quarts de leur armée.
" L'on verra des juges dormir à l'audience, tandis qu'on y plaidait des causes d'où dépendaient souvent la fortune des veuves et des orphelins, et la vie de l'innocent.
" L'on verra des pasteurs dormir à la cour tandis que Satan parcourait leur diocèse, et leur escamotait leurs ouailles.
" L'on verra des religieux dormir au chœur au lieu de chanter les louanges de celui qui veille et qui ne dort jamais.
" L'on verra les femmes du monde dormir dans les églises pendant l'office divin, pendant les prédications, fût-ce saint François même qui prêchât...
" Mais ces gens-là dormaient-ils toujours?... Non.
" Ces princes s'éveillaient pour prêter l'oreille à la voix de la flatterie, de Timposture et de la volupté.
" Ces généraux s'éveillaient au son de l'argent qu'ils tiraient du pillage et des contributions.
" Ces évêques s'éveillaient à la voix du fanatisme et de la discorde, ou à la nouvelle d'un bénéfice vacant dont ils n'avaient que faire.
" Ces magistrats s'éveillaient à la voix d'une belle femme qui plaidait à tort contre un honnête homme qui avait droit, ou au son des écus d'un riche fripon qui voulait engloutir l'héritage d'un pauvre qui n'avait rien.
" Ces moines s'éveillaient au son des pots et des verres, à l'odeur d'un bon plat, aux accents amoureux de quelque tourterelle de Sion, ou à la voix mourante de quelque usurier, qui voulait rendre à Dieu ce qu'il avait pris aux hommes.
" Les femmes du monde s'éveillaient au fausset aigre de la satire, aux sifflements aigus de la calomnie, ou aux tendres cajoleries d'un paladin de Cythère.
" De sorte que, de l'une ou de l'autre manière, le diable n'y perdait rien.
" O sommeil dangereux et funeste ! que tu as causé de maux dans le monde! O Vituios ! mon cher Vitulos ! pourquoi dormez-vous maintenant que vous devriez être éveillé ? pourquoi veillez-vous quelquefois, lorsque vous devriez dormir ?
" Mais laissons-là le révérendissime ivre, et son confrère qui dort : venons à mon doux maître, à ce philosophe incomparable, dont la philosophie, semblable au soleil, est toujours lumineuse et rayonnante, quoiqu'elle soit parsemée de taches, et toujours admirable quoiqu'elle ait souvent ses éclipses.
" Pourquoi mon maître est-il disparu dans le temps que mon confrère Jérôme était au plus beau de son discours ? Serait-ce par mépris ou par honte d'entendre sortir des vérités d'une bouche qui jusqu'à ce jour n'avait débité que des sottises ? Une pièce d'or perdrait-elle de son prix pour sortir d'un sac qui n'aurait jamais renfermé que des babioles ? Une perle serait-elle moins précieuse aux yeux d'un lapidaire, parce qu'il l'aurait trouvée sur un fumier ? Mon cher maître ignorerait-il que le ciel se sert quelquefois de la bouche des faibles et des idiots pour annoncer la vérité aux hommes, pour les avertir de leurs devoirs ou des dangers qui les menacent ? N'aurait-il pas entendu parler d'un S. Fursey, qui moralisa dans le ventre de sa mère ; d'un S. Canaguera, qui expliqua Baruch, et Ezéchiel en venant au monde ; d'un S. Pilagori, qui défendit la cause du pape, n'ayant encore que neuf mois ; d'un S. Guinolin, qui se mit à courir à la sortie du ventre de sa mère, en criant que la maison allait tomber ?... Non seulement la bouche des simples a souvent été l'organe de la vérité, mais celle des animaux a servi quelquefois au même usage. Depuis l'âne de Balaam jusqu'au chat de Ste. Pétronille, il y a mille exemples qui confirment ce que je dis. Les païens mêmes ont eu leurs bêtes qui parlaient. Qui est-ce qui n'a pas lu l'histoire des vaches du mont Olympe, du bélier de Phryxus, et du cheval d'Achille ? Qui est-ce qui ignore l'aventure du bœuf de RôTne, du chien de Tarquin, de la co eillc de Suétone, des
chèvres de Murius, et des anguilles de Marc de Trébisonde ?... Mon doux maître a donc eu tort de disparaître : il devait demeurer jusqu'à la fin du discours de son compère Jérôme, et profiter de ses leçons, s'il les eût trouvées raisonnables. Mais l'orgueil et la présomption sont l'écueil du sage, dit Lopez de Cuença ; et je ne voudrais pas jurer que ia sagesse de mon cher maître n'y échouât un jour ou l'autre.
