CHAPITRE XXXVI
CHANGEMENT DE MATIERE
L'espagnol finissait à peine son compliment, que le lord Foolishon arriva. C'était une des pratiques que le vieillard ^ m'avait laissée : il venait me prier de lui copier quelques ariettes nouvelles qu'il avait reçues d'Italie. J'avais renoncé au métier de copiste ; mais comme ce lord payait très généreusement, je ne voulus point lui refuser ce qu'il me demandait.
Lorsque ce seigneur m'eût ordonné ce que j'avais à faire, il aperçut père Jean qui cuvait son vin au coin de la cheminée, et me demanda, d'un ton de gentilhomme, qui était cet original. Le révérend entendit ce mot, ouvrit les yeux et répondit qu'il n'était ni original ni copie, mais qu'il s'appelait père Jean de Domfront. L'air dont le révérendissime
' Celui dont il est question dans la note de la page 218.
prononça ces paroles déplut au lord, qui lui demanda s'il ignorait à qui il parlait. " Je ne m'informe jamais à qui je parle, repartit père Jean : lorsque quelqu'un m'interroge, ou qu'il parle de moi, je conclus que c'est un homme, et je lui réponds comme à mon semblable." Le lord surpris d'une telle repartie, me demanda si cet homme était ivre. Je lui répondis qu'il avait bu eiFectivement quelques flacons de trop ; mais quand cela ne serait pas, c'était sa coutume de ne se gêner pour personne. Le seigneur anglais, plus surpris qu'auparavant, me demanda s'il était quaker. " Je ne suis ni quaker, ni juif, ni anglican, dit le révérend, je porte des boutons à mon habit et un chapeau retroussé : la raison seule mesure mes termes, et non l'orgueil et le préjugé. — Si tu étais aussi raisonnable que tu le dis, reprit le lord, tu te conformerais à l'usage ; tu saurais distinguer un homme de condition d'avec un crocheteur, et tu aurais pour ce premier les égards dus à son rang. — Je ne connais d'autres rangs dans le monde, repartit sa révérence, que l'ordre immuable que la nature a établi entre les espèces. Un homme est constamment un homme, et jamais une huître. Ces distinctions frivoles, que le hasard a mises parmi ceux de notre espèce, ne sont ni assez solides ni assez considérables pour en imposer à un homme de bon sens. Celui qui n'est que crocheteur aujourd'hui, peut être demain général d'armée ou ministre d'état ; il peut être le plus grand prince de l'univers ; de même que celui qui est au pinacle de la fortune, peut être réduit en vingt-quatre heures à faire des fagots. — Mais la vertu, les sentiments..., dit le lord r — La vertu, les sentiments reprit père Jean, se trouvent indifféremment dans tous les états, et non attachés à aucun rang. Les champs sont couverts d'Alexandres, de Césars, de Turennes et de Colberts, qui labourent la terre ; et les premières dignités sont souvent remplies par des Garots et des Colas. La fortune distribue les rangs, et la nature les vertus : l'une ne consulte point l'autre dans ses distributions ; c'est pourquoi leurs dons se trouvent différemment distribués. — Et la naissance ? dit le seigneur. — La naissance, poursuivit le
révérend, est aussi l'effet du hasard ; foin d'un homme qui est sorti de la côte de Trajan, s'il ne lui ressemble : l'extraction, les titres, les honneurs et les richesses ne sont que de vains ornements, qui n'en imposent pas moins aux fats qui en sont revêtus, qu'aux sots qui les admirent ; mais un homme d'esprit pénètre à travers cet attirail, et juge si le perroquet vaut le cage. Le mérite essentiel d'une statue consiste dans la statue même, et non dans la matière dont elle est composée. Un fat qui traverse Paris ou Londres dans un char doré, est un épouvantail de chenevières, qui fait peur aux idiots ; mais l'homme sage jette un coup d'oeil sur le fat et son train, il l'apprécie à sa valeur, et passe outre.
— Ne me prendrais-tu pas pour un fat aussi, dit l'Anglais en colère ? — Je te prends pour ce que tu es, repartit père Jean. Si tu as l'âme noble, généreuse, et le coeur d'un honnête homme, je respecte en toi le mérite et la vertu, et ce respect rejaillit sur toi : si tu as de l'orgueil, et le cœur mauvais, je te méprise et je me moque de toi. — De quel pays serais-tu par hasard ? — Je suis de ce monde-ci. ~La patrie du sage est partout : 4I ne reconnaît point cette patrie au langage de certaines gens, aux murs d'une telle ville, au clocher d'un tel village, ni à la soupe qu'on y mange. Lorsqu'il voit le soleil et les étoiles, il dit : Je suis dans mon pays et non dans un autre. Mais si tu veux savoir où je suis né, je te dirai que c'est en France. — Quoi ! un Français a l'audace de parler de la sorte à un Anglais ? — Tout Français raisonnable parlera ainsi à un Anglais impertinent, et tout Anglais, qui a le sens commun, ne fera point de différence entre un homme né au-delà de la Manche, et un autre en deçà. Je ne nie point que les Français ne méritent, à certains égards, le mépris que les Anglais ont pour eux, mais pour mépriser les autres avec quelque ombre de raison, il faut être soi-même sans défaut : or, les gens de ton pays ont leurs ridicules, leurs faiblesses et leurs vices, ainsi que les autres nations : ils ont donc autant de tort de mépriser les Français, que ceux-ci en ont de les admirer. Sottise de
part et d'autre. — Sais-tu, dit le lord, que si j'avais icL mes gens, je te ferais jeter par la fenêtre de ton taudis ? — Ah ! monseigneur, s'écria Diego, savez-vous que le redoutable père Jean a tué un capucin avec une cuiller à pot et un marquis avec un bâton de fagot, et qu'il a mis en fuite six cents et trente-deux sauvages dans les déserts de la Tartarie ? — Qu'il ait fait ce qu'il aura voulu, reprit le lord, je le fais jeter dans la Tamise la première fois qu'il paraît dans les rues."
En disant ces paroles, le seigneur anglais partit, et père Jean haussant les épaules, ne prit point la peine de le regarder aller.