SUITE DU MEME SUJET
Lorsque nous eûmes bu quelques rasades, le Compère commença par déclamer à son ordinaire sur le bien et le mal^ et contre l'auteur de ce dernier. " S.L tout Itaii^ Bien^ s'écriait-il à tout moment ; si le monde était gouverné de la manière dont mon compère Jérôme le prétend, verrait-on en ce jour le plus honnête homme de la terre traîté comme le dernier des scélérats ! Grand Dieu, tu connais le cœur de mon cher oncle ! si tu es aussi puissant, aussi bon, aussi juste qu'on le dit, ne permets pas que l'innocence soit confondue, et que la méchanceté triomphe."
Malgré ces déclamations, le Compère, ainsi que nous, ne laissait pas de boire de temps en temps quelques coups, parce que le révérendissime père Jean le voulait ainsi. Mais, comme la tristesse échauffe le sang, le vin fit bientôt son effet : nous nous trouvâmes tous ivres en moins de deux heures. Alors chacun de nous déploya son caractère. Père Jean entonna d'une voix de tonne, quelques chansons à boire, et son confrère Vitulos le seconda ; le Compère
redoubla ses déclamations ; Diego sejmit à chanter le miserercy et moi à pleurer. Le tintamarre que nous fîmes fut tel, que le geôlier, croyant que nous nous battions, accourut avec la garde pour mettre le holà ; mais, lorsqu'il vit de quoi il s'agissait, il se mit à rire, et retourna d'où il était venu.
Enfin, lorsque le soir approcha, l'on nous avertit de nous retirer, mais nous nous trouvâmes dans une situation à ne pouvoir nous tenir sur nos jambes : c'est pourquoi l'on fit venir une charette ; et, lorsque nous eûmes fait nos adieux à sa révérence, l'on nous mit dessus tous les quatre, l'on nous ramena au logis, où chacun s'endormit, et ne s'éveilla que plus de dix heures après.
Comme je fus le premier qui ouvrit les yeux, je faillis tomber à la renverse, lorsque je vis le révérendissime père Jean entrer tout à coup dans la chambre. " L'ami, me dit-il avec transport, je viens d'enfoncer la prison, et je me sauve. Prends garde d'éveiller ces animaux-là, de crainte du tintamarre de l'Espagnol. Je vais prendre quelque argent, et je pars pour Paris. Si j'arrive à bon port, je serai logé à l'hôtel d'Enghien, rue du Champ-fleuri. Adieu. " En disant ces mots, il tira quelques guinées de la bourse commune, et disparut.
Je pris d'abord cette apparition pour une illusion occasionnée par le trouble où mes sens étaient encore. Cependant j'éveillai le Compère, Vitulos et Diego, auxquels je contai ce que je venais de voir ou de croire voir. Les deux premiers se moquèrent de moi : Diego soutint que l'on avait sans dans doute avancé l'heure de l'exécution, et que c'était l'âme du père Jean qui m'était venu dire adieu ; tellement que je ne fus certain du fait qu'environ quatre heures après qu'il vint six sergents visiter la maison, et nous demander si nous ne savions aucunes nouvelles de notre camarade qui s'était évadé, ainsi que tous les autres prisonniers qui avaient été à portée de passer par le trou qu'il avait fait. ^
• Quelque lecteur un peu difficile me demandera avec quel instrument père Jean a pu faire ce trou, etc. Je répondrai que je n'en sais
Lorsque ces sergents furent partis, je demandai au Compère que, si son cher oncle avait le bonheur d'arriver en France, il croirait encore que tout fût mal ? " Pourquoi non, me répondit-il ? n'as-tu pas entendu que ces sergents ont dit que tous les prisonniers qui avaient été à portée de passer par le trou que mon oncle avait fait, s'étaient échappés ? Il y a sans doute quelque? assassins parmi ces derniers, qui éviteront la peine due à leurs forfaits, et qui recommenceront leur ancien train de vie sur de nouveau frais. — Avouez du moins, répliquai-je, que, s'il y a du mal dans le monde, il y a aussi quelque bien : car si cette aventure va mettre le crime à l'abri de sa punition, l'innocence va se trouver à celui de l'injustice. " Le Compère ne répondit rien : il me tourna le dos pour écouter Diego, qui prêchait sur la confiance que l'on doit avoir en Dieu dans les tribulations.