" O mon maître ! mon cher maître ! prenez exemple sur la chute de Satan, quî est tombé du faite de la gloire dans le puits de l'abîme, comme dit S. Pierre \ parce qu'il n'a écouté que ce que sa vanité et son orgueil lui inspirèrent. Cependant Satan était pour le moins aussi grand philosophe que vous, mon doux maître ; il était le plus sage, le plus parfait, le plus beau de tous les anges ; et il est aujourd'hui la plus ignorante, la plus imparfaite, la plus vilaine de toutes les créatures. Sa sagesse s'est convertie en malice, ses perfections en imperfections, et sa beauté en laideur : il est devenu l'antagoniste de la vérité, le prototype de tous les vices, et l'ennemi des honnêtes gens, ainsi qu'il l'a fait voir en plusieurs rencontres, et notamment en colaphisant S. Paul, pour l'empêcher de faire le bien ".
" Mais, mon cher Jérôme, si le redoutable père Jean s'est enivré, si Vitulos s'est endormi, si mon doux maître s'est enfui au lieu de t'écouter, n'y aurait-il point un peu de ta faute ? Tu leur as débité des choses admirables, à la vérité, mais tu ne les as appuyées d'aucune autorité ; et les autorités sont d'un grand poids, comme tu sais, pour faire recevoir ce que l'on veut persuader. Depuis quelque temps tu es devenu savant comme un docteur de Salamanque ; il ne t'aurait rien coûté à citer, par-ci, par-là, les SS. Pères, ces lumières du monde, ces colonnes de la foi et de la pureté de la morale, de même qu'un Emmanuel Sa, un Suarès, un Lessius, un Mariana, un Santarel, un Escobar, et autres grands hommes sortis du sein de l'ordre de mon compatriote Inigo de Guipuscoa, le plus grand serviteur de Dieu qui ait paru depuis la création
' II épit. 2, V. 4.
II Corinth. ch. 12, v. 17.
d'Adam jusqu'aujourd'hui, et qui paraîtra peut-être jusqu'au jour du jugement.
— Mon cher Di(:go, dis-je à l'Espagnol, des vérités telles que celles que j'ai débitées n'ont besoin d'aucun appui ; leur importance et leur clarté suffisent pour les faire écouter et recevoir. D'ailleurs, je ne suis point devenu si savant que tu le crois ; je ne suis devenu que plus raisonnable que je ne l'étais. Je n'ai lu ni les SS. Pères, ni les grands hommes de la société de ton compatriote. Mais si l'on doit s'en rapporter à d'autres grands hommes aussi, les SS. Pères ne sont rien moins que ce que tu le crois. S'il suffit d'être ignorant, brouillon, tracassier, perturbateur, intolérant, pour mériter le titre de lumière du monde, la plupart de ces messieurs réunissent au suprême degré ces belles qualités entre eux : la morale, les dogmes, les mystères de la sainte religion ne pouvaient passer par de meilleures mains pour être transmis à la postérité ; et je ne m'étonne plus que leurs ouvrages aient été la source où les théologiens des siècles postérieurs puisèrent leurs arguments pour appuyer leurs opinions.
" Quant à ton Emmanuel Sa, Suarès, et leurs semblables, tu me permettras de te dire qu'ils ne méritent pas que je réponde sur leur article.
— Bienheureux S. Polycarpe ! s'écria Diego, mon ancien camarade, mon intime, mon ami Jérôme est devenu hérétique. Il rejette l'infaillibilité des SS. Pères ; il se moque de S. Suarès et de ses compagnons ; il ne lui manque plus que de se moquer de notre S. Père le pape. O. mon ami ! mon cher ami ! je ne m'étonne pas que la sainte Hermandad vous ait voulu brûler. Plût à Dieu qu'elle l'eût fait ! je n'aurais point aujourd'hui le déplaisir de voir le meilleur ami que j'aie sur la terre, marcher à grands pas dans le chemin de la perdition ; chemin trompeur et funeste, qui a mené Martin Luther et Jean Calvin en enfer... dans le fin fond de l'enfer !... Ah ! mon cher Jérôme, renoncez aux opinions détestables où vous êtes. Ouvrez les yeux ; lisez le huitième chapitre de la Cayeda del Ciego de Caramuel d'Orviedo ; lisez la Rienda del Asm de Gusman de Badajox ; ou, si vous
ne savez point l'espagnol, lisez les œuvres du R. père en Dieu, dom Vincent Cellier, religieux bénédictin de la congrégation de S. Maur, et français comme vous : vous verrez les erreurs monstrueuses où vous êtes sur l'article des Pères de l'église ; et puis un peu de réflexion sur vous-même vous fera désabuser sur le compte de ces dignes enfants du glorieux S. Ignace, que vous vilipendez si injustement.
" Vous a^■ez fait un pas vers le précipice ; demain vous en ferez dix autres, et après demain cent autres ; en augmentant ainsi de vitesse à l'infini, vous vous trouverez sur le bord de l'abîme, vous y culbuterez, et les prières de toutes les saints du calendrier ne pourront vous en retirer, La route que vous prenez est une pente rapide et glissante, que l'on a d'autant plus de peine à abandonner, que l'on est éloigné du point où l'on y fait le premier pas. Rétrogradez donc, mon cher Jérôme, il en est encore temps, et prenez garde surtout de répandre vos opinions dans ce pays, où il n'y a sorte d'absurdités qui ne prenne cours quand la fureur épidémique de dogmatiser s'y allume. Le dernier siècle y a vu naître plus de cent quatrevingts sortes d'hérésies en moins de six ans : l'on en verrait naître aujourd'hui cent quatre-vingts fois autant, si cette manie reparaissait. Dom Lopès de Cagliari dit que l'indifférence où sont actuellement les Anglais pour toutes sortes de religion, est une marque qu'ils ne sont point éloignés de rentrer dans le sein de notre mère la sainte église ; mais je dis, moi, que c'est une marque aussi qu'ils sont très disposés à saisir toutes les opinions nouvelles et dangereuses qu'on leur débiterait. L'esprit vide d'opinions est une cire molle, susceptible de toutes sortes d'impressions ; c'est une table rase qui n'attend que les caractères que l'on voudra y graver.
" Partez donc, au plutôt, mon cher, tant pour votre bien que pour celui des autres. Prenez la poste de Douvres, embarquez-vous pour Calais, passez par Paris, par Lyon, par Turin, par Florence, arrivez à Rome, jetez-vous aux pieds du S. Père, faites abjuration de vos erreurs, demandez-lui l'absolution de vos fautes, et revenez-ici faire la pénitence qu'il vous aura enjointe.,.
" Mais que vois-je ? mon camarade Jérôme rit de mes remontrances.... O aveuglement terribTe !... obstination abominable !... ô mon cher ami Jérôme ! que de maux vont fondre sur ta tête !... L'esprit prophétique me saisit... je les vois... le ciel et la terre sont conjurés contre toi... malheureux ! viens à résipiscence, ou tu es perdu. Tout ce qui respire te déclare la guerre... Les lions vont t'engloutir comme Milon Crotoniate, les tigres vont te déchirer comme Abul-Méhédin, les loups vont t'avaler comme Hasau de Phyra, les ours vont te dévorer comme les polissons de Béthel, les crocodiles vont te happer comme Hugo de Preneste, les serpents vont t'étrangler comme Camille d'Orviette, les vers vont te ronger comme Hérode Agrippa, et les chiens vont te manger comme le bâcha de Girgio ; après tout cela, la foudre t'écrasera, la terre t'engloutira, et le diable t'agrippera comme Aubert de la Saussée, lorsqu'il se moqua du curé d'Alençon."