‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 5 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ARRIVEE DU COMPERE MATHIEU A PARIS, ET SON ÉTABLISSEMENT EN CETTE VILLE.

Etant arrivés à Paris, le Compère loua un cabinet au cinquième, chez un vinaigrier de la rue de la Harpe. Comme il n'y avait qu'un lit, deux d'entre nous couchaient dedans, et l'autre dessous.

Les premiers jours de notre arrivée, le Compère (je ne sais par quel secret) décondylomisa l'Espagnol, ainsi qu'il le lui avait promis. Etonné du succès, je m'écriai: "Tenons-nous en là. Compère ; nous sommes dans une ville où le talent admirable que vous venez de faire paraître ne peut manquer de nous combler de richesses et de gloire. — Tu te trompes, mon cher Jérôme, dit le Compère ; quand même j'aurais décondylomisé et dévérolisé tous les moines, les nymphes, les laquais et les petits-maîtres de Paris, les Mercurobol- Asinos l'emporteraient encore sur moi : il suffit que ma

méthode ne soit point la méthode reçue pour que je sois contredit, démenti, hué, berné, sifflé, persécuté et peut-être lapidé. Au reste, ajouta-t-il, ce n'est point à cette sorte de gloire que j'aspire ; c'est à celle de la philosophie sublime et transcendante que je veux atteindre ; c'est là que je veux borner mon ambition et mes travaux."

Il y avait déjà trois mois que nous étions à Paris ; et Diego avait employé ce temps-là à nous faire connaître les rues, les carrefours, les quartiers ainsi que les temples sacrés et profanes de cette ville, lorsque nous nous aperçûmes que les eaux baissaient extraordinairement chez nous : il ne nous restait plus que dix écus : ce qui m'ayant alarmé, je demandai au Compère quelles ressources il avait à opposer à la misère qui allait nous accabler. " Je ne le sais point trop, me répondit-il. — Hé bien, repris-je, que chacun de nous emploie quelques moments à réfléchir sur quelque moyen propre à nous tirer d'affaire : le premier qui en aura trouvé un convenable le proposera, et après l'examen l'on agira en conséquence." A ces mots succéda un profond silence.

Il y avait quelques minutes que la méditation durait, lorsque Diego se leva tout-à-coup et s'écria : " Mes amis, consolons-nous ; le ciel m'inspire un expédient. Il nous reste dix écjis, portons les chez les jacobins, pour qu'ils prient saint Dominique de nous tirer d'embarras. — C'est fort bien pensé, dis-je à Diego ; mais si saint Dominique s'avisait d'être six mois sans nous secourir, comme ont fait les bonnes âmes de Rome à ton égard, que deviendrions-nous pendant

ce temps-là ? — Ma foi, je n'y songeais pas répondit-il

Méditons donc, ajouta-t-il."

La seconde méditation avait déjà duré quelque temps, et aucune idée ne venait, lorsqu'un Savoyard vint dire au compère Mathieu de le suivre à l'instant pour affaire importante.

L'allobroge conduisit le Compère chez le marquis de Barjorac. Après avoir attendu quelque temps, dans une antichambre, où trois grands laquais s'occupaient à disputer sur le mérite de la Sémiramis de Voltaire et du Catilina de

Crébillon, il fut introduit. Il trouve le marquis occupé à se noircir les sourcils, à mettre son rouge et à se parfumer les aisselles et les génitoires ; cette besogne étant finie, son valet de chambre lui chaussa une paire de souliers à talons rouges, dont l'entrée était bordée de calepin blanc, il acheva de l'habiller, il lui ceignit une épée, dont la lame était de buis pour que son poids fatiguât moins, et puis s'en alla. Lorsque le Compère et le Marquis furent seuls, ce dernier se jeta dans un fauteuil, se mit à mâcher quelques pastilles, prit de trois sortes de tabac dans la même tabatière, toussa d'un petit ton enfantin, se moucha dans un mouchoir de soie blanche, s'essuya avec un autre de couleur rose, se leva, se mira, se rengorgea, fit une pirouette sur le talon et dit au Compère : " L'ami, je sais que tu fais de très-jolis vers ; je te prie de me faire, en payant, une satire des plus sanglantes contre le duc de Bracastron. C'est un fat qui a osé me contredire chez la marquise de Grand-Chien, qui m'a desservi chez le ministre, qui ne cesse d'affecter publiquement à mon égard un air de mépris qui m'outrage, et duquel il faut que je tire une vengeance complète. — Monseigneur, dit le Compère, le procédé du duc de Bracastron est injuste; mais il me semble avoir lu dans Hérodote d'Halicarnasse, liv. 8, chapitre des querelles entre les ducs et les marquis, que de son temps les gens de votre sorte opposaient leur épée à l'insulte, et non pas un libelle : nos preux et vaillants chevaliers en ont fait de même ; cet usage se pratique encore aujourd'hui en semblable occasion. Pourquoi ne vous y conformez-vous pas ? — Que le ciel m'en préserve ! s'écria le marquis de Barjolac, cela peut convenir à quelque gentillâtre de Basse-Bretagne ou du Bas-Poitou ; mais à un homme de ma condition, fi ! il n'y a rien de plus roturier que de se battre. D'ailleurs, le duc est un spadassin à culbuter son ennemi du premier coup de lame, et à ne se faire aucun scrupule d'ôter la vie au dernier rejeton de l'illustre race des Barjolac, dont les ancêtres, tant mâles que femelles, ont rendu de si importâiits services à nos souverains : au reste, il est l'offenseur, je suis l'offensé ; qui de nous deux doit être

puni r — Ces raisons-là sont admirables, reprit le Compère ; mais comment voulez-vous que je fasse une satire contre le duc de Bracastron ? je ne lui connais d'autre défaut que celui d'être votre ennemi. — Ma vengeance et mon courroux t'inspireront, repartit le courageux marquis ; j'irai te voir. En attendant, pense, rcve, imagine, use du privilège de la poésie, aie recours à la fiction. Tiens, voilà dix louis à compte de la somme que je te destine, si tu réussis à mon gré : juge de ma générosité par mon ressentiment. Adieu."

Le compère Mathieu étant revenu au logis, se mit à écrire, écrivit le reste de la journée, écrivit toute la nuit, écrivit une partie de la matinée du lendemain, et venait enfin d'écrire la satire, lorsque le marquis de Barjolac arriva.

"Quoi! s'écria-t-il en entrant, le libelle déjà fini! donne vite, mon cher, que je le lise.... Tout part de source : je n'aurais pu mieux t'inspirer. Sans doute que le duc t'a fait aussi quelque outrage ; car il n'y a que la rage et la vengeance qui puissent t'avoir dicté cet abominable libelle. — Point du tout, monseigneur, répondit le Compère ; le désir de vous servir, certaine inclination que la nature m'a donnée à cette sorte d'ouvrage, et les dix louis que j'ai reçus hier de votre main généreuse, furent mon Apollon, et le seront toutes les fois qu'il plaira à votre grandeur de se servir de moi pour tirer une vengeance glorieuse et complète de ses ennemis." Le marquis enchanté donna trente autres louis au poète, et emporta le libelle, qui se multiplia tellement, qu'en moins de vingt-quatre heures, tous les cercles de Paris en furent inondés ; en moins de trente-six heures, il fut imprimé avec des notes et des augmentations ; et en moins de trois jours, le duc de Bracastron était devenu d'un ridicule si étrange aux yeux des trois quarts de ce qu'on appelle le grand monde, qu'il se serait caché pour dix ans, s'il eût eu le cœur aussi bien placé que son illustre ennemi.

" Hé bien, seigneur Diego, dis-je à l'Espagnol après cette aventure, vous semble-t-il que saint Dominique eût rempli si abondamment notre attente, et en si peu de temps que le marquis de Barjolac ! — Qui vous a dit, répondit-il, que le

bon saint n'y a point contribué en faveur de la pieuse intention que j'avais eue de nous adresser à lui ? J'en suis tellement convaincu, qu'en reconnaissance d'un tel bienfait je vais de ce pas faire allumer un cierge de deux livres devant son image. " En finissant cet mots il partit et ne revint qu'après avoir exécuté sa promesse.

